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lundi, 18 novembre, 2019
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Une rentrée sociale explosive : Difficultés économiques sur fond d’incertitudes politiques

09 septembre 2019 à 9 h 28 min

C’est dans un contexte politiquement tendu, socialement explosif et financièrement difficile, qu’a lieu cette année la rentrée sociale. Une rentrée préparée par une équipe gouvernementale fortement décriée, et ce, depuis déjà sept mois, c’est-à-dire depuis le déclenchement du hirak.

Durant toute cette période justement, la mobilisation populaire pour le départ du système en place et pour le changement du mode de gouvernance n’a pas baissé. Et pour cause, le passage à un autre cap tarde à se faire, avec l’absence d’alternatives politiques et les échecs successifs en matière de réformes à maintes fois promises.

Ce qui fait que l’Algérie se retrouve aujourd’hui dans une incertitude politique aggravée par des divergences de vue concernant l’élection présidentielle. Une situation qui n’est pas sans impact sur le monde économique.

Les enquêtes lancées sur les grandes entreprises ont fini par semer un certain climat de suspicion dans le milieu des affaires et de peur d’un avenir incertain chez les travailleurs de ces entreprises, qui entament une année des plus difficiles avec toutes les menaces qui pèsent sur l’emploi.

Ce ne sont pas uniquement ces sociétés qui pâtissent d’une telle situation, celles épargnées par la justice du gel de leurs comptes bancaires ont vu les conventions de financements suspendues et leurs projets freinés, les banques ayant bloqué ou suspendu l’octroi de crédits. «Il s’agit en fait d’un effet collatéral induit par des réactions de panique des dirigeants des banques publiques, qui ont peur d’être incriminés pour des crédits de complaisance et la dilapidation de deniers publics et des dirigeants de banques privées internationales sur injonction de leur maisons mères pour protéger leurs comptes d’exploitation au risque de se voir reprocher une rupture abusive et devoir indemniser les préjudices qui en découlent», nous résume un expert en gestion d’entreprises.

C’est dire que dans ce contexte de crainte, les banques sont devenues un point de blocage dans le financement de l’économie, avec toutes les conséquences qui en découlent sur le monde du travail. Les représentants des travailleurs, notamment de ceux dont les entreprises ont été concernées par le gel des comptes, n’ont pas manqué durant l’été d’afficher leur appréhension, en organisant des rassemblements et en demandant que leurs salaires soient versés.

En cette rentrée sociale, ce sont les syndicalistes de différents secteurs qui menacent d’embraser le front social si la situation ne bouge pas sur le plan politique et social dans le sens souhaité par la population, revenue d’ailleurs en force lors du 29e vendredi dans les grandes villes, surtout après la décision annoncée d’organiser au plus vite l’ élection présidentielle. Il y a eu dans ce cadre l’annonce de la Coordination nationale des syndicats autonomes de la Fonction publique d’un retour à la protestation à partir du mois d’octobre prochain. La menace est également brandie par d’autres organisations syndicales.

Tentatives d’apaisement

Ce sont en somme autant d’éléments et de faits qui marquent cette rentrée sociale, la première sans Bouteflika depuis vingt ans. Certes, ce rendez-vous revient chaque année avec son lot de difficultés et de dossiers à prendre en charge, mais cette année, l’instabilité sur le plan politique, accentuée par cette volonté vers l’ élection présidentielle sans satisfaire les préalables exprimés par le mouvement populaire ne fait que compliquer davantage la situation que le pouvoir en place tente de contenir en annonçant des mesures d’apaisement à la veille du mois de septembre.

L’amélioration des services publics, notamment dans le domaine de la santé, via la réunion des conditions de travail dans les établissements hospitaliers publics, l’assurance de la pérennité des activités des entreprises privées appartenant à des personnes, objet de poursuites judiciaires, à travers la levée de saisie sur leurs avoirs et le versement des salaires des travailleurs et des dettes dues aux tiers, outre la prévention des conflits sociaux, l’aide financière aux familles pour l’allégement du fardeau de la rentrée scolaire et la prise en charge du transport des étudiants au niveau des grands pôles universitaires, constituent le contenu du plan d’attaque du gouvernement en ce mois de septembre.

L’équipe de Bedoui a, en effet, commencé par lancer une opération de relogement et de distribution de logements via différentes formules, alors que dans ce cadre même, ils sont nombreux les projets qui enregistrent d’importants retards. Autre mesure d’apaisement, la revalorisation de la prime scolaire, chose qui n’a pas été faite depuis des années.

Le gouvernement a même parlé de mesures «inédites», en annonçant en pleine crise financière l’augmentation de la prime de solidarité scolaire de 3000 DA à 5000 DA au profit de 3 millions d’élèves classés dans la catégorie démunie et la revalorisation de la prime de scolarité, fixée depuis 1994 à 400 DA, à 3000 DA, pour chaque enfant scolarisé dans les trois paliers (primaire, moyen et secondaire). Une manière d’apaiser la colère des parents, qui voient ces dernières années leur pouvoir d’achat dégringoler. «Nous assistons de plus en plus à l’incapacité des ménages à venir à bout des dépenses imminentes et non compressibles», nous dit d’ailleurs à ce sujet l’économiste Mohamed Badis, qui parle dans ce cadre de «connexion terrible entre l’économique et le politique». «L’un bloque l’autre.

