Pr Nadia Chettab. Économiste et Experte en numérique : « La nécessaire transformation numérique de l’Algérie est désormais criante et incontournable » | El Watan
toggle menu
samedi, 04 juillet, 2020
  • thumbnail of elwatan04072020




Pr Nadia Chettab. Économiste et Experte en numérique : « La nécessaire transformation numérique de l’Algérie est désormais criante et incontournable »

11 mai 2020 à 9 h 30 min

Dans cet entretien, Nadia Chettab, professeure d’économie à l’Université Badji Mokhtar (Annaba), chercheure au CREAD, experte auprès d’organismes internationaux, consultante auprès de l’OCDE et du Ministère algérien de l’industrie, suggère quelques pistes de réponse numérique à la crise sanitaire Covid-19 en Algérie. Mme Chettab qui est également vice-présidente du Cediter, réseau international pluridisciplinaire et francophone de recherche territoriale, basé en France, rassemblant des chercheurs des différentes disciplines concernées par l’irruption de la problématique des territoires et les acteurs confrontés aux nouvelles situations provoquées par la mondialisation et le développement des nouvelles technologies, y insistera sur la nécessaire préparation de l’après-covid 19.

-Il est indéniable que la crise sanitaire actuelle a chamboulé sur son passage les pratiques liées à la vie économique et sociale, favorisant le recours massif aux NTIC partout dans le monde. A vos yeux, le Covid 19 qui ne manquera pas de tester davantage le pays sur plusieurs fronts, pourrait-il constituer un accélérateur de numérisation pour son système de santé et son économie?

Oui, je m’explique ; La pandémie du coronavirus frappe fort et touche pratiquement tous les pays de la planète. Ce virus mortel se répand vite et fait peur parce qu’il affecte gravement la santé du citoyen et provoque l’arrêt brutal de l’activité économique : deux piliers essentiels dans la création de richesse dans un pays. Une économie ne saurait être prospère sans un cadre de santé efficient. Le virus Covid 19, facilement transmissible et d’une fulgurante propagation menace directement la souveraineté, la sécurité, voire la pérennité même de l’Etat pour certains pays. Dans ce contexte hostile, le numérique est devenu, dans un laps de temps très court, un allié précieux des Etats dans la gestion de cette crise sanitaire et les compétences scientifiques, qui tirent leurs forces de leur capacité d’adaptation rapide à la propagation du virus, s’avèrent être la solution de sortie de cette crise.

D’une manière quasi générale, les Etats ont réagi en mettant en place des stratégies de santé, de sécurité collective et de maintien de l’activité économique en s’appuyant d’une manière systématique sur l’outil numérique. En pleine crise qui touche l’ensemble de l’humanité, le numérique se retrouve au cœur d’un monde qui se réinvente, déclenchant, ainsi, une nouvelle dynamique globale. En effet, les stratégies mises en place par les Etats et les organisations internationales et onusiennes ont induit, à des degrés divers, trois phénomènes majeurs qui vont marquer grandement l’économie mondiale.

Le premier phénomène est l’usage à grande échelle de l’outil numérique pour garantir autant que possible la continuité des activités économiques, administratives et sociales dans une situation de confinement et de repli économique quasi-général. Dans ce contexte de bouleversement des nations et, de fragilisation de leurs économies et de leurs secteurs stratégiques, l’accroissement des usages d’applications numériques (télétravail, e-learning, e-commerce, etc.) et le développement de nouvelles applications en l’espace de quelques jours, voire de quelques heures, ont évité la rupture des échanges à nombre de pays. Cela a permis aux Etats et aux économies de continuer à fonctionner, même à minima. L’utilisation des produits et services numériques s’est alors répandue aussi vite que la propagation du Covid 19 à travers le monde.

Cette situation inédite illustre parfaitement ce bond qualitatif de l’outil numérique. Et ce recours massif à ces technologies s’est accompagné de l’instauration de nouvelles procédures et réglementation dans pratiquement tous les pays ; ce qui a entraîné des changements rapides dans les comportements et gestes quotidiens au sein de la société, faisant, alors, entrer les pays dans une mutation accélérée vers l’économie numérique. Du coup, ce qui paraissait impossible, hier, est devenu faisable, voire banal, en l’espace de quelques semaines.

Le deuxième phénomène, et qui n’est pas des moindres, se caractérise par l’impulsion donnée au pouvoir d’innover dans les stratégies d’endiguement du virus. Ce bond impressionnant des usages technologiques conçus pour rompre les chaînes de transmission du virus s’est traduit par le développement d’un large dispositif d’applications (counseling à distance, géolocalisation, contrôle, etc.). Dans leur grande majorité, ces applications élaborées pour suivre et modéliser l’avancée de l’épidémie du Covid19 ont été grandement popularisés par des outils de visualisation des données sanitaires. Et, sans tomber dans une typologie de ces applications, il est intéressant de les relater pour mieux les cerner.

-Pouvez-vous être plus explicite ?

