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vendredi, 24 janvier, 2020
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La faune à Béjaïa : Impact écologique dévastateur de la pénétrante autoroutière

07 janvier 2020 à 9 h 01 min

Une lacune dans la conception de la pénétrante livre les animaux, qui la traversent à plusieurs endroits, aux véhicules qui les écrasent.

Deux années après l’ouverture à la circulation automobile de la pénétrante autoroutière de Béjaïa, l’impact écologique de celle-ci, notamment sur la faune sauvage, s’avère des plus dévastateurs selon les constatations faites quotidiennement sur le terrain par les utilisateurs et les riverains de cet important ouvrage tout comme les militants écologiques. Au vu des cadavres d’animaux déchiquetés qui jonchent l’asphalte, c’est une véritable hécatombe.

Ghilas Himi, qui se présente comme un militant de l’environnement, affilié à un réseau méditerranéen de communicateurs forestiers, a pris attache avec notre rédaction pour nous faire part de ses préoccupations. Selon lui, l’impact sur les mammifères vivant dans la région, en général, et sur le loup doré africain, en particulier, est tout simplement dévastateur.

Ghilas a même suggéré aux autorités compétentes la création d’un parc national des Bibans aux motifs que la région, qui est un écosystème très riche, recèle des mammifères comme l’hyène rayée, le chacal, le loup doré, le lièvre, la genette et le sanglier. «Nous savons que d’autres espèces existent, mais il faudrait des études sérieuses sur le terrain et un inventaire sérieux pour le prouver, malheureusement, peu de scientifiques travaillent sur cette région. Nos scientifiques et universitaires ont tendance à se concentrer sur l’Akfadou et les Babors sans prêter attention aux Bibans», dit-il.

«Cela fait près de huit mois que j’ai commencé mon observation et j’ai remarqué l’existence de 8 points noirs dans la partie fonctionnelle de la pénétrante d’Ahnif jusqu’à la région d’Akbou. Les points noirs où beaucoup d’animaux sont victimes d’accidents de la circulation sont situés au niveau de leurs couloirs de passage de la forêt vers les points d’eau situés dans la vallée et son cours d’eau.

Ce sont des couloirs très importants. Le point noir le plus important se situe au niveau de la localité de Handis, dans la commune d’Aït Rzine, car c’est le seul couloir existant entre la chaîne de montagne où l’on retrouve la Qalaa Nath Abbes, Tamokra, Bouhamza et toute cette région très boisée des Bibans et les forêts au dessus de Chemini. C’est au niveau de ce couloir que l’on retrouve quotidiennement un grand nombre d’animaux écrasés.

Personnellement, j’ai recensé plus d’une centaine de loups dorés victimes de la circulation alors que cet animal typique de la faune locale est protégé. Il faut noter que ce sont des sujets trouvés sur la bordure d’arrêt d’urgence, quant à ceux qui meurent au milieu de la chaussée, leurs cadavres sont réduits en bouillie au bout de quelques heures et il ne subsiste rien d’eux», dit encore Ghilas.

Pour bien comprendre ce phénomène de mortalité élevée des animaux, Ghilas Himi a consacré beaucoup de temps à l’observation sur le terrain. «Je suis allé faire des observations de nuit au niveau de ce couloir de passage à Handis. Lorsque l’animal rentre sur l’autoroute, il bute sur la bordure du milieu qui sépare les deux voies et qui constitue pour lui un obstacle infranchissable.

Aveuglé par les phares de voitures qui arrivent, il panique et reste pétrifié au milieu de la route, ne pouvant ni avancer ni faire demi tour et c’est là qu’il se fait écraser. Des fois, il est percuté mais juste assommé par un premier véhicule puis achevé par les véhicules qui suivent. Par ailleurs, le flux de la circulation sur cette voie est devenu tellement important qu’il ne laisse aucune chance à l’animal qui traverse», dit-il encore.

Pour Ghilas, la faute revient à une erreur de réalisation de la pénétrante autoroutière qui doit être fermée par des barrières grillagées sur les côtés qui empêchent les animaux d’y pénétrer. C’est un problème de sécurité aussi bien pour les animaux que pour les usagers de la route car le danger existe aussi pour l’automobiliste qui percute de nuit à grande vitesse un chacal, un sanglier ou, à plus forte raison, une horde de sangliers.

