Festival de la chanson amazighe à Béjaïa : Une 17e édition qui dérange | El Watan
toggle menu
vendredi, 20 septembre, 2019
  • thumbnail of elwatan19092019





Festival de la chanson amazighe à Béjaïa : Une 17e édition qui dérange

20 août 2019 à 8 h 48 min

La 17e édition du Festival de la chanson amazighe, qui a débuté dans la soirée de vendredi dernier au stade scolaire et continuera jusqu’au 20 août, dans la ville de Béjaïa, a suscité une opposition manifestée dans la rue par un groupe de citoyens, qui œuvrent à son boycott.

Lors de la soirée inaugurale, qui avait à l’affiche Lani Rabah, le public, qui remplit d’habitude le stade, a manqué dans les gradins. Une conséquence directe de l’appel au boycott, répercuté sur la Toile, ou juste la suite d’un désintérêt occasionnel ?

Devant le portail du stade scolaire, ils étaient pourtant une quinzaine de manifestants, tout au plus, à avoir brandi, dans les soirées de vendredi et samedi, une banderole sur laquelle cachet politique et cachet social s’entremêlaient dans les «arguments» avancés : «Nos frères en prison, les ordures, les égouts, pas de routes…

Non au festival pour endormir le peuple, Tamazight n’est pas à vendre.» C’est que pour les opposants, un festival en cette période de révolte populaire est chose inopportune. «Indécente !», disent-ils. «Libérez les détenus», «Libérez le drapeau amazigh» ont-ils crié sur un ton baigné dans l’ambiance du mouvement populaire. Mais la libération des détenus d’opinion n’est pas tout à fait la principale revendication qui fait monter la colère.

Le gros des slogans est d’ordre purement social : «Nous en avons assez des ordures», «débouchez les regards», «ramenez du goudron», «débloquez les cantines», «nous sommes fatigués du bricolage», «nous voulons des hôpitaux pas des prisons»…. Le groupe de manifestants a crié aussi qu’il veut «travailler, pas danser», et a signifié vouloir «des usines et non un festival», bien que l’un n’exclut pas l’autre.

«Assa azeka, tamazight tella tella» (Tamazignt vivra éternellement) ont-ils scandé, entre autres slogans qui revendiquent et décrient en même temps. A bien y voir, le mot d’ordre épouse parfaitement le contenu des slogans des organisateurs du festival, qui rend hommage cette année à Karim Tiziouar, ex- groupe Agraw. «L’objectif du festival est de promouvoir l’identité amazighe», a expliqué Ali Zaïdi, président du comité culturel de la commune de Béjaïa (CCCB), organisateur de ce festival.

Cette deuxième édition est placée sous la thématique de la «chanson engagée» et a convié, pour cela, des noms connus de la chanson amazighe. «On ne peut pas faire un festival de la chanson engagée sans Oulahlou», soutient Yacine Zidane, SG du CCCB.

Engagement militant

L’auteur du volcanique «Pouvoir assassin» était programmé pour mettre le feu sur la scène du stade scolaire dans la soirée d’hier. Le devançant, l’infatigable Boudjemâa Agraw l’a fait l’avant-veille, avec comme entrée en la matière une mise au point aux relents de défi : «El Gaïd interdit le drapeau amazigh et ses sbires veulent empêcher le festival amazigh. Tout ce qui est amazigh on ne doit pas le toucher parce qu’il a été acquis de haute lutte, avec le sang des 125 martyrs, les emprisonnements et l’oppression.»

Fruit de l’engagement d’associations et de militants berbéristes, le Festival de la chanson amazighe est né dans les années 1990 et est passé sous la tutelle de la mairie en 1999, qui l’organise sous la houlette de son comité des fêtes rebaptisé CCCB, avec le nouvel exécutif communal qui a voulu chasser les démons de l’ancienne équipe.

Ce n’est pas la première fois que le budget du festival alimente la polémique. Les opposants considèrent qu’il est trop important pour un tel événement, exigeant qu’il soit versé pour l’amélioration du cadre de vie des citoyens de la commune, notamment pour renforcer la gestion des déchets ménagers, qui souffre de sérieuses lacunes. «Chaque secteur a son budget», ont rétorqué les responsables du CCCB. L’année passée, l’on a vécu le même argument, mais en sens inverse. Le P/APC, Hocine Merzougui, avait surpris tout le monde en annonçant le report de la 16e édition du festival parce qu’il fallait consacrer le budget pour faire face à l’insalubrité ambiante. Près de 50 millions de dinars (5 milliards de centimes) avaient été engagés pour la 16e édition.

