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Youghourta Bellache. Économiste : « L’urgence d’un plan en faveur des travailleurs précaires »

27 avril 2020 à 9 h 20 min

-Le confinement réduit la résilience des familles dont les ressources sont limitées. Quelles sont à votre avis les catégories les plus touchées ?

Les mesures de confinement prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie du coronavirus ont induit une baisse sans précédent de l’activité économique et sociale dans le pays. Cette situation affecte particulièrement les catégories démunies qui vivent grâce à des activités informelles notamment dans le commerce (fixe et ambulant), dans les services à la personne (garde d’enfants, coiffure, cours privés, réparations en tous genres…) ainsi que dans le BTP et l’artisanat.

Les mesures de restriction à la circulation et au regroupement des personnes et la fermeture de nombreux marchés à travers le territoire national dans lesquels opèrent plus d’une centaine de milliers de commerçants informels ont débouché sur une forte contraction voire un arrêt des activités informelles qui occupent près de 2,5 millions de travailleurs indépendants dont une forte présence de femmes et environ 1,5 million de salariés. La situation touche également l’ensemble des professions libérales ainsi que les salariés formels du secteur privé qui, contrairement à leurs homologues du secteur public dont les salaires sont assurés pendant cette période de confinement, risquent de se retrouver sans revenus faute d’activité.

-Quels mécanismes adopter dans ce cadre ?

Cette crise inédite, qui affecte durement les entrepreneurs et les travailleurs indépendants, particulièrement ceux du secteur informel dépourvus de toute protection sociale et qui représentent plus de 80%, exige la mise en place par le gouvernement de mesures de soutien et d’accompagnement en faveur de ces catégories. Les mesures de confinement qui sont nécessaires dans cette conjoncture particulière, doivent être impérativement accompagnées par des mesures économiques et sociales à la hauteur de la situation.

Il convient ainsi de mettre en place un fonds de solidarité d’urgence pour soutenir les entreprises privées formelles dont l’activité est impactée par la crise et leurs salariés ainsi que les travailleurs du secteur informel. Nos pays voisins (la Tunisie et le Maroc) qui sont confrontés aux mêmes problèmes et dont l’économie est également marquée par la prépondérance du secteur informel, ont pris les devants en mettant en place des fonds d’urgence pour soutenir leurs entreprises formelles et informelles ainsi que leurs populations vulnérables.

La Tunisie a ainsi mis en place dès les premières semaines de la pandémie un fonds exceptionnel, doté de près d’un milliard de dollars, destiné à soutenir et accompagner les PME dans cette phase difficile et à aider financièrement les personnes et ménages démunis. Le Maroc également, après avoir mis en place un plan d’aide aux entreprises et salariés du secteur formel, envisage de créer un fonds spécifique de 25 milliards de Dirhams (2,4 milliards de dollars) pour aider les travailleurs du secteur informel.

Chez nous, le gouvernement gère la crise par à-coups, loin de toute vision globale et proactive. Les mesures annoncées à l’issue du conseil des ministres du 22 mars dernier sont trop générales et sans impact sur la situation des populations vulnérables et des milliers d’entreprises notamment les TPE qui pâtissent le plus de la crise. Les mesures et décisions prises par la suite sont nettement insuffisantes et ne s’inscrivent pas dans une vision globale de la crise.

La décision de la Banque d’Algérie de rééchelonner les dettes des entreprises publiques et privées sur une période de 6 mois (jusqu’à septembre prochain) est une mesure certes nécessaire mais très insuffisante. Faut-il rappeler que 97% des entreprises sont des TPE (très petites entreprises) dont la majorité ne recourt pas au crédit bancaire et utilise principalement l’autofinancement ou le financement informel.

Ces entreprises ont surtout besoin de compensations financières afin de combler leurs pertes dues à la baisse voire au gel de leur activité durant cette phase de confinement, faute de quoi elles risquent la faillite et la disparition. De même, l’octroi d’une allocation de solidarité de 10000 da aux familles nécessiteuses impactées par la crise, décidé tout récemment, est une mesure également insuffisante et partielle au regard de l’intensité et de l’ampleur de la crise. Par ailleurs, sa mise en œuvre sur le terrain risque d’être chaotique compte tenu de l’absence d’un fichier national des populations démunies.