La Chine a été le premier pays à mettre en œuvre une application numérique pour évaluer le niveau de risque d’une personne d’être contaminée dans un lieu public. A partir d’une application AlipayHealth développée par le géant Alibaba, l’utilisateur se voit attribué un code couleur assorti d’un QR code qui sera ensuite scanné par les autorités lors des déplacements de cette personne. Tout déplacement de l’utilisateur est enregistré par le GPS de son téléphone, l’application affiche le risque induit par la fréquentation du lieu à travers trois couleurs : le QR code vert indique un faible niveau de risque, le jaune lorsqu’une mise en isolement de 7 jours est requise et le rouge pour un confinement de 14 jours. Parallèlement à ce modèle de géolocalisation des déplacements de la personne, les sociétés chinoises développent des technologies de détection des personnes potentiellement malades.

La société Megvii, spécialisée dans la reconnaissance faciale, a déployé un système d’analyse de la température installé dans les stations de métro. Doté d’un ensemble de seize caméras classiques et à infrarouge, le système arrive à détecter la température élevée d’une personne se déplaçant au sein d’une foule compacte. L’intelligence artificielle en charge de l’analyse des visages et des corps alerte, en temps réel, les équipes de sécurité sanitaire en cas de détection d’une personne suspectée d’être infectée par le covid 19.

On peut, aussi, donner l’exemple de la Corée du sud qui a développé des applications impressionnantes. Ce pays a réussi à éviter le confinement généralisé et enrayer la progression de l’épidémie par la création d’un système de test par drive in. Sans sortir de leurs voitures, les citoyens sont testés et les résultats sont envoyés le lendemain par SMS. Cette innovation nationale a permis aux Sud-Coréens de procéder au dépistage à grande échelle : 5000 tests par million d’habitants battant ainsi le record américain de 100 par million d’habitants.

Par ailleurs, la Corée du sud a, également, développé une autre application de contrôle pour les personnes testées positives au Covid 19. Ces personnes se trouvent dans l’obligation d’installer cette application qui les contraint à rester en isolement durant quatorze jours. Tout déplacement de la personne est signalé, via l’application, à la police qui intervient sur le champ.

Le cas de l’Italie mérite également d’être relaté. Deuxième pays affecté par le virus après la Chine, l’Italie subvient au manque de valves indispensables au fonctionnement des appareils respiratoires en soins intensifs par l’impression 3D de ces pièces. Cette méthode d’impression révolutionnaire, outre les gains de temps dans le prototypage (près de 3 heures de temps), présente de nombreux autres avantages, notamment en termes de coûts (1 euro par pièce), de délais de fabrication et de quantité produite, facteurs non négligeables devant l’urgence et l’immensité des besoins. De toutes ces expériences, bien que n’ayant cité que quelques-unes, on peut en tirer une remarque de nature stratégique. L’impressionnant bond réalisé dans l’innovation numérique a permis le développement d’outils qui, non seulement, peuvent endiguer la propagation du virus mais constituent des accélérateurs significatifs dans la Recherche Scientifique.

Le troisième phénomène est le plus marquant ; Le Covid 19 est annonciateur d’une mondialisation numérique qui oblige à l’inclusion et à la solidarité. Au-delà du nationalisme et de la fermeture des frontières rendue nécessaire par la lutte contre cette pandémie, se dessine en arrière-plan un monde en recomposition. Paradoxalement, la fermeture des frontières a grand ouvert les portes d’une solidarité internationale, devenue indispensable, pour vaincre cette pandémie. Ces multiples possibilités d’actions ouvertes au monde et structurées sur des approches collaboratives d’un nouveau type présagent des conquêtes scientifiques pour le bien de l’humanité.

En effet, simultanément au développement d’outils numériques pour endiguer la propagation de ce virus, généralement limités à un cadre national, des projets à portée mondiale ont été lancés. Le projet [email protected], par exemple, qui parvient à connecter, via son application, les ordinateurs personnels d’usagers à travers le monde et qui sont peu utilisés par leurs propriétaires pour transférer un maximum de puissance de calcul au logiciel en charge de l’étude des protéines liées aux maladies Covid.

De nombreux projets de recherche et d’analyse sont lancés et le nombre et la diversité scientifique des participants à cette entreprise mondiale ne fait que s’élargir. Elle compte, aussi bien des centres de recherches, des universités, des entreprises de fabrication de composants informatiques, des laboratoires de R&D, des start-ups que des associations et de simples citoyens à travers le monde. Cette approche collaborative témoigne de la solidarité et de l’amplification des solutions numériques dans le monde.

-Doit-on comprendre que le numérique, outre le fait qu’il puisse, tel que vous l’expliquiez, contribuer grandement à l’effort de guerre anti-Covid 19, est également susceptible de jouer un rôle clé dans la préparation de la transformation économique post-crise?

