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lundi, 24 septembre, 2018
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Reportage. Maternité de Targa Ouzemmour (Béjaïa)

Sages-femmes sous pression

11 juillet 2018 à 8 h 05 min

Des gynécologues qui passent 18 heures au bloc opératoire, des sages-femmes au bord de l’épuisement et du burn out qui doivent assurer une vingtaine d’accouchements lors d’une garde. Les parturientes sont à deux par lit, voire à trois ! C’est la dure réalité quotidienne de la clinique mère-enfant Aït Mokhtar de Targa Ouzemmour, à Béjaïa. Reportage.

 

En quelques mots, le Dr Bellouz, médecin-chef, nous dresse le tableau de la clinique mère-enfant de Targa Ouzemmour : «Initialement, c’était une structure à 64 lits, qui a été élargie à 90 lits.

En plus des accouchements, elle assure une importante activité obstétricale, la chirurgie générale et de la pathologie cancéreuse, puisque l’année passée, nous avons opéré 107 cancers du sein.

Nous recevons des patientes de toute la wilaya de Béjaïa qui compte près d’un million d’habitants, mais aussi des wilayas limitrophes, comme Jijel, Sétif, Bouira et Bordj. La clinique assure près de 10 000 accouchements/an», dit-il.

Selon toute vraisemblance, le personnel de la structure est en train de craquer sous le poids d’une charge qui dépasse de loin ses capacités. «Nous n’arrivons pas à faire face même avec la meilleure volonté du monde et nous risquons d’avoir de la casse si nous continuons à faire travailler les structures au-delà de leurs capacités», affirme le Dr Bellouz, qui avoue que l’accouchement en Algérie constitue un «très gros problème», faute aussi bien de structures que de gynécologues dans le secteur public.

«Il faut former plus de personnel spécialisé, comme les pédiatres, les réanimateurs, les sages-femmes et les gynécologues»,
recommande-t-il.

«Ici c’est le terminus !»

Si la maternité de Targa est aussi surchargée, c’est aussi à cause de sa bonne réputation. Notamment celle de ses gynécologues. «14 000 admissions en 2017», souligne Athmane Mehdi, chargé de communication du CHU Khellil Amrane dont relève la structure.

Sa directrice, Mme Gharbi, tient également à souligner que l’absence de gynécologues dans les structures implantées dans les communes environnantes pousse les parturientes à venir à Targa.

«C’est une maternité de référence pour toute la wilaya, mais nous recevons aussi des parturientes des wilayas limitrophes dans notre service de grossesse à haut risque, le SGHR», souligne Kassa Madjid, le surveillant médical de garde, lors de notre reportage sur les lieux, mercredi 27 juin.

Toutes les femmes, dont les grossesses présentent un risque médical pour cause de diabète, de tension ou autre complication sont donc automatiquement dirigées vers la clinique de Targa. «Ici on ne renvoie pas les parturientes. C’est un principe ! Comme le répète souvent Dr Bellouz, ici c’est le terminus», affirme la directrice, Mme Gharbi.

L’assurance d’une bonne prise en charge médicale pousse les patientes et leurs familles à fermer les yeux sur les conditions d’hôtellerie avec des chambres surchargées. «L’essentiel pour le mari est de savoir que sa femme est entre de bonnes mains», confie Mme Gharbi.

Le problème s’est, semble-t-il, corsé depuis la fin du service civil qui a vu les gynécologues affectés dans les structures périphériques déserter celles-ci.

L’afflux s’est accentué sur la maternité de Targa Ouzemmour. «La structure dispose de 9 gynécologues, 18 résidents et 43 sages-femmes réparties en équipes de 5 membres», précise Youcef Tenkhi, secrétaire général du CHU Khellil Amrane. «Nous avons besoin de plus de personnel, notamment féminin. Les sages-femmes sont une ressource précieuse. Seule l’école de Tizi Ouzou en forme. L’une des solutions que nous avons préconisée est de faire des détachements en période estivale au plus fort du pic des affluences», dit-il encore.

Une infirmière POUR 100 malades

Au niveau du pavillon des urgences, qui est pourvu de deux salles, l’une pour les consultations obstétricales pour les grossesses de plus de 7 mois, et l’autre pour les urgences gynécologiques pour les grossesses de moins de 7 mois, une dizaine de femmes et quelques accompagnateurs attendent leur tour.

«Nous travaillons des deux côtés du pavillon en essayant de parer au plus pressé», explique le Dr Azzi, le médecin de garde. «Beaucoup de femmes attendent d’être consultées depuis les premières heures de la matinée», précise l’une des infirmières. La première chose qui attire l’attention du visiteur est évidemment l’étroitesse des lieux, qu ne sont pas prévus pour recevoir un tel afflux.

Pour Mme Kelai, sage-femme principale, en poste à Targa depuis 2014, le principal problème est lié au manque d’espace et de personnel. «Nous avons besoin de plus d’espace. Nous n’avons que trois lits d’observation et comme vous pouvez le constater par vous-mêmes, nous sommes obligés de consulter des parturientes sur une chaise», dit-elle.

Il est vrai que les salles sont étroites et paraissent d’autant plus encombrées qu’elles croulent sous le nombre des patientes. «Nous recevons dix fois plus de monde que dans les structures périphériques et nos équipes quittent leur lieu de travail à quatre pattes à la fin de leur service», dit encore le Dr Azzi.