Pendant toutes ces années, il n’y a pas eu de base économique qui devrait servir de socle d’orientation même en cas de crise politique, comme c’est le cas actuellement», rappellera notre interlocuteur. Et de souligner que d’autres éléments viennent se greffer à cette situation, notamment l’absence d’une politique fiscale, la non-indépendance de la Banque centrale et le manque de statistiques fiables.

A ce sujet, M. Badis donnera l’exemple du taux de chômage. «Avec un commerce extérieur qui roule au ralenti, le BTPH qui stagne, on avance un taux de chômage avoisinant les 12%», illustrera-t-il pour relever le paradoxe entre les chiffres de l’Office national des statistiques (ONS) et la réalité du terrain. «C’est tout l’appareil statistique qui est indexé au yoyo de la politique. On répond plus à une demande politique qu’à autre chose loin de toute honnêteté intellectuelle», regrettera-t-il. Un constat qui en dit long sur la gestion de l’économie nationale sans des bases statistiques solides.

Ce que les différents responsables à la tête des différents départements ministériels relevant de l’économie ont constaté. Mais sans pour autant mettre en œuvre des solutions fiables et efficaces.

Ce qui a mené à la dérive actuelle et à la dilapidation des deniers publics. Pendant toutes ces années, les banques, répondant à des instructions venant du sommet de l’Etat, ont débloqué des crédits, sans compter, au profit de certains oligarques proches du pouvoir, sans résultats probants en matière de croissance et de création d’emplois. Et à la faveur du hirak, l’on a tenté de rattraper le coup pour apaiser la colère populaire avec toutes les enquêtes lancées, le gel des comptes des entreprises ciblées et en finir aujourd’hui par débloquer ces mêmes comptes. Encore une opération visant à calmer les esprits en cette rentrée sociale.

Pour rappel, le dégel des comptes bancaires des groupes Haddad, Tahkout et Kouninef s’est fait tout récemment pour permettre à ces entreprises de payer les arriérés de salaires des employés des trois groupes, dont les patrons, accusés d’être impliqués dans des affaires de corruption, sont actuellement en prison.

A noter également que c’est le 22 août dernier que le juge enquêteur, ayant saisi des dossiers des sociétés appartenant aux groupes Haddad, Tahkout et Kouninef, a rendu des ordonnances de désignation de trois administrateurs, des experts financiers agréés, pour la gestion de ces sociétés. Des administrateurs qui ont commencé leur travail sur le terrain. «On attend pour voir ce qui va se faire, pour le moment, on ne peut pas se prononcer. Le plus important est que nos salaires ont été versés», témoigne à ce sujet une représentante des travailleurs du groupe Kouninef.

Attentisme

Sur un autre plan, mais toujours en ce qui concerne la stratégie du pouvoir pour «acheter» la paix sociale et minimiser la colère citoyenne, le gouvernement contesté n’a prévu aucun changement en matière de politique sociale dans le projet de loi de finances 2019, selon les informations qui ont filtré jusque-là sur ce dossier. A ce propos, Abdelkader Bensalah l’a bien souligné : «La rigueur et la rationalité, au titre de la loi de finances 2020, quand bien même elles sont une nécessité impérieuse dictée par la conjoncture difficile au double plan interne et externe, ne doivent pas se faire au détriment de la politique sociale de l’Etat, qui sera maintenue en ciblant les catégories démunies.»

Ce qui veut dire que les réformes promises sur subventions ne sont pas pour demain. De l’autre côté, l’on reconnaît la complexité de la situation, aggravée, selon le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), par «l’attentisme, l’absence d’esprit d’initiative et la frilosité excessive».

D’où l’appel à la prudence dans la gestion des dépenses en 2020, dont les grandes lignes sont attendues cette semaine, avec du retard, contrairement à ce qui se fait habituellement.

Sur ce point, l’économiste Mourad Goumiri n’a pas manqué de souligner dans une contribution adressée à notre rédaction : «Il est pour le moins inquiétant, qu’ au 1er septembre, aucun élément financier officiel n’ait été diffusé par le gouvernement, aux assemblées élues ni rendu public, en matière d’arbitrages globaux que devra mettre en œuvre la prochaine loi de finances. On relève à cet endroit cependant une contradiction flagrante, par rapport aux discours des ‘spécialistes’, qui considèrent ce gouvernement comme transitoire, illégitime et incompétent, d’une part, et d’autre part, on lui demande de prendre des mesures structurelles pour promouvoir le développement économique et social !»

Et d’ajouter : «Il faut savoir ce que l’on veut et ne pas ajouter de la confusion à celle qui règne déjà. Ce gouvernement ne peut avoir d’ambition que celle de proposer une loi des finances qui puisse tenter de trouver des équilibres internes, les moins défavorables possibles, en veillant farouchement à, d’une part, diminuer la dépense publique sans paralyser l’économie, et d’autre part, à générer des ressources, hors hydrocarbures, sans faire porter la charge aux populations les plus vulnérables.»


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