En lieu et place de mesures parcellaires et timides, il faut mettre en place un plan d’urgence global, financé par le budget de l’Etat, afin d’atténuer les effets de cette crise pandémique sur les entreprises, les travailleurs et les populations vulnérables. Les actions caritatives, qui sont indispensables par ailleurs, ne peuvent faire office de politique face à la crise.

-Les faiblesses institutionnelles, l’absence de statistiques fiables et l’espace budgétaire limité ne risquent-ils pas de retarder la prise en charge des personnes sans revenus ?

En effet, l’illégitimité des institutions en charge des politiques publiques, conjuguée aux déficiences de l’appareil statistique national et à un contexte budgétaire contraint ne sont pas de nature à favoriser la mise en place d’un programme public pertinent et adapté en faveur des personnes et familles sans revenus ou avec de faibles revenus.

Il faut rappeler que la lutte contre la pauvreté et la précarité dans notre pays n’a jamais été une préoccupation majeure pour les gouvernants en dépit des professions de foi et des engagements formels. Faut-il rappeler que l’Algérie a adopté le programme onusien pour la réalisation des 17 objectifs de développement durable (2015-2030) dont le premier vise justement à éradiquer la pauvreté et la précarité et à généraliser le système de protection sociale.

La mise en œuvre et le suivi de ces objectifs requiert la disponibilité de statistiques notamment sociales, fiables et régulièrement actualisées, ce qui suppose une collecte régulière de données via les enquêtes et les recensements et un renforcement des capacités du système statistique national. Ce dernier point figure d’ailleurs comme une cible importante de ce programme onusien.

On continuera, encore et toujours, à se cacher derrière l’argument de l’insuffisance de données statistiques pour éviter de traiter ce problème ainsi que tous les autres problèmes socio-économiques convenablement et dans la transparence.

Ceci étant, face à l’ampleur de la crise actuelle qui risque de provoquer la faillite de milliers d’entreprises et de plonger dans la précarité des millions de ménages, il est impératif et urgent d’agir et de prendre des mesures fortes et adaptées. Ces mesures devraient s’appuyer sur les données factuelles disponibles et sur l’implication des acteurs locaux, notamment les élus locaux au niveau des communes et des wilayas, les acteurs professionnels (chambres professionnelles comme les CCI et les CAM) et les acteurs associatifs (comités de village, de quartier…). Une redéfinition des priorités nationales qui implique une réaffectation des ressources budgétaires en faveur des secteurs sociaux et des PME est plus que jamais nécessaire. Il s’agit ainsi de sauver des entreprises de la faillite, de préserver les emplois menacés et de soutenir les travailleurs et les personnes vulnérables.

-Que serait l’impact sur la pauvreté dans les prochains mois ?

Si le gouvernement rechigne à mettre en place un plan d’urgence global et audacieux pour faire face aux conséquences économiques et sociales de cette crise qui risque de durer, il est très probable voire certain que nous connaîtrons une explosion du chômage et une forte expansion de la pauvreté et des inégalités sociales. La fenêtre d’opportunité pour mettre en œuvre ce plan est très courte dans cette conjoncture particulière et sa mise en œuvre tardive limitera son efficacité.

Le secteur informel qui habituellement joue un rôle contracyclique, de régulation sociale en période de crise, se trouve confronté à une crise inédite qui frappe de plein fouet simultanément les deux segments de l’économie (formel et informel). Rappelons que selon les données de l’enquête emploi 2019 de l’office national des statistiques (ONS), l’emploi informel qui regroupe l’ensemble des occupés non affiliés à la sécurité sociale (CNAS et CASNOS), s’élève à 4,7 millions de personnes (3,8 millions. Si on s’en tient à la définition stricte du BIT qui exclut les actifs agricoles), soit 67% de l’emploi total du secteur privé et près de 42% de l’emploi total, public et privé réunis.

L’Organisation internationale du travail (OIT) dans une analyse récente des conséquences sociales de la pandémie du covid-19 met en garde contre une expansion sans précédent du chômage et de la pauvreté dans les pays qui refuseraient de mettre en œuvre des plans d’urgence et d’ampleur en faveur des travailleurs précaires et des populations vulnérables.



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