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Nour Meddahi. Expert financier

«Si on augmente les allocations, le taux de change parallèle va s’effondrer»

08 juillet 2019 à 10 h 00 min

La peur de tomber dans les mailles de l’opération mains propres explique, selon l’expert financier Nour Meddahi, la baisse des cours des devises sur le marché parallèle. Aussi, l’incertitude politique, qui dure depuis plus de quatre mois, a freiné les affaires et poussé la demande en devises vers la baisse.

– Comment expliquez-vous la baisse des cours de la devise sur le marché parallèle ?

Le marché parallèle de la devise est un marché libre et assez concurrentiel. Les cours pratiqués sur ce marché sont déterminés par la demande et l’offre de devises. J’ai lu que les opérateurs du square Port-Saïd déclarent que c’est une baisse de la demande qui explique la baisse de ces cours.

Cette demande a plusieurs composantes : le tourisme à l’étranger incluant le hadj et la omra, les études à l’étranger, l’épargne des citoyens, les déplacements des hommes d’affaires et la fuite des capitaux. Abordons ces cinq composantes pour essayer de comprendre la baisse de la devise sur le marché parallèle.

La conjoncture économique est morose, le pouvoir d’achat des Algériens, en particulier celui de la classe moyenne, est en baisse continue depuis 2012.

Par ailleurs, le hirak peut inciter certains à rester au pays durant l’été pour continuer à participer au formidable combat du 22 février. Il est donc raisonnable de penser que les Algériens voyageront moins cette année, et que la durée moyenne des séjours sera plus courte.

Pour ce qui est étudiants, leur pays d’accueil n°1, à savoir la France, a décidé d’augmenter les frais scolaires des universités pour les non-Européens, soit 2770 euros en licence et 3770 en master. Par rapport à l’année passée, ces frais sont multipliés par 10 pour la licence et 15 pour le master.

Il est logique de penser que le nombre d’étudiants qui vont quitter le pays cette année va baisser à cause de cette hausse des frais de scolarité, d’ailleurs, la conférence des présidents d’universités de France a récemment déclaré que la baisse des candidatures issues du continent africain était de l’ordre de 30 à 50%.

Pour l’épargne des citoyens, la baisse du pouvoir d’achat a une incidence sur l’épargne qui est certainement en baisse depuis plusieurs années.

Pour ce qui est des déplacements des hommes d’affaires, l’incertitude politique, qui dure depuis plus de quatre mois, a clairement des incidences sur l’économie qui semble être au ralenti. Cette demande est probablement en baisse.

Enfin, la dernière concerne la fuite des capitaux. Le ralentissement économique observé depuis quelques mois suggère qu’il y a un manque d’argent. Nous avons observé une hausse du prix des devises au début de hirak, ce qui pouvait suggérer une fuite des capitaux.

Actuellement, ça ne semble plus être le cas. Il est clair pour moi que l’opération mains propres lancée depuis quelques mois a des bouleversements à tous les niveaux économiques. Deux anciens chefs de gouvernement et leurs enfants sont en prison, ce n’est pas rien.

Les oligarques, les plus visibles sont aussi en prison et manifestement la liste n’est pas terminée. Où s’arrêtera cette opération ? Va-t-elle s’attaquer aux surfacturations dans le commerce extérieur qui durent depuis près de trois décennies ? La peur de tomber dans les mailles de cette opération s’est installée. La fuite des capitaux a baissé.

Je ne serais pas surpris que des opérateurs privés soient en train de mettre de l’ordre dans leurs affaires et trésoreries, et aussi dans la structure de leurs dettes envers les banques en remboursant certains de leurs prêts, avec un argument évident : la conjoncture économique n’est pas bonne, il faut différer les investissements…

Malheureusement, nous ne connaissons pas les chiffres monétaires pour l’année 2019, en particulier l’évolution des crédits et de la monnaie fiduciaire, ce qui aurait pu nous aider à mieux comprendre ce qui se passe sur le marché parallèle des devises.

– En l’absence de ces données, comment s’annonce l’évolution des cours des devises pour les mois à venir ?

