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mercredi, 23 septembre, 2020
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L’entretien

Pr Mohammed Salah Boukechour . Universitaire, Historien de l’économie : «Faire des chemins de fer et de l’énergie solaire les piliers de la nouvelle stratégie»

20 juillet 2020 à 9 h 25 min

-Le chef de l’Etat appelle à libérer les initiatives et lever les contraintes bureaucratiques pour un nouveau plan de relance socioéconomique. Ce qui n’est pas nouveau comme orientations. Que faudrait-il effectivement pour passer à une autre étape dans ce cadre  ?

Pour réformer, il faut d’abord faire le diagnostic et si on se trompe, les remèdes seront inefficaces. Le chef de l’Etat, par son vécu, est un fin connaisseur de la situation dans laquelle se trouve le pays et il me semble qu’il a la capacité non seulement de faire des réformes, mais de changer de paradigme. La bureaucratie est devenue un obstacle lourd empêchant les réformes d’aller à leur terme.

Cette pandémie est un test non seulement pour l’Algérie mais pour l’ensemble des pays. Pour l’Algérie, le constat en 2020 est alarmant : un pays dont l’économie est dépendante de la rente pétrolière et ceci depuis l’indépendance. Si le président Boumediène avait mis la manne de la rente au service de son projet d’industrialisation du pays durant les années 1970, dès sa mort, le président Chadli, durant ses premiers mandats en 1980, a changé de cap et ouvert le pays à des produits importés mettant en péril l’expérience industrielle, et contrairement à la Chine en 1978 qui a revu sa stratégie en préservant son industrie, l’Algérie abandonne ainsi sa stratégie industrielle entamée durant les années 1970. Les année 1990 étaient fatales pour l’économie du pays dans la mesure où la priorité était donnée au sécuritaire au détriment de l’économie. Dans les années 2000-2020, l’Algérie manque sa chance historique pour construire une économie moderne vu qu’elle s’est retrouvée avec une population universitaire bien formée et une manne financière inégalée dans son histoire. Le président déchu a préféré entretenir son ego au détriment de l’intérêt des générations futures.

Pour passer à l’étape d’après, il fallait suivre le chemin que certains pays ont franchi et c’est la voie du savoir. Il n’existe pas de miracle : le pays qui dépense dans la formation professionnelle et la recherche scientifique aura les résultats favorables et possédera une économie forte. Dans ce domaine, l’Algérie est très en retard. D’abord, la recherche scientifique ne se fait pas seulement à l’université. Dans les pays développés, ce sont les entreprises qui pilotent la recherche (dans les pays membre de l’OCDE, plus de 60% des chercheurs sont dans les entreprises et l’université vient en deuxième position avec moins de 40%).

Si l’Algérie présente un chiffre raisonnable de chercheurs à l’université qui est de 38 000 (soit environ 1000 chercheurs pour 1 million d’habitants, la norme dans les pays de l’OCDE est de 4000/1 million d’habitants), le nombre de chercheurs dans les entreprises est quasi inexistant. Au sujet du financement, le pays est loin du standard international : les pays de l’OCDE réservent, en 2018, 2,4% de leur PIB à la recherche, un pays comme la Corée du Sud réserve 4,5%. L’Algérie accorde moins de 0,5% de son PIB à la recherche scientifique. Si le pays aspire vraiment à un changement sûr, il doit investir l’équivalent de 2,4% de son PIB, à savoir 4,3 milliards de dollars chaque année pour la recherche scientifique, ou plus. Il faut réfléchir à ramener les chercheurs algériens qui activent dans différents pays. L’avenir appartient à ceux qui détiennent le savoir.

-Comment rompre avec les anciennes méthodes qui ont montré leurs limites et mené le pays à la ruine ?

Ne soyons pas trop sévères en jugement, l’Algérie depuis le XVIe siècle jusqu’à son indépendance en 1962 vivait dans la périphérie de deux empires : ottoman dans un premier temps et français ensuite. De ce fait, les Algériens étaient en marge de la gestion des affaires étatiques et donc, par principe, 60 ans est une expérience trop courte pour établir des traditions de gestion. Depuis l’indépendance il y a eu des échecs mais aussi des réussites, comme la modernisation des infrastructures. Au sujet des réformes, il n’est plus question de choix mais c’est la survie du pays qui est en jeu face aux nouveaux défis : des ressources en baisse, une démographie en hausse et un nouvel ordre mondial qui se dessine avec cette crise liée à la pandémie de Covid-19. Il est temps de mettre fin à ce modèle économique qui se nourrit de la rente et aller vers la diversification de l’économie.

Les méthodes auxquelles vous faites allusion sont étrangères aux valeurs de notre société. Les pratiques de corruption à outrance de certains hommes politiques ont profité d’une période post-traumatique suite aux violences qu’a connues le pays durant la décennie 1990. Les chiffres des sommes dilapidées sont astronomiques.
La volonté politique et la transparence de la gestion grâce à la numérisation sont les meilleurs outils pour éradiquer ce fléau.