La vive réaction des défenseurs du festival avait heureusement fait reculer le maire. Le volet financier est re-convoqué cette année et le refus du président du CCCB de révéler le budget de la nouvelle édition n’est pas fait pour arranger les choses. «Cette année, nous n’allons pas franchir la barre de 2,5 milliards de centimes» a fini par indiquer le SG du CCCB. Sous pression, le comité s’est évertué à réduire le budget dans une tentative de couper l’herbe sous les pieds de ses détracteurs. L’on assure qu’en 2018, le coût a été réduit de 20% et qu’il le sera encore de 15% cette année.

C’est surtout pendant le dernier mandat du FLN, qui avait pris les commandes de l’APC de Béjaïa, que la polémique la plus folle a enflé autour du comité des fêtes et du Festival de la chanson amazighe qu’il organisait. Ce rendez-vous culturel était vu comme un filon qui nourrissait à gros sous des promoteurs dont on louait les services. «Nous avons arraché le festival aux promoteurs», a précisé Yacine Zidane.

Pour Ali Zaïdi, entre le Festival de Béjaïa et ceux de Djemila et de Timgad, par exemple, la comparaison est inopportune. «C’est incomparable. On n’a pas le 20e de leurs moyens», dit-il. «Ces festivals importent la culture orientale, alors que le Festival de la chanson amazighe fait la promotion de la culture algérienne, de la chanson et de la culture amazighes. Nous allons vendre notre culture pour l’Orient», a-t-il réagi lors d’une conférence de presse. Pour cette «exportation» culturelle, on a misé sur des chaînes étrangères qu’on a invitées pour la couverture de l’événement (MBC, El Hura et Nessma TV).

Un budget pour la culture

Le budget du festival a longtemps été sujet à de sévères critiques pour le «gaspillage», supposé ou avéré, dont on accusait les élus qui s’en chargeaient. «Depuis au moins deux ans, ce n’est pas la commune de Bgayet qui nous paye, mais l’ONDA, mais les menteurs ne disent pas ces vérités», précise Boudjemaâ Agraw, visiblement affecté par les critiques des détracteurs du festival. «Les gens qui se considèrent comme de super militants depuis le 22 février, je les défie.

Le 30, qu’ils viennent brandir avec moi le drapeau amazigh devant la Grande-Poste et crier ‘‘libérez les détenus’’. J’ai donné toute ma vie pour la langue amazighe», a-t-il ajouté, tenant sa mandole. Samedi, il a partagé une scène amazighe avec Massinissa le chaoui, Djamila Mansouri, la Targuie, et les vieux routiers, Nourdine Chelli et Zahir Abjaoui.

La réaction des militants de la cause amazighe a été presque systématique. Brahim Tazaghart considère que ce festival est «un moment de renforcement de la culture amazighe et de la liberté par l’art.

Et c’est l’essentiel». «Alors, arrêtons de se disperser et de créer de tout et de rien un prétexte pour des déchirures inutiles», invite-t-il. «Les propositions de boycotter sa culture, les actions qui s’opposent à sa célébration sont stupides, mal pensées et à la limite suicidaires», considère, de son côté, Sadek Rebai, ex-président de l’association Adrar n Fad, organisatrice du Festival de poésie d’expression amazighe et actuel P/APC d’Aït Smaïl. «Il faut être clair et net: s’opposer au Festival de la chanson amazighe, c’est nourrir l’obscurantisme, l’islamisme dans l’un des bastions de la tolérance, de l’ouverture et de démocratie.» Le mot est lâché.

Le SG du CCCB accuse les «salafistes, les baathistes et ceux qui ont perdu des privilèges». Et ce n’est pas la première fois que l’on pointe du doigt le courant islamiste dans des interdictions d’activités culturelles. En 2014, l’on avait accusé les mêmes salafistes d’avoir fait annuler le Festival du rire qu’organisait le même comité des fêtes de la commune.

Après une délocalisation imposée vers un autre lieu, le festival a fini par disparaître, et depuis, l’esplanade de la Maison de la culture n’a plus abrité de soirées musicales, soit depuis l’intervention menaçante de «fidèles» de la mosquée voisine, qui prétextaient le tapage nocturne. Mais parmi les opposants de la 16e édition du Festival de la chanson amazighe, certains tentent de faire valoir leur engagement identitaire.

Hier, sur la lumineuse scène du festival, Ali Amrane a fait face à un public nombreux, enthousiaste, amazigh et engagé. On a chanté en même temps qu’un autre public, 115 km plus loin, dans les «Belles nuits de Tigzirt». Dans trois jours, tout ce beau monde se retrouvera, revigoré, pour la marche du vendredi.


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!