Pour résumer, on peut affirmer sans trop de risques de se tromper que les cinq composantes de la demande en devises sont en baisse, et que c’est donc le cas pour la demande globale de devises sur le marché parallèle.

Il m’est impossible de chiffrer cette baisse. Néanmoins, on peut s’attendre à ce que la baisse des trois premières composantes soient durables dans le temps. L’avenir nous dira si la baisse de la fuite des capitaux est aussi durable.

Il est néanmoins pertinent, me semble-t-il, de se demander pourquoi les détenteurs de devises ne les gardent pas en espérant une reprise des cours ? Cette offre a deux composantes : la diaspora et la surfacturation.

L’offre de la diaspora est insensible à ce qui se passe actuellement. Par contre, pour ce qui est de la surfacturation de certains importateurs, là aussi je pense que certains sont pressés de rembourser leurs crédits bancaires et donc de rapatrier les devises nécessaires pour rembourser ces crédits.

Autrement dit, je ne m’attends pas à court terme à une baisse de l’offre de la devise. En conséquence, je ne serais pas surpris que le cours de la devise reste bas au cours des prochain mois.

– Qu’en est-il de l’impact de la baisse des opérations du commerce extérieur sur ce marché, sachant que certains opérateurs de l’import préfèrent passer par le marché parallèle ?

Le passage par le marché parallèle pour l’importation de biens a du sens dans deux cas. Le premier concerne l’importation de produits interdits par le circuit officiel. Le second cas celui les produits dont les diverses taxes à l’importation (douane et TVA) sont bien supérieures au différentiel entre les taux de change parallèle et officiel.

La baisse récente de ce différentiel et l’établissement d’une liste de produits interdits à l’importation et surtout de droits additionnels provisoires de sauvegarde (DAPS) pourraient amener à l’augmentation de cette demande.

C’est possible, mais je suis sceptique et c’est ce qui m’a amené à ne pas l’inclure dans ma précédente réponse. Les chiffres du commerce extérieur n’indiquent pas une baisse importante de l’importation des biens concernés.

Le montant global des importations par le «cabas» est faible et ne doit pas dépasser quelques centaines de millions dollars, sur un montant global d’une dizaine de milliards de dollars, voire plus, des devises sur le marché parallèle. Par ailleurs, l’opération mains propres a aussi ses effets au niveau des Douanes et de ces importateurs. A court terme, je ne m’attends pas au développement de cette demande.

– Face à une telle situation, comment réglementer le marché de la devise laissé entre les mains des barons de l’informel ?

La différence entre les deux taux de change est une plaie pour l’économie du pays et la principale raison de la surfacturation.

Une possibilité pour réduire cet écart est la convertibilité totale du dinar. Nous ne sommes pas favorables à court et moyen termes, car cette convertibilité produirait un électrochoc trop fort pour l’économie du pays.

L’Egypte l’a récemment expérimenté : effondrement en deux semaines de la livre égyptienne avec une baisse de plus de 50%, très forte inflation avec un pic à 35%, taux d’intérêt à 18%, avec des effets bénéfiques sur la croissance, le chômage, les IDE et les réserves de change. La conjoncture actuelle ne s’y prête pas.

Nous sommes plus favorables à ce que pratiquent nos voisins tunisiens et marocains dont les monnaies ne sont pas convertibles.

Ces pays offrent des allocations conséquentes pour répondre aux demandes de leurs citoyens, leur évitant d’aller sur le marché parallèle des devises, marchés qui existent mais sans primes car la demande est faible. Autrement dit, il faut faire baisser la demande de la devise sur le marché parallèle algérien pour réduire l’écart entre les deux taux de change.

Dans une contribution de mai dernier, mon collègue, Raouf Boucekkine, et moi, avons proposé un scénario qui nous semble raisonnable pour l’augmentation des allocations annuelles : 1000 dollars pour un voyageur de plus de 10 ans et 500 dollars pour un voyageur de moins de 10 ans, 1000 dollars par mois durant 10 mois pour chaque étudiant, plus 1000 dollars d’installation et le payement des frais scolaires, plus des allocations aux malades et aux hommes d’affaires. Nous avons fait une estimation de 6 milliards de dollars pour ce scénario.

