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samedi, 18 septembre, 2021
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La chronique de Abdelhak Lamiri

Politiques de relance et contexte de l’économie

28 juin 2021 à 10 h 31 min

Dans un séminaire d’évaluation des politiques macroéconomiques dans notre pays, un des plus grands experts qui a contribué à concevoir les séries de plans de relance des années deux mille me priait d’expliquer pourquoi j’étais dès le début opposé à cette démarche. Il expliqua son choix de pousser les décideurs publics à déverser des centaines de milliards de dollars sur des séries de plans de relance basés essentiellement sur les infrastructures.

Il me fit remarquer que c’est ce qu’avaient fait les Etats-Unis avec le New Deal de Roosevelt pour juguler la crise de 1929. J’ai tout de suite compris qu’il n’a jamais pris de cours ou fait une recherche sur la transférabilité des modèles et des théories économiques. Vérification faite, aucune université en Algérie n’enseigne un cours ou un chapitre sur la question.

Le thème le plus proche que j’ai trouvé serait management interculturel ou systèmes économiques comparés. Voilà ce qu’il en coûte lorsqu’on a un déphasage entre les exigences de nos réalités économiques et les cursus scolaires et universitaires. L’absence d’intégration entre ces deux mondes crée des dysfonctionnements aux conséquences désastreuses sans que personne ne s’en aperçoive.

Dans certains pays d’Asie, les programmes des universités sont tirés à 80% des propositions du patronat. C’est lui l’utilisateur final et il sait, à cause de sa planification stratégique, de combien d’ingénieurs robotiques, de comptables et autres il aura besoin. Le système anglo-saxon aboutit à la même chose avec une forte décentralisation couplée avec des observatoires des marchés de l’emploi.

Dès lors qu’on forme des experts qui ne savent pas discerner entre la transférabilité d’une expérience ou pas, nous ne sommes pas à l’abri d’erreurs monumentales comme celles qui eurent lieu durant les deux premières décennies des années deux mille.

Certes, les degrés de corruption et de gabegie étaient tels que n’importe quelle approche n’aboutirait pas. Mais c’est précisément cela qui est intégré dans la transférabilité des modèles. Dans un système fortement corrompu et fondamentalement inefficient, la dépense publique amplifie ces deux phénomène et induit une incroyable déperdition de ressources.

Sur l’universalité et la spécificité des modèles économiques

Le seul qui a compris intuitivement cette problématique, sans être économiste et sans avoir les outils nécessaires, fut le grand penseur algérien Malek Benabi. Il racontait l’anecdote des dirigeants de l’Indonésie qui avaient appelé les experts allemands pour reproduire leur miracle économique de l’après-guerre en Indonésie.

Mais le projet fut plus un échec qu’un succès. Nous avons beaucoup d’économistes qui ont travaillé sur la question du transfert des modèles comme François Perroux en France ou Partha Sarathi Dasgupta en Grande-Bretagne et aux USA. Mais leurs travaux sont restés sans échos chez nous. Si on avait analysé leurs recherches, nos experts auraient évité de tomber dans le piège du transfert naïf de politiques économiques inappropriées pour notre contexte. Alors que connaissons-nous sur la question de la transférabilité des théories et des modèles ?

La réponse est complexe, mais tentons de la simplifier. Une partie de l’explication est plaisante. Nous sommes chanceux. La vaste majorité des modèles et des théories économiques et managériaux sont aisément transférables et peuvent s’appliquer au sein de contextes socioéconomiques très différents. La comptabilité analytique, la préférence révélée et autres sont des conceptualisations facilement utilisables dans des environnements variés.

Nous avons donc 95 à 98% (personne ne sait avec exactitude combien) de ce qu’on enseigne en économie et en gestion qui sont transférables. Mais, parfois, on risque d’essayer de transférer une théorie hors contexte et qui ne fonctionne que dans des conditions spécifiques. J’ai déjà écrit une fois sur cela mais je vois, dans les débats autour de moi, qu’il est nécessaire d’essayer de faire progresser cette idée.

Il reste au moins 1 à 2% des schémas qui ne sont pas transférables et il faut savoir les identifier. Pour ce faire, il faut considérer et analyser en profondeur leurs hypothèses. N’est pas expert qui veut !

Au lieu de se pencher sur cette question, nos experts on fait fausse route. Ils se sont posé la question suivante : Quels sont les secteurs que l’on doit cibler pour avoir le maximum de croissance, d’emploi et le minimum d’importations et bénéficier du maximum d’impact sur l’économie ?

Cette question est légitime, mais elle est au second degré. Son importance est beaucoup moindre que les deux questions suivantes : quelle typologie de plan de relance est le plus approprié pour les spécificités de notre économie ? La politique du new deal (inspirée de la doctrine keynésienne) est-elle appropriée pour notre pays ?

Comprendre et agir

On apprend dans des cours très techniques aux candidats pour les mastère ou doctorat d’éplucher les hypothèses d’un modèle ou d’une théorie avant de les proposer pour un pays ou pour une entreprise (dans les meilleures universités mondiales).

Si nos spécialistes avaient fait cela, ils auraient découvert que le keynésianisme (doctrine de relance des activités par les dépenses publiques, y compris par les infrastructures en période de récession) a des hypothèses très claires : on est dans une économie de marché, les fondamentaux de base sont performants, les institutions administratives, les entreprises, les ressources humaines sont super performants et il ne manque à cette économie que la demande.

Cette dernière est boostée par les dépenses publiques. Cette économie est immune de grosses inefficacités managériales (au niveau des entreprises et des institutions publiques) et des possibilités d’une corruption outrancière.

C’est ce qui a fait dire à François Perroux, le plus illustre keynésien des économistes français, que le keynésianisme n’est nullement valable dans les pays en voie de développement. Mais l’Algérie s’est crue un pays développé. On est passé outre. Cela nous a coûté des centaines de milliards de dollars puisqu’on a sur le territoire moins du tiers des équipements financés et dans un état calamiteux.

Dans les entreprises, la situation est similaire. Nous voyons chaque jour (avant la Covid-19) des séminaires sur le réingeneering, le Lean management, Six Sigma, la qualité totale, etc. On les présente toujours comme la solution idoine aux problèmes managériaux qui durent dans la plupart de nos entreprises depuis 1962.

N’ayant pas appris à nos étudiants au sein de nos business schools comment décortiquer les hypothèses d’un schéma conceptuel, on tombe tout de suite sous le charme du modèle présenté. Parfois, la réalité de l’entreprise est qu’elle ne dispose même pas des outils de base d’un système managérial primitif et veut faire un saut de géant. On veut faire sauter un non initié aussi haut qu’un champion olympique.

La situation est simplement impossible. Introduire un Six Sigma dans une entreprise algérienne moyenne est simplement impossible. Il y a beaucoup d’étapes à achever avant que le passage à l’application d’une manière effective soit possible.

Pourtant, on tente souvent l’impossible tout simplement parce que le schéma conceptuel est attractif. Il faut donc absolument introduire un cours de transférabilité des modèles managériaux et économiques dans nos universités. Sous peine de voir encore des économistes amateurs tenter de faire du keynésianisme en Algérie.


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