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Saïd Boukhelifa | Expert international en tourisme : «Un immense désastre financier et social»

04 janvier 2021 à 10 h 28 min

-La pandémie de Covid-19 a fortement impacté le secteur du tourisme de par le monde. Quelle est l’ampleur du préjudice causé par la situation sanitaire sur le secteur des voyages en Algérie ?  

L’impact négatif du coronavirus est trop lourd pour le secteur touristique, agences de voyages, hôtel, restaurateurs et autocaristes de tourisme. Bientôt une année, une annus horribilis, février 2020-février 2021 qui a été marquée par un manque à gagner énorme pour les opérateurs en tourisme. Concernant les agences de voyages, cela va de 2 à 3 millions de dinars minimum de pertes pour les nouvelles, et de 10 à 30 millions de dinars pour les spécialistes dans le créneau du tourisme religieux, Hadj-Omra. Conséquences, plus de 1000 agences ont fermé, un autre millier suivra à la fin du printemps, car au total, cela fera quatre saisons ratées, printemps, été, hiver 2020 printemps 2021, auquel il faudrait rajouter la fermeture des aéroports et la suspension des lignes aériennes au départ de l’Algérie. Sachant que 70% du chiffre d’affaires des agences est réalisé par le transport aérien. Vente de billets en vols secs ou dans le cadre d’un montage d’un package touristique. Pour les hôteliers, c’est aussi dramatique, leur taux annuel d’occupation des chambres, en 2020, varie entre 5 et 10%, alors que le seuil plancher admis est celui de 40% afin d’équilibrer les charges. C’est à partir de 60% qu’ils sont  bénéficiaires. La tragédie concerne surtout les nouveaux hôtels ouverts en 2019/2020, endettés auprès des banques et qui ont réalisé un chiffre d’affaires déficitaire. Sans avoir des statistiques précises, on peut estimer les pertes et manques à gagner pour le secteur touristique à plus de 500 milliards de centimes. Un immense désastre financier. Et sur le plan social, quelque 50 000 chômeurs au minimum.

-La reprise des vols intérieurs d’Air Algérie au début du mois de décembre dernier a été jugée tardive par les voyagistes qui comptaient sur le tourisme local pour pouvoir rattraper un peu de l’immense désastre financier enduré en dix mois de suspension de leurs activités. Pensez-vous que des mesures auraient dû être prises pour favoriser les déplacements des touristes nationaux tout en garantissant le respect des mesures sanitaires en vigueur ?  

Il faudrait préciser que le tourisme domestique ou interne est très peu développé par les pouvoirs publics. Et cela remonte à mai 1980, suite aux résolutions du comité central du FLN  qui avait donné comme orientation le développement du tourisme social, familial, imprégné de l’idéologie socialiste de l’époque et qu’on devait délaisser le développement du tourisme réceptif international. Cela remonte à 40 ans et c’est resté au stade des vœux pieux, une sémantique creuse et verbeuse. Une antienne qui revient chaque année et répétée, sans conviction, par chaque nouveau ministre du Tourisme. Par contre, on a perdu notre tourisme réceptif international flamboyant et rayonnant durant la  décennie fabuleuse des années 1970, que j’ai vécue en tant qu’acteur à l’ex-Altour. Et par déclinaison, l’Algérie a désappris à faire du tourisme. C’est donc dans une situation de non-tourisme que les vacances d’hiver ont été négligées par les atermoiements des pouvoirs publics. Certes, il est clair que les mesures sanitaires prudentielles sont prioritaires, mais il y a un minimum d’anticipation et de projection à prendre suffisamment à l’avance afin de ne pas léser les voyagistes, les hôteliers, les autocaristes, les restaurateurs et les touristes nationaux. Tous sont imprégnés par le protocole sanitaire, notamment les capacités d’accueil réduites à 50%.

-Le petit espoir de reprise de l’activité touristique à l’occasion des fêtes de fin d’année a été gâché par des décisions administratives intervenant pour annuler tous les programmes effectués dans certaines zones du sud du pays. Comment expliquez-vous une telle manière de faire de l’administration et comment les agences peuvent-elles faire face aux pertes accusées ? 

