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La commune attend désespérément le changement

Bir Ghbalou : Entre le portrait de BenSalah et les promesses du Hirak

13 octobre 2019 à 9 h 35 min

L’une des images fortes qui nous interpelleront à Bir Ghbalou : dans le bureau du maire, le portrait de Bensalah a remplacé le «cadre» du Président déchu l Au-delà du symbole iconique, qu’est-ce qui a changé réellement dans la vie des habitants de la région plus de six mois après le déclenchement du hirak ? Reportage.

Bir Ghbalou, wilaya de Bouira. La petite localité au cachet rustique, chef-lieu d’une commune de 12 000 habitants, est située à 34 km au sud-ouest de Bouira, et presque à la même distance de la ville de Tablat. Elle est toute proche de Aïn Bessam dont elle est séparée d’une dizaine de kilomètres.

Bir Ghbalou, c’est le genre de géographies qui vous ouvrent l’appétit pour les grands espaces, les grandes vadrouilles. «Bir Ghbalou est un carrefour stratégique dans la mesure où elle est au croisement de deux importants axes routiers : la RN 8 et la RN 18», souligne Ahmed Brahimi, vice-président de l’APC.

De fait, quand on emprunte la RN8, on passe forcément par là pour aller à Sour El Ghozlane, Sidi Aïssa, Aïn Lahdjal, Bou Saâda… Quant à la Route nationale n°18, c’est l’axe qui relie Bouira à Khemis Miliana via Bir Ghbalou, Beni Slimane, Berrouaghia…

La bourgade discrète a fait parler d’elle récemment suite à la mort d’un jeune fan de l’équipe nationale, terrassé par une crise cardiaque à l’issue du match Algérie-Nigeria quand Mahrez propulsait d’un coup franc magistral l’Algérie à la finale de la CAN. Il s’appelait Hocine Larbi, il avait à peine 18 ans.

L’une des images fortes qui nous interpelleront à Bir Ghbalou : dans le bureau du maire, Samir Zoubiri, le portrait de Bensalah a remplacé le «cadre» de «Fakhamatouhou».

Au-delà du symbole iconique, qu’est-ce qui a changé réellement dans la vie des habitants de la région plus de six mois après le déclenchement du hirak ? Comment vivent-ils cette ère nouvelle ? Cela a-t-il transformé le rapport des élus locaux à la population ?

Une appellation arabo-berbère «symbole d’unité»

Bir Ghbalou doit son nom à l’association de deux mots qui réfèrent à des toponymes hydriques : «bir», qui signifie «puits» en arabe, et «aghbalou», mot berbère synonyme de «source». «Le nom de la ville est moitié arabe, moitié kabyle. Il est symbole de l’unité nationale», explique M. Brahimi. Sous l’administration coloniale, la commune a été créée «en 1874», selon le maire. «A l’époque, elle s’écrivait Bir Rabalou», précise-il.

Selon un site officiel français (archives nationales d’outre-mer), Bir Ghbalou était un «centre de population créé par décret du 29 juillet 1858, intégré ensuite à la commune d’Aumale (Sour El Ghozlane, ndlr), érigé en commune de plein exercice par décret du 28 novembre 1874». On apprend aussi qu’il y avait un camp d’aviation militaire sur ce même territoire, qui aurait été créé dans les années 1940.

Région éminemment agricole, elle est connue pour sa forte production céréalière, sa filière pomme de terre en plein boom, notamment autour de la plaine de Arib, ainsi que sa filière avicole.

Cette vocation agricole se voit d’emblée à l’œil nu en traversant l’axe Aïn Laloui-Bir Ghbalou ou en venant de Aïn Bessam : un chapelet de fermes ponctuant le paysage, des bottes de foin, des cheptels, des poulaillers, des hangars de volaille, des engins chevauchant les prés, des bergers solitaires et autres rituels agraires qui scandent la vie paysanne tout autour du bourg urbain.

A l’intérieur de la ville, Bir Ghbalou est composée d’un noyau urbain qui date de l’époque coloniale, et un tissu post-indépendance qui a connu une expansion continue incarnée par l’apparition de nouvelles cités, commerces, boutiques, administrations… Il faut souligner que Bir Ghbalou, c’est aussi un chef-lieu de daïra.

Plusieurs habitations sont des constructions inachevées, avec leurs briques rouges, leurs fers d’attente et leurs façades grises. En égrenant les enseignes commerciales et les plaques des professions libérales, on peut remarquer la présence de nombre de cliniques et cabinets vétérinaires ainsi que de vendeurs d’engrais et autres produits phytosanitaires.

