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Peut-on copier les politiques économiques des autres pays ?

21 septembre 2020 à 10 h 10 min

Il est heureux de constater que la plupart des modèles économiques enseignés dans nos universités peuvent trouver des applications dans le monde réel et surtout dans le contexte de notre pays. Ceci est la règle générale.

Et c’est une bonne nouvelle. Autrement, nous serions en train de perdre du temps et de l’argent pour rien. Dès lors qu’on compare les systèmes managériaux des entreprises performantes dans le monde, il n’est pas rare de trouver énormément de similitudes. Il ne peut pas ne pas y avoir de différences du tout. Mais elles sont minimes.

Surtout dans les champs quantifiables : systèmes d’information, comptabilité, statistiques et autres. Mais toute règle a des exceptions. Nous avons parfois des outils et des méthodes qui ne peuvent pas être transférés d’un groupe de pays à un autre. Prenons un exemple en macroéconomie : la théorie keynésienne (accroître les dépenses publiques en période de récession et chômage) serait l’un des plus prestigieux champs conceptuels adulés par nos économistes.

Pourtant, il serait dangereux de la transférer tel quel dans le contexte des pays sous-développés. A telle enseigne que le plus keynésiens des économistes français, François Perroux, écrivit dans un célèbre article : «Keynes et les pays sous-développés » que le keynésianisme n’a aucune validité dans les pays en voie de développement. Drapusta conclut la même chose lors d’un séminaire ayant pour thème notre préoccupation centrale. Nous pouvons donner de nombreux autres exemples de transferts qui ont achoppé à cause de différence de contextes. Mais ces quelques déboires ne doivent pas nous faire perdre de vue que les réussites sont beaucoup plus nombreuses. Il y a eu beaucoup plus de cas de transferts heureux que de revers.

Le nombre est incalculable. C’est IBM qui fut l’une des toutes premières entreprises à avoir pratiqué durant les années trente et quarante l’emploi à vie et les cercles de qualité. Les derniers transférés puis perfectionnés au Japon devinrent des pratiques quelque peu différenciées dans de nombreuses institutions mondiales. Il ne faut donc pas sous-estimer les transferts de bonnes pratiques et des schémas théoriques utiles. Il ne faut pas s’en priver lorsque ces expériences sont utiles et pertinentes au nouveau milieu qui les accueille.

Maintenant, considérons pourquoi dans certains cas ces transferts s’avèrent être des fardeaux plutôt que des outils d’amélioration des performances. Nous devons développer des savoir-faire dans ce domaine sous peine de continuer à faire des erreurs.
Mais il y a un point sur lequel nous devons focaliser notre attention. Trop souvent, on ne prête pas suffisamment attention aux hypothèses des modèles ou des bonnes pratiques transférées.

Ceci dit, rappelons encore une fois de plus que, très souvent, les transpositions s’avèrent fructueuses mais lorsqu’elles ne le sont point, cela nous interpelle pour bien examiner les hypothèses fondamentales du schéma ou de la pratique. Par exemple, pour le fameux schéma de fonctionnement convenable d’une pratique de direction par objectifs, deux hypothèses sont fondamentales. L’une a trait au degré d’intégration et de participation des ressources humaines à tous les niveaux de la hiérarchie des entreprises.

D’ailleurs, certains auteurs avaient voulu améliorer le schéma en parlant de DPPO (direction participative par objectifs) un concept inutile car bien compris ; la DPO l’intégrait déjà comme une hypothèse de fonctionnement approprié du schéma. Mais le plus important demeure la seconde hypothèse. Dans la pratique de la DPO, chaque supérieur devient le coach de ses subordonnés. Chaque mois, il revoit avec eux leurs réalisations, les aide, les coach, les oriente pour s’améliorer et améliorer leurs performances avant de les évaluer bien plus tard. L’hypothèse sous-jacente est que la hiérarchie de l’entreprise est une forme pyramidale où, plus on grimpe l’échelle, plus on trouve plus de compétences, de sagesses, de l’expérience et des disponibilités à aider autrui à s’améliorer.

Ceci serait vrai pour certaines entreprises qui avaient développé des traditions et des cultures de participation et de promotion par voies de compétences. Les entreprises qui n’ont pas ces caractéristiques doivent les acquérir d’abord avant de prétendre travailler un tant soit peu avec le système. Or la vaste majorité des entreprises du tiers-monde n’a pas ces spécificités distinctives. Elle risque donc d’importer un schéma dont les hypothèses les plus fondamentales ne sont pas satisfaites par leurs modes de fonctionnement. Ces firmes risquent de créer plus de conflit que nécessaire. La performance peut même dramatiquement chuter. Il faut un examen approfondi des hypothèses des modèles avant de pouvoir prétendre les transférer.

Il en est de même pour la théorie keynésienne. La gestion de la demande globale implique que l’Etat régule ses dépenses en fonction du niveau d’utilisation des capacités par l’activité économique. Lorsque le chômage est élevé et le taux d’utilisation des capacités est bas, l’Etat déclenche un certain nombre d’actions par ses dépenses, les crédits, les taxes, les taux d’intérêts et autres pour ramener la demande au niveau du plein emploi. Nous évacuons les problèmes soulevés par les néolibéraux et le fameux taux de chômage naturel qui peut être élevé malgré les actions de l’Etat ainsi que la coordination des politiques fiscales et monétaires.

Mais force est de constater que lorsque les crises deviennent sévères, on abandonne le dogme de la non interférence de l’Etat pour le supplier de juguler les crises. La grande dépression, la crise des Subprimes et celle liée au Covid-19 ont été largement jugulées par des politiques du type keynésien. Or les pays du tiers-monde sont dans une situation de sous-utilisation des ressources depuis plusieurs décennies. Ceux qui ont pratiqué des politiques purement keynésiennes ont eu des résultats très décevants. De 2004 à 2014, profitant d’une embellie pétrolière, l’Algérie avait injecté dans son économie plus de 600 milliards de dollars en différents plans de relance économique, plus de 35% du PIB par an. La croissance économique fut un modeste 3,8 en moyenne annuelle sur la période.

Ce fut un échec lamentable. Sans le présenter explicitement, Keynes se situait en économie de marché. Ses hypothèses ont trait à son mode de fonctionnement : l’économie a un bon système éducatif, ses institutions microéconomiques jouissent d’un management efficace, l’entrepreneurship, l’innovation, la recherche et développement et le reste fonctionnent correctement. La corruption ne règne pas en maître, et l’offre nationale est élastique à la demande. Le problème qui reste serait une confiance brisée suite à une crise, la peur de l’avenir, la crainte des consommateurs et les inquiétudes des investisseurs.

Et tout cela peut se corriger par une plus grande demande de l’Etat qui va fouetter les investissements, les achats, l’emploi et donc la confiance des consommateurs. Or la demande globale ne corrige pas une éducation défaillante, un management destructeur de ressources, la dilapidation, la gabegie, l’absence entrepreneurship, d’innovation, de recherche et développement et le reste. Le keynésianisme ne fonctionne que si ces hypothèses sont réalisées.

La grande leçon que l’on retient est la suivante : nos universités et nos business schools doivent enseigner à nos économistes et à nos managers la méthodologie de transfert des modèles : quelles sont les conditions à réunir pour qu’une modèle s’applique dans notre pays. Pour le moment, on ne le fait pas.

Par Abdelhak Lamiri

PH. D. en sciences de gestion

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