Jamais au grand jamais depuis bientôt  46 années dans le secteur, de mémoire le tourisme domestique, déjà souffreteux, n’a été aussi négligé. Certaines agences de voyages, des hôteliers et hébergeurs locaux ont été déboussolés par l’absence de communication sérieuse, fiable et viable au niveau de la wilaya de Béchar et de ses joyaux attractifs Taghit et Beni Abbes, qui avec l’oasis de Kerzaz, dans la région, possèdent les plus hautes dunes du monde avec une autre située en Namibie. Cette indigente communication a fait déplacer plusieurs citoyens des villes du Nord (Alger, Oran, etc.) qui, arrivés à la limite de la périphérie de Béchar, ont été refoulés par les services de sécurité comme des malpropres ou des pestiférés/couples, familles, individuels empêchés de dormir dans les hôtels ou dans les chambres d’hôtes réservées au préalable. Victimes expiatoires d’une cacophonie communicationnelle institutionnelle, car le 26 décembre tombe une décision écrite du directeur du tourisme de la wilaya de Béchar «Pas de touristes à Bechar, Taghit, Béni- Abbés du 28 décembre au 02 janvier.» Devant le tollé groupé de certaines  agences de voyages, du Nord des hôteliers et hébergeurs locaux, cette inepte décision tardive et inique fut annulée  le 27, car prise à l’insu du ministère du Tourisme qui n’était  pas au courant. Le 28 au matin, les bus et les véhicules légers transportant des touristes nationaux partirent vers la wilaya de Béchar, rassurés par la bonne nouvelle. Après un voyage harassant de 1000 km, on leur indique sur place, la première décision de refuser des touristes! Conséquences, les opérateurs en tourisme ont perdu de l’argent dans les préparatifs et les touristes nationaux ont perdu leurs vacances. Victimes de l’impéritie ambiante. Pas de réveillon dans les hôtels ok, mais faire refuser le gîte et le couvert à des touristes venus du Nord et fatigués, c’est le crédo du mépris. D’autant plus que Ghardaia, Tamanrasset, Biskra et d’autres villes du Sud avaient reçu leurs touristes.

-Des aides financières de l’Etat sont-elles nécessaires pour aider les prestataires du secteur du tourisme afin de sortir la tête hors de l’eau après cette année de désastre économique ?

Bien entendu que des aides financières seraient les bienvenues au profit des opérateurs en tourisme, comme cela s’est fait dans les pays au tourisme florissant et bien développé. Chez nous, aucun écho favorable n’est venu aux courriers transmis par les deux fédérations d’agences de voyages et  des hôteliers. Un véritable plan Marshall, toutes proportions gardées, est nécessaire à notre secteur touristique et à d’autres. Car un fort taux de chômage engendré par l’impact terrible de la Covid-19 provoque une baisse de la consommation nationale, et c’est la croissance économique qui est freinée.

-Comment un pays avec ses richesses géographiques, historiques et culturelles n’arrive toujours pas à trouver un bon ambassadeur pour promouvoir son secteur touristique ? Quelles sont les mesures urgentes à prendre afin de redonner vie à ce secteur ?   

Si l’Algérie fait partie indéniablement  des 10 plus belles destinations touristiques au monde, selon des observateurs étrangers, faute de volonté politique en haut lieu depuis plus d’une trentaine d’années, elle se classe dernière au niveau du bassin méditerranéen, sur 21 pays. Une honte. L’Algérie ne veut pas de son tourisme, cette richesse dormante. Dieu et la nature ont doté notre pays de beautés exceptionnelles, une offrande divine, négligée, par ceux qui incarnent l’Etat depuis plus de 30 ans. Les mesures urgentes à prendre figurent dans le Schéma Directeur d’aménagement touristique SDAT, juste à faire un peu actualiser. Lancé et consacré lors des assises nationales du tourisme au Palais des nations, Club des pins, en février 2008. Douze années de perdues. Ce SDAT avait ramené l’espoir, en vain. Après le départ du ministre du Tourisme qui l’avait réalisée, cette boussole éclairée fut délaissée. Il faudrait de la volonté politique, de la conviction en haut lieu et aller chercher les compétences nationales négligées d’ici et au sein de la diaspora. Afin de mener à bon port ce SDAT salvateur d’un secteur sous perfusion qui attend sa mise en œuvre depuis 2008, tout y est : développement touristiques territoriaux, investissements hôteliers appropriés, formation de qualité, communication institutionnelle de haut niveau et numérisée, etc.

-On se félicite de l’inscription du couscous au patrimoine immatériel de l’Unesco, mais que peut valoir une telle distinction sans offrir les conditions d’accueil aux curieux du monde entier pour venir le déguster dans son pays d’origine ?  

Le couscous national et maghrébin, consacré patrimoine immatériel par l’Unesco, pourrait être un vecteur promotionnel dans le cadre de semaines culturelles dévouées à l’art culinaire. Mais il aura peu d’impact dans un environnement général peu propice au développement touristique.

-Quels sont vos craintes et vos espoirs pour l’année 2021 ?  

Nos craintes sont liées à la durée de la pandémie qui n’a que trop duré, emportant des dizaines de vies humaines et des centaines d’entreprises économiques. Nos espoirs : que cette pandémie disparaisse en 2021 grâce au vaccin et au strict respect des barrières sanitaires par nos concitoyens. Et in fine que les pouvoirs publics daignent enfin s’imprégner d’une réelle volonté politique, qui demeure textuelle, mais non factuelle matérialisée par des faits concrets et non des effets d’annonces.


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