Si en intra-muros, la ville a été épargnée par le terrorisme selon les autorités, en revanche, elle a accueilli une forte population essentiellement rurale migrant depuis les wilayas limitrophes comme Médéa, et fuyant l’enfer des phalanges meurtrières. «Durant les années noires, il ne s’est rien passé ici.

Par contre, on a connu une affluence de population massive parce que c’est une région sûre», assure M. Brahimi. Le maire, M. Zoubiri, enchaîne : «Le nombre d’habitants à Bir Ghbalou a augmenté de plus de 70% du fait de cette population affluant des autres wilayas, fuyant le terrorisme, et qui n’est jamais revenue dans sa région d’origine.»

«Je ne perçois aucun changement»

Si elle a constitué un refuge salutaire pour les populations forcées à l’exode dans les années 1990, Bir Ghbalou a perdu, en retour, plusieurs de ses cadres et de ses diplômés, fuyant le chômage et l’absence de perspectives. C’est le cas de Rachid* (prénom d’emprunt, notre ami n’ayant pas souhaité être cité).

Rachid a 43 ans, il est ingénieur en télécoms. Nous le croisons au quartier Yacoubi Slimane en nous glissant dans les entrailles de la ville. Il était assis tranquillement sous un arbre, près d’une épicerie. En annonçant l’objet de notre visite, il lance en anglais, d’un air taquin : «Smoothly !» (La vie est douce).

Au fil de la discussion, le ton est moins gai : «A part l’agriculture, il n’y a pratiquement aucune opportunité de travail par ici, ce qui oblige les gens à se déplacer ailleurs pour trouver du boulot. Il n’y a pas d’usines ou de projets industriels. Le chômage touche beaucoup de monde. Les cafés sont bondés de 8h du matin à 8h du soir. Il y a une grande pauvreté au sein de la population», affirme Rachid. Natif de Bir Ghbalou, il a dû quitter son patelin, d’abord pour poursuivre ses études à Boumerdès avant de s’installer à Alger.

Mais il reste très attaché à sa ville de cœur avec laquelle il entretient un lien charnel. A propos du soulèvement populaire, il nous confie : «Quand le hirak a commencé, on avait de l’espoir. On se disait que les choses allaient changer. Là, six mois après, personnellement, je ne perçois aucun signe de changement. Avant le hirak, j’étais déterminé à quitter l’Algérie et partir vivre à l’étranger.

Après le soulèvement, j’ai abandonné ce projet. Et aujourd’hui, je suis décidé à partir. Je veux le faire pour mes enfants.» Inquiet du tour de vis autoritaire opéré par Gaïd Salah, il assène : «On assiste à une version égyptienne du pouvoir». Pendant plusieurs mois, Rachid était de toutes les manifs.

«J’ai manifesté dans plusieurs villes : à Alger, à Bouira, à Bordj Bou Arréridj, à Sétif… J’y emmenais mes enfants, on faisait des photos. Je voulais qu’ils vivent ce moment. Après, avec la chaleur, j’ai arrêté. Et puis, franchement, le cœur n’y était plus. Aujourd’hui, la situation semble bloquée. Tout est à l’arrêt, même le commerce est au ralenti. L’Algérie entière est à l’arrêt. Je n’ai plus d’espoir.»

Des dizaines d’élèves exclus

A l’autre bout de la ville s’étale un quartier populaire constitué de plusieurs bâtiments aux murs jaune pâle agglutinés les uns aux autres. C’est la cité chahid Abdou Ahmed, appelée aussi «Haï Daïra». Sur les murs décrépis, des traces de la dernière campagne pour les municipales et les sigles «FLN , «RND», «FNA»… Comme des vestiges d’un ancien monde.

On peut voir aussi ce graffiti : «Houmate lemhabel» (Le quartier des cinglés). En revanche, aucun mot inspiré du hirak. Même constat sur les autres façades de la ville. L’une des rares traces de cette ère nouvelle que nous ayons perçues est un tag qui dit : «Pour l’Algérie, lazem netrabaw ga3 sinon maderna walou» (Pour l’Algérie, on doit tous nous éduquer, sinon, on n’aura rien fait).

Abdennasser, Adam et Youcef ont entre 18 et 19 ans. Privés de rentrée scolaire, ils rongent leur frein dans le dédale de la cité Daïra. Tous les trois ont été virés du lycée. «J’ai été condamné à trois mois de prison, 20 000 DA d’amende et j’ai été renvoyé. L’affaire s’est passée le jour du Mouloud.