La crise grave que travers le monde est, et il faut le souligner, marquée par la superposition de crises de différentes natures : économique, sociale et philosophique de grande ampleur ; elle remet en question nos paradigmes du vivre ensemble et nous interpelle sur le concept historique qu’est la démocratie comme système social. Le monde ne sera plus le même et l’Algérie doit comprendre qu’elle ne sera plus la même. Aussi, nous ne pourrons faire l’économie d’une réflexion profonde sur nos systèmes politiques, nos modèles de développement économique et notre avenir environnemental. Ainsi, la nécessaire transformation numérique de l’Algérie est, désormais, criante et elle est incontournable. Il s’agit, aujourd’hui, de penser le cadre de vie politique, le devenir économique et notamment industriel, la sécurité et la souveraineté de l’Algérie à travers la maîtrise du numérique et de prendre les mesures qui s’imposent pour un développement durable et harmonieux de notre pays.

L’Algérie n’est pas très avancée dans la préparation de sa transformation numérique. Certes d’importantes initiatives ont été prises ces dernières années mais elles sont de nature institutionnelle et s’arrêtent pour l’instant au niveau de la construction du cadre juridique et réglementaire devant encadrer le numérique. Mais l’Algérie manque d’une vision prospective claire et inclusive et d’une stratégie de la transformation numérique, structurée dans des politiques concrètes, inclusives et systémiques.

La construction de piliers fondateurs de l’économie numérique tarde à se concrétiser. La situation actuelle est marquée par des infrastructures rendues obsolètes du fait du développement ultrarapide du numérique, des entreprises en mal de supports publics adaptés pour s’inscrire dans les chaînes de valeurs mondiales et cela dans un pays aux gisements de compétences avérées.

Cette nouvelle stratégie doit assurer une mise à niveau complète et profonde des acteurs du développement (entreprises, autorités institutionnelles, chercheurs, etc.) et une reconversion du tissu économique et social. Les chantiers sont, certes, nombreux mais nos ressources, contrairement à ce que l’on nous dit souvent, sont immenses, notamment lorsque l’on met en œuvre nos intelligences collectives et connectives.

Pour revenir à votre question, la pandémie du covid 19 nous donne, en effet, l’opportunité de fonder une approche inclusive et solidaire pour une Algérie nouvelle et de définir les axes et objectifs fondamentaux qui doivent guider notre développement numérique. La stratégie de développement du numérique devra retenir quatre dimensions essentielles pour une transition effective et efficiente.

La première, condition sine qua none, est la construction des infrastructures nécessaires, à travers tout le pays (en commençant par les zones industrielles, universités, laboratoires de recherche, etc.), en vue d’assurer une connectivité permettant l’accès de tous au très haut débit (fibre optique 4G, 5G); La seconde dimension consiste à mettre en place une véritable industrie du numérique reposant sur une recherche développement active de pointe généralisée à tous les secteurs d’activité économique et sociale; la création d’espaces d’innovation de dernière génération (Fab-Labs labellisés) qui doivent permettre la démocratisation des outils numériques et leur accessibilité au grand public, ainsi qu’à l’ensemble des entreprises algériennes; la promotion de partenariats avec des leaders mondiaux en vue d’intégrer des chaînes de valeur mondiale pour aller, d’une part, à la production d’ordinateurs, de portables et tous les objets connectés et d’autre part, à la fabrication d’objets à partir de l’impression 3D pour couvrir non seulement la demande des produits manufacturés du marché national et à terme, se lancer dans l’exportation dans des segments industriels précis.

Le développement numérique pourra ainsi être inclusif et couvrir l’ensemble du tissu économique et social du pays. Les secteurs relevant directement de l’économie numérique (communication, commerce, banques et assurances, etc.) pourront se procurer des avantages dynamiques. Les industries manufacturières bénéficieront des gains de productivité et de compétitivité favorisés par l’impression 3D. L’artisanat et les arts y trouveront, aussi, un cadre de développement (design, qualité, etc.) et des opportunités d’exportation.

Le secteur de l’agriculture qui peut devenir un secteur productif prédominant et exportateur n’est pas en reste. Les algorithmes de prévision météo, les technologies d’amélioration des systèmes d’arrosage, de contrôle de l’état des sols, de surveillance et lutte contre les parasites et autres dangers pouvant menacer les cultures, participent, non seulement, à améliorer les rendements mais, également, à préserver l’environnement et les ressources hydriques. La médecine peut, également, connaître un saut qualitatif à travers le développement à l’échelle nationale de la télémédecine et sa connexion à des plateformes tant nationales qu’internationales.

L’enseignement et la formation, bénéficieront largement des technologies et ressources numériques. Les plateformes d’enseignement à distance, grâce à la réalité virtuelle, visioconférence, audioconférence et autres moyens numériques (bibliothèques numériques, etc.) facilitent et permettent la transmission des savoir théorique et pratique au plus grand nombre.

Ce ne sont, là, que quelques exemples de ce qui peut être fait pour réinventer l’Algérie de demain et sortir de cette crise multiforme grâce au numérique. Penser et construire la souveraineté de l’Algérie implique de repenser l’Algérie dans toutes ses dimensions à l’aune de la mondialisation numérique. L’Algérie devra sortir de cette pandémie avec des politiques et des élites conscientes du caractère vital de notre transformation structurelle et engagées à conduire cette transformation au bénéfice du bien-être collectif. Ce serait là une belle réponse à la crise du Covid 19.



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!