-La prise en charge des urgences induites par la crise sanitaire et la baisse des cours du pétrole ne risquent-elles pas de retarder encore les réformes structurelles ?

Les mesures prises par les pouvoirs publics sont à l’image de notre modèle économique. Dans les pays capitalistes, ce sont les Banques centrales qui ont pris les choses en main en injectant des sommes colossales dans la machine économique (USA, 6600 milliards ; UE 1000 milliards ; le Japon 1000 milliards). L’Algérie, qui n’a pas de dette extérieure, préfère une gestion interne de la crise. L’Etat continue à verser les salaires de ses employés dans les secteurs qui sont en arrêt d’activité, porte des subventions pour certains secteurs, sans avoir eu recours aux emprunts. Cependant, il faut savoir que la crise n’a pas encore commencé. Il faut se rappeler que la crise de 1929 n’a débuté réellement qu’une année après le krach boursier, à savoir le mois d’octobre 1930.

A l’époque, la Réserve fédérale américaine (Fed») n’a pas soutenu les banques, provoquant une déflation et une augmentation du taux de chômage. La crise économique traversa l’Atlantique vers l’Europe, et elle fut à l’origine de la Seconde Guerre mondiale. La crise d’aujourd’hui est unique dans l’histoire, elle est multidimensionnelle : sanitaire, économique, psychologique et personne ne peut se prononcer sur le lendemain. Ce qui est sûr, c’est que le monde ne sera jamais ce qu’il était avant et on aura sans doute une passation de leadership : la Chine va devenir la nouvelle puissance économique. De même, il faut se préparer aux conséquences de cette crise : des faillites d’entreprises, des hausses du chômage, des conflits internes (l’exemple du Liban va se reproduire dans d’autres pays), des conflits régionaux dans la mesure où chaque pays va se positionner dans le nouveau schéma mondial.

-Mais les réformes s’imposent…

Cette crise est une chance pour l’Algérie pour entamer des réformes structurelles : on le sait, de telles réformes ne peuvent pas se faire dans les conditions normales. Une crise majeure nécessite une réplique audacieuse de l’Etat. Il faut une nouvelle stratégie pour développer une industrie qui se substituera au secteur des hydrocarbures. L’Algérie, pays de tradition industrielle, peut ainsi renouer avec le défi et mener une nouvelle politique industrielle à la hauteur de ses dimensions. Deux secteurs peuvent être les moteurs de cette nouvelle stratégie : les chemins de fer et l’énergie solaire.

De nos jours, on ne peut en aucun cas parler économie si on ne possède pas un réseau ferroviaire développé. Le secteur est un bon indicateur pour mesurer le développement économique des pays : quand on observe le classement mondial des pays selon l’indice de qualité de leur réseau ferroviaire, on constate une corrélation avec le classement des pays développés : réseau ferré développé égal pays économiquement développé.

Historiquement, le chemin de fer a été à l’origine des grands faits historiques : il a accompagné le début de la révolution industrielle en Angleterre, l’unification de l’Allemagne en 1870 fut précédée par l’unification de son réseau ferré, les Etats-Unis d’Amérique doivent aussi leur décollage économique à la construction des chemins de fer et le développent du secteur ferroviaire est au cœur du décollage rapide de la Chine aujourd’hui.

Le chemin de fer est un secteur familier au pays, la première ligne Alger-Blida remonte à plus d’un siècle et demi (1860). De nos jours, le réseau SNTF qui compte 4490 km reste très en deçà des aspirations d’un pays comme l’Algérie, dans la mesure où le pays est parmi les rares au monde qui fabrique le matériel ferroviaire grâce à l’entreprise Ferrovial installée à Annaba.

Le secteur ferroviaire est porteur de rêve, voire même de mythe pour les pays. Un grand projet ferroviaire bouleversera l’Algérie économiquement, socialement et politiquement. Le jour où on mettra Adrar à 5 heures d’Alger, on ne parlera plus de Sud de l’Algérie ou de Nord de l’Algérie. Ce jour-là, ces termes auront disparu du vocabulaire des générations futures. Enfin, il est temps de rétablir le projet transsaharien Alger-Tamanrasset dans un premier temps et par la suite Tam-Gao et au-delà vers le sud.

Deuxième moteur, l’énergie solaire, énergie propre et durable. C’est l’énergie du futur, porteuse de richesse pour l’Algérie, l’Afrique du Nord et l’Europe. C’est un sujet très sensible pour le pays. Ses enjeux dépassent nos frontières.

Ces deux vecteurs compléteront ainsi le secteur agraire, piliers de l’économie du pays et les 2 millions de PME qu’aura l’Algérie.

> Entretien réalisé par  Samira Imadalou

 



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