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Hier encore Bab el Oued pleurait ses morts : Il y a 18 ans survenait un drame national

12 novembre 2019 à 9 h 11 min

Nous nous rappelons tous de ce jour. Un matin de novembre, où le ciel était gris, le temps était froid et pluvieux. C’était un dimanche, deuxième journée de la semaine à une époque qui est très vite passée. Nous nous rappelons tous de ce jour, la pluie n’a pas cessé de tomber.

Certains y voyaient une bénédiction envoyée par le Tout-Puissant. «Les récoltes seront bonnes, les légumes et les fruits de saison seront magnifiques», se réjouissaient des citoyens. D’autres en voyant le niveau de l’eau grimper se disaient : «Cela ne présage rien de bon !» Et ils avaient raison !

Tôt le matin en ce samedi 10 novembre 2001, les Algérois démarraient leur journée en allant au travail. Dans certaines communes de la capitale, surtout celles localisées en hauteur, à l’instar de Bouzaréah, il faisait froid, il pleuvait et il neigeait même. Rien de méchant pour ses habitants habitués au froid de l’altitude, à Dély Ibrahim idem, il pleuvait, mais sans plus. Rafik, natif de Bouzaréah, raconte sa journée. «A cette époque, j’étais au lycée, je devais avoir 17 ans. C’était une journée froide et pluvieuse comme on en voit dans notre commune», explique-t-il.

Tarik, qui est né au début des années 1990 à l’hôpital de Baïnem et a vécu toute sa jeunesse à la Cité des 600 logements, en contrebas de la forêt de la même commune, raconte ce dont il se rappelle : «Je me souviens très bien de cette journée. Même si je ne devais avoir que 9 ans, certains événements restent pour toujours gravés dans la mémoire. Nous n’avions pas eu cours ce jour-là au primaire ; nous avions été retenus par nos instituteurs dans les classes.

On voyait très bien que quelque chose n’allait pas. Aucun manuel scolaire n’était sur nos tables. Je me souviens très bien que nous sommes restés assis sagement à attendre jusqu’à l’arrivée des sapeurs-pompiers de la caserne située plus bas. A un moment, les institutrices sont entrées accompagnées par les hommes de la Protection civile qui nous ont fait évacuer de l’école.

Les portes de l’établissement ont été transformées en passerelle de fortune pour nous transférer vers notre cité qui était à l’abri des eaux.» Les quartiers populaires sont les plus touchés, à l’instar de La Casbah, les immeubles aux alentours de la place des Martyrs et évidemment, Bab El Oued dans son intégralité. Nous avons rencontré une rescapée, une survivante, qui devait avoir à peine 22 ans cette année-là. S. H., qui habitait au niveau de la place des Martyrs, travaillait à Dély Ibrahim comme monitrice dans une crèche, la survivante âgée aujourd’hui de 40 ans, prenait chaque jour le bus pour se rendre à son lieu de travail.

L’histoire qu’elle raconte aujourd’hui donne froid dans le dos, elle renvoie à une réalité douloureuse pour elle et c’est avec des larmes et l’émotion qu’elle dévoile au grand jour ce qu’elle a vécu. «Comme chaque matin, j’étais dans le bus avec des personnes que je croisais quotidiennement, il prenait la route de Frais Vallon.

Vers 9h, nous avions remarqué la situation n’allait pas bien, nous avions constaté avec stupeur que le niveau de l’eau grimpait. Les voitures qui étaient à côté de nous ne tenaient plus sur le goudron, et nous observions aussi des personnes, par dizaines, grimper sur les toits des bus qui étaient non loin de nous.

A un certain moment, le bus a commencé à tanguer en raison de la force de l’eau et les usagers qui étaient avec moi ainsi que le chauffeur et son accompagnateur sont montés sur le toit et m’ont demandé de faire la même chose. Je ne saurais dire si c’est par peur ou par courage, mais j’ai décidé de rester à l’intérieur du véhicule, recroquevillée sur moi-même, jusqu’à ce qu’une vague s’abatte sur le bus et nous emporte tous sans exception. J’ai été propulsée à travers le pare-brise et de là, l’eau m’a entraînée jusqu’à Rachid Kouach ou Bazeta», raconte notre interlocutrice avec émotion.