J’ai été accusé ainsi qu’une douzaine d’élèves d’avoir cassé les vitres du lycée», relate Abdennasser en criant son innocence. «Habbou yechrouhali (Ils me cherchaient la petite bête). Dites-moi maintenant qu’est-ce que je vais devenir ?» peste le lycéen banni. En discutant avec les mômes du quartier, on prend rapidement la mesure du décrochage scolaire massif qui frappe les jeunes de la cité. Abdelkader, 21 ans, a été chassé de l’école, lui, en 4e année moyenne. Il a fait ensuite un stage de menuiserie.

En vain. «Qu’est-ce que tu vas faire avec ton stage ? Pour acheter une machine, il faut 200 millions. Le stage ne sert à rien. Du coup, les jeunes se ruent tous vers la drogue», témoigne-t-il. Abdenasser abonde dans le même sens : «La zatla est à gogo ici. Toutes les drogues circulent. Kif, ‘‘saroukh’’, l’Artane, tout le monde se shoote dans la cité.» Un monsieur dans la cinquantaine confirme : «C’est la Colombie. Toutes les variétés de stupéfiants sont ici. Il n’y a ni école ni Sidi Zekri !

On a plein d’élèves exclus. Où vont-ils aller ? On a un centre culturel qui ne sert à rien. Il est fermé depuis des lustres. On a une soi-disant Maison de jeunes où il n’y pas la moindre activité !» Evoquant le manque d’hygiène dans le quartier, il alerte : «La cité est infestée de rats gros comme des chats qui font des misères à nos enfants.» Un tableau peu reluisant qui lui fait dire avec lassitude : «On vit comme ça et rien n’a changé pour nous. Ici, on n’a pas de hirak !»

«Tant que la hogra continue, le Hirak continue»

Youcef complète : «La police vient tout le temps nous embêter. Il te trouve assis comme ça, même devant chez toi, il te fouille, il t’embarque, tu n’as pas la paix. Et on te fout la honte devant ton père, les voisins. C’est pénible.» Il poursuit : «Dans cette bourgade, il n’y a que la casquette qui embauche. Gaâ m’gagyine (Tout le monde s’engage) dans l’armée. Mais ça devient difficile. Même pour ça, on est rejetés. On te dit tu es lacéré de partout, tu as les dents qui tombent, tu n’as pas la condition physique…»

Nos jeunes rongés par l’oisiveté s’accrochent malgré tout aux promesses du hirak. Et ils continuent à aller aux manifs. «On manifeste généralement à Bouira», dit Abdelkader. «Il faut que ça continue. La îssaba est partout, rien n’a changé. On ne s’arrêtera pas jusqu’à ce qu’ils dégagent tous !» martèle-t-il. Youcef lâche : «Tant que la hogra continue, le hirak continue.»

Aïssa, 36 ans, ingénieur en génie civil, insiste sur le travail auprès des jeunes : «Moi, je travaille, mais je ne suis pas représentatif. Le chômage est très élevé. Ces jeunes vont sur internet, ont la parabole, ils veulent vivre comme le reste du monde. Quand tu as une jeunesse livrée à elle-même comme ça, ni elle travaille, ni elle peut changer d’air, ni prendre la mer (tahrag), que va-t-elle devenir ? Il faut laisser cette jeunesse vivre.»

Pour lui, la solution pourrait venir des urnes : «Il faut impérativement qu’il y ait des élections, à condition qu’elles soient intègres. Et il faut que l’Etat impose des critères aux candidats. Nous avons besoin de 4 ou 5 personnes intègres, qui craignent Dieu, qui aiment l’Algérie et qui aiment leur peuple. Tu ne vas pas nous ramener le peuple français ! Il faut nous prendre tel qu’on est, avec le laïc, l’islamiste, le barbu, le moderniste…

Tous les Algériens sont des frères.» Aïssa fera remarquer dans la foulée : «Ce peuple a fait l’une des plus grandes révolutions au monde, ensuite, une autre génération est arrivée et a réalisé l’une des plus belles révolutions pacifiques au monde. Rien qu’avec notre histoire, on peut vivre.» Et de lancer : «On ne veut pas que les manifs s’arrêtent, tout en gardant leur caractère pacifique. Mais en retour, il faut une vision politique mûre dont le point de mire est l’élection d’un Président.

Nous devons être réalistes. Il est impossible de satisfaire tout le monde. Ce qui a été détruit pendant plusieurs années ne peut être reconstruit en un jour. On veut que l’Algérie redevienne prospère, avec ses artistes, ses jeunes, les filles qui se promènent dans la rue sans que personne ne les importune, et que les visiteurs étrangers viennent sans avoir à s’inquiéter… On veut une Algérie vivante !»


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