La solution revient aux ingénieurs qui ont conçu ces autoroutes de prévoir des corridors de passage pour les animaux sauvages mais en attendant il faudrait peut être envisager des ouvertures de 30 centimètres au niveau de la barrière centrale pour permettre aux animaux de passer.

La fermeture de la pénétrante était pourtant prévue dans le cahier des charges de sa réalisation, selon Ghilas. La pression des autorités et de l’opinion publique pour sa réception a été telle que sa livraison s’est faite alors qu’elle n’était pas achevée. Il manque encore beaucoup de choses pour qu’elle soit dans les normes universelles.

Même le reboisement fait au niveau de la pénétrante s’est fait de manière anarchique en plantant des lauriers roses et des eucalyptus alors que l’olivier est beaucoup plus acclimaté au sol et au climat de la région. «On aurait pu replanter les oliviers qui ont été déracinés au moment des travaux de terrassement de l’autoroute. Comme barrière écologique, cette espèce est de loin la plus résistante que celles replantées», dit-il encore.

D’après Ghilas Himi, il faudrait aller plus loin et étudier la possibilité de doter les Bibans d’un statut de parc naturel ou d’aire protégée. Deux points importants plaident en faveur d’un tel statut administratif pour cette région qui possède d’importantes forêts et des cours d’eau plus ou moins pérennes. «La région est caractérisée par un climat semi-aride qui se distingue par un stress hydrique important et cet état de faits peut nous permettre de tirer des enseignements concernant la conduite à tenir pour le réchauffement climatique qui pointe déjà le bout de son nez chez nous.

Le deuxième point est qu’il y a une certaine résistance des espèces locales de la faune et de la flore qui se sont déjà acclimatés au changement climatique. C’est le cas notamment de sujets de chêne liège qui persistent dans cette région à Tizi Guemdene malgré le changement climatique», dit-il.

En attendant ce jour, il serait peut-être temps de commencer déjà par préserver la faune en prenant des mesures concrètes à même de diminuer ou de mettre fin à l’hécatombe qu’elle subit au quotidien sur la pénétrante autoroutière. 

Menaces sur le loup doré africain

A propos du loup doré africain, nous avons demandé au biologiste, spécialiste des mammifères, Mourad Ahmim, de la Faculté des sciences de la nature et de la vie, de nous présenter cette espèce peu connue.

«D’abord une mise au point s’impose : le loup doré, de son nom scientifique Canis anthus, aussi connu sous le nom de Loup africain, est une espèce de canidés du genre Canis. Il est originaire d’Afrique du Nord et du Nord-Est. Successivement considéré comme une sous espèce du chacal doré (Canis aureus) puis du loup gris (Canis lupus) et des études génétiques poussées publiées en 2015 par un panel de chercheurs conduit par le professeur Koepfli ont finalement démontré qu’il devait être considéré comme une espèce à part entière», dit-il.

Selon le professeur Ahmim, le loup doré africain est une espèce très répandue en Algérie, elle se maintient à des niveaux d’effectifs corrects mais elle pourrait être menacée, à plus ou moins court terme, de disparition et cela au vu de la chasse effrénée dont elle fait l’objet et aussi de la modification de son habitat. «A Béjaïa, le problème concernant cette espèce au niveau de la pénétrante vers l’autoroute Est-Ouest se pose avec acuité car presque chaque jour il y a un ou des individus qui sont retrouvés morts écrasés. D’autres espèces sont touchées, mais le loup doré d’Afrique en raison de son abondance est le plus impacté.

Cela est dû au fait que lors de la construction de la pénétrante, il y a eu construction de remparts en béton de part et d’autre de cette route, ce qui empêche la mobilité de cette espèce qui doit se déplacer pour se nourrir et vivre dans son territoire.

En essayant de traverser, les loups se retrouvent devant cette palissade et ils sont obligés de rebrousser chemin, ce qui fait que les automobilistes par accident car ne pouvant pas freiner subitement, et des fois même volontairement, écrasent cette espèce ainsi que d’autres comme la genette, la mangouste, le hérisson, le sanglier, etc.

Ce taux élevé de mortalité d’animaux nous a conduit à mettre un binôme d’étudiants pour essayer de comprendre le pourquoi de la chose et de trouver des solutions. D’ores et déjà, on peut dire sans conteste que cela est dû aux remparts de la pénétrante autoroutière, qui ont été construits sans pour autant prévoir des lieux de passage pour les animaux qui vivent dans la région». D. A.


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