Elle rapporte aussi la suite de ses déboires qui ne faisaient que commencer. «Durant ma dégringolade, toutes sortes d’objets m’ont brisé le corps, du petit caillou au fil électrique en passant par des blocs de roches. Je me demandais constamment quelle heure était-il, car dès lors que je suis arrivée à Rachid Kouach, j’avais l’impression que ça allait très vite, alors qu’en réalité il était 11h30, lorsque des gens m’ont secourue. Je me suis accrochée à un homme aussi fort que je pouvais, je pensais qu’il était en vie et blessé comme moi, mais il était déjà mort. La coulée de boue m’a ensevelie. J’en avais dans les poumons, mais étant en état de choc, je ne sentais pas la douleur. Des femmes criaient depuis les balcons pour guider des hommes pour me retrouver.

Vers 15h, j’ai été transférée à l’hôpital Birtraria et sur place la douleur a commencé à faire son apparition. Mon corps était en piteux état et je garde des séquelles jusqu’à aujourd’hui. J’ai eu le bassin et le tibia fracturés, le genou explosé, le dos lacéré à cause des nombreux débris que j’ai percuté durant ma chute. J’ai eu également plusieurs infections osseuses dues aux cailloux qui m’avaient transpercée.

Je me souviens que les docteurs ont dû curer mes os à la cuillère pour rapidement nettoyer et éviter tout risque d’infection osseuse. Malheureusement, j’en ai contractée. J’ai également eu des pertes de mémoire. A l’hôpital où je me trouvais, je ne me rappelais que de mon nom et prénom, le reste était flou.

A un moment, j’entendais la voix de mon frère qui criait mon nom, mais il ne m’avait pas reconnue, car j’étais défigurée, le nez éclaté, l’arcade sourcilière ouverte, plusieurs plaies au visage ont fait que j’étais méconnaissable…»

Par la suite et durant les jours et mois qui se sont écoulés, la jeune femme, aujourd’hui mère de famille, avait été opérée à maintes reprises. «On m’a fait des greffes osseuses au niveau du nez, afin de le reconstruire. Mais avant tout, il fallait extraire la terre et les résidus qui étaient encore coincés à l’intérieur, ce qui me faisait mal au point où je voulais mourir. Une douleur inexplicable, et aujourd’hui encore des douleurs se réveillent.

Aujourd’hui, je souffre d’arthrose, mon dos me fait mal, je souffre des bronches respiratoires. On m’a reconstruit le nez avec une greffe osseuse, car les docteurs ont expliqué que la cloison nasale était détruite et infectée et le pus risquait de toucher mon cerveau», révèle Mme H.

Elle revient également sur les séquelles psychologiques et son expérience. «Du point de vue psychologique, j’ai été fortement atteinte. Les cauchemars font partie de moi, les souvenirs restent gravés en moi, et le préjudice sur ma famille est là et j’ai dû consulter une psychologue pendant 3 longues années pour retrouver un certain équilibre moral, mais je dis Hamdoullah.

A cette époque, je venais de me fiancer et l’amour que j’ai pour mon mari est si fort que lors de cet accident je n’avais que lui en tête, je ne pensais qu’à Adel. C’est un peu ridicule, mais j’ai eu de la force en pensant à lui. Le courage que j’ai eu en ayant pour seule pensée Adel avec qui j’ai des enfants aujourd’hui m’a fait survivre à cette journée qui a été fatidique pour d’autres», conclut notre interlocutrice avec émotion, mais souriante, comme à notre première rencontre.

Rappel

Les dégâts ont été particulièrement catastrophiques, puisqu’on a enregistré en quelques heures des pertes humaines considérables qui s’élèvent à plus de 800 morts et 150 disparus et des dégâts matériels évalués à plus de 30 milliards de dinars (selon la source officielle), sans occulter le terrible choc psychologique subi par toute la population algéroise.

Rachid Larbi


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