La charge de travail pour les sages-femmes est tout simplement insupportable. «Beaucoup de sages-femmes sont au bord du burn out», estime Athmane Mehdi. «Il faut un minimum de 30 minutes par consultation. Voyez par vous-mêmes le registre des entrées, il est 20h et nous avons déjà effectué 80 consultations», remarque Mme Kelai.

Entre les gémissements des femmes qui se plaignent de douleurs, celles qui font des malaises, les jérémiades de celles qui attendent d’être reçues, les va-et-vient des uns et des autres, le pavillon des urgences est un milieu extrêmement stressant. «Le plus dur est de subir la pression des accompagnateurs», estime Mme Kelai.

Très souvent, les familles qui accompagnent les parturientes pour l’accouchement reportent leur stress sur les membres du personnel. Les patientes et les membres de leurs familles sont à la limite de l’agressivité. Le manque de psychologues pour prendre en charge les patientes les plus tendues se fait cruellement sentir.

Ce sont les médecins, les infirmières et les sages-femmes qui doivent prendre en charge les cas des patientes ou des membres de leurs familles en situation de stress intense ou en détresse émotionnelle. «Une seule infirmière fait face à une centaine de malades», déplore le Dr Azzi.

«Nous sommes encore souriantes… »

La même charge de travail se ressent au niveau du laboratoire d’analyses. «Le 23 juin dernier, de 16h à 8h, j’ai effectué 68 bilans. Cela fait un minimum de 20 minutes par bilan», raconte l’une des deux laborantines chimistes qui y travaillent.

«Nous avons besoin d’une troisième personne, ne serait-ce que pour nous soulager du travail de formulaires à remplir», dit-elle encore. «Il faut savoir que toutes les femmes doivent être ‘‘bilantées’’ à leur entrée comme à leur sortie de la maternité, y compris leurs bébés», précise M. Tenkhi.

Evidemment, cette tension se répercute aussi au niveau du service des grossesses à haut risque, le fameux SGHR. Dans l’une des chambres, des parturientes, allongées à deux par lit, elles sont six patientes à se partager un espace réduit. Une promiscuité pénible et suffocante qu’elles acceptent avec beaucoup de philosophie.

«Le plus dur ce sont les moustiques. En plus, ces insectes sont tellement habituées aux produits antimoustiques que cela ne leur fait aucun effet», affirme, en souriant, l’une des patientes.

Au milieu des bagages posés par terre, des landaus pour bébés, chaque geste, chaque changement de position se discute et se négocie avec les autres.

«Nous ne pouvons pas dormir dans ces conditions. Nous passons notre temps à discuter», dit l’une des mères nouvellement accouchée. «Je ne peux pas procéder aux soins dans les chambres à cause de cet encombrement. Je suis obligée de les faire asseoir sur une chaise pour m’occuper d’elles», déplore Guenfissi Yasmine.

Dynamique et volontaire, Yasmine, 28 ans, a épousé ce sacerdoce de sage-femme quand elle en avait 23. «Nous sommes encore souriantes, car nous n’en sommes qu’au début de notre garde. Il vaut mieux ne pas venir nous voir à la fin», confie-t-elle en riant.

Le petit réduit qui tient lieu de chambre des sages-femmes croule sous le poids des dossiers. Les placards et les armoires en débordent.

«C’est saturé», estiment Mlle Talbi et Mme Rebbat, qui cumulent à deux près de 20 ans d’expérience. «Scientifiquement, normalement, après une garde, il faut 7 jours pour récupérer, mais ce n’est guère le cas chez nous.

Forcément, cela se répercute sur notre vie familiale. Nous n’en avons plus», déplore Mme Rebbat. Un petit tour au sein du service indique que toutes les chambres sont saturées. «On organise la sortie deux fois par jour.

A 13h et à 18h, pour libérer des places», dit-elle. Ce roulement intensif ne permet pas aux chambres d’être propres. Chaque parturiente qui sort laisse derrière elle des tas de boîtes de conserves, de lingettes sales et de détritus.

La charge de travail pour les sages-femmes est telle qu’elles ont opté récemment pour un arrêt de travail pour protester contre ces conditions difficiles.

«Trop d’accouchements dans un pays où la seule production, c’est la reproduction», estime pour sa part Byba Akardjoudj, sage-femme avec 23 ans de service que nous avons rencontrée en dehors de la maternité de Targa.

«Comment veux-tu qu’une sage-femme soit efficace et reste calme avec une garde de 12 heures et une moyenne de 30 accouchements dont une partie par césarienne ?», déplore-t-elle. «Il arrive qu’on fasse 60 accouchements par 24 heures. Tu divises par 4 et tu vois à la fin si elles peuvent garder leur self-control», dit-elle encore.

«Nous travaillons avec nos tripes et nos cœurs. Nous ne sommes ni des machines ni des bourreaux. Cela les gens et les autorités doivent faire l’effort de le comprendre», affirme encore Byba.

Malgré ces pénibles conditions, à la clinique de Targa Ouzemmour, ces hommes et ces femmes dont la noble mission est de donner la vie, continuent à le faire avec amour.

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