Est-ce trop élevé ? Le montant que transfère la diaspora marocaine par les circuits officiels est de 8 milliards, alors que celui de la diaspora algérienne est de 2 milliards, bien que les caractéristiques des deux diasporas soient proches. Autrement dit, la différence entre les deux montants, soit 6 milliards de dollars, passe par le marché informel.

Si on adopte le scénario proposé et que l’on enlève six milliards de dollars de la demande des devises des touristes, des étudiants, des malades et des hommes d’affaires du marché parallèle, le taux va s’effondrer et se rapprocher du taux officiel, amenant la diaspora à transférer son argent, soit 8 milliards de dollars, par les circuits officiels.

Ceci rendra les surfacturations non profitables et donc les tuant de manière économique, et pas seulement de manière conjoncturelle. Autrement dit, l’introduction des allocations décrites ci-dessous ralentirait la baisse des réserves de change et non pas le contraire, comme le prétendent les opposants à l’augmentation de ces allocations.

– Revenons à la situation économique du pays. En cette conjoncture quelle politique adopter en phase de transition ?

L’incertitude politique a toujours été un frein pour l’investissement et donc la croissance économique. L’économie du pays semble être au ralenti, malgré un bon dernier trimestre de 2018 (+4,5% pour le PIB hors hydrocarbures, le meilleur trimestre depuis le troisième trimestre de 2015), ralentissement qui va durer.

Il est important de rappeler que la Tunisie a connu une récession en 2011, avec un accroissement réel du PIB de -2% contre 3,5% en 2010 et 4% en 2012. L’Egypte a aussi connu un très fort ralentissement de son économie avec une croissance du PIB de 1,8% en 2011 contre 5,2% en 2010.

Ce ralentissement est inévitable, étant donné la situation politique et aussi l’opération mains propres. Les autorités qui seront en place cet automne, et j’espère que ce ne sera pas l’actuel gouvernement, devront présenter une loi de finances pour la continuité du fonctionnement de l’Etat et de l’économie.

Cette loi devra contenir plusieurs paramètres de cadrage du budget et des décisions, les plus importantes étant à mon avis : 1)

La valeur du dinar et le prix de référence du baril de pétrole, ces deux paramètres vont déterminer les recettes pétrolières, je ne m’attends pas à une augmentation des taxes, sauf peut-être l’établissement d’un impôt sur la fortune qui était proposé dans le projet de la LF 2018, proposition retoquée par les députés du FLN et du RND. 2)

Le niveau des dépenses de fonctionnement et d’équipement, et donc le déficit budgétaire attendu. 3) Comment financer ce déficit ? 4) Comment financer l’énorme déficit de la Caisse des retraites (plus de 500 mds de DA) ? 5) Que faire de la loi 51/49 ?

Par ailleurs, il faudra éviter de prendre des décisions populaires à court terme mais très dommageables à moyen terme. Nos voisins tunisiens en ont fait plusieurs, la plus importante étant un recrutement massif de fonctionnaires et des augmentations substantielles des salaires des fonctionnaires et dans le secteur public.

Au moment du départ de Ben Ali, les dépenses de fonctionnement de la Tunisie étaient de 6 milliards de dinars tunisiens. En 2016, ce montant était de 15 milliards.

En effet, durant ces quelques années, plus de 150 000 fonctionnaires ont été recrutés, à des niveaux élevés, sans concours et dans des secteurs inutiles. Le résultat sur le plan économique a été rapide : déficit budgétaire important, fortes augmentations de la consommation et des importations, forte augmentation de l’inflation et du déficit de la balance commerciale.

Plus de huit années après le début de la révolution, ces problèmes continuent de persister, car les augmentations salariales ont continué d’augmenter pour suivre l’inflation, mais à un rythme légèrement inférieur, ce qui fait que le retour aux équilibres est lent.

Les deux déficits génèrent une dévaluation du dinar tunisien (un euro valait 1,95 dinar tunisien en décembre 2010, contre 3,25 actuellement) et de fait menacent la Révolution tunisienne. Le FMI, qui aide la Tunisie sur le plan financier, l’empêche actuellement de recruter quelques milliers d’enseignants, pourtant indispensables. Un exemple à méditer.
                


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