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Poursuites contre les oligarques : Les hommes d’affaires tétanisés par l’action judiciaire

03 juin 2019 à 9 h 00 min

Chaque fois qu’une crise politique grave menace les fondements du système en place, les entrepreneurs, qu’ils soient publics ou privés, ont toujours été les victimes expiatoires que l’on jette en pâture aux populations conditionnées à rejeter les patrons sur qui pèsent toujours des soupçons de malversations.

Lhistoire de l’Algérie indépendante regorge de cas de chefs d’entreprise publique et privée jetés en prison au terme de procès expéditifs ou de longues détentions préventives s’achevant généralement par des non-lieux aux termes desquels des carrières et des vies furent anéanties, pour la plupart sans dédommagement.

En cette période de chasse aux oligarques, ces pénibles souvenirs sont encore vivaces chez de nombreux hommes d’affaires qui redoutent d’être rattrapés par un passé douteux ou tout simplement d’être les victimes collatérales des poursuites judiciaires en cascades qui défraient la chronique algérienne depuis l’avènement du hirak. Leur crainte est d’autant plus intense que le parquet prend rarement la peine d’expliciter les motifs des arrestations et les griefs retenus contre eux. Les actions judiciaires, engagées contre certains patrons et pas d’autres, tendent alors à être perçues comme des règlements de comptes entre clans rivaux du pouvoir, plutôt que comme une tentative d’assainissement du monde des affaires.

Des délinquants potentiels

Une rétrospective des événements, subis par les entrepreneurs algériens depuis l’indépendance du pays à ce jour, confirme bien que les patrons n’ont jamais fait bon ménage avec les autorités politiques en place, ni même avec la population algérienne dont l’opinion forgée à jamais par le discours socialiste des années 1970 œuvre à considérer les chefs d’entreprise comme des délinquants potentiels. A chaque grande crise politique, le pouvoir et une importante frange de la société feront corps contre les entrepreneurs, notamment privés, pour leur mener la vie dure en mettant en doute le bien-fondé de leurs fortunes.

On se souvient qu’aux premiers jours de l’indépendance déjà, le premier président algérien avait publiquement menacé «d’envoyer au hammam» les quelques entrepreneurs algériens en activité, qualifiés de «gros bourgeois» et que c’est précisément à cette période, que de nombreux industriels, comme Hamoud Boualem, Bentchicou, Djillali Mehri, Tamzali et plus d’une centaine d’autres patrons, qui avaient pris, dans les années 1970, le chemin de l’exil, après que leurs entreprises furent nationalisées sous de fallacieux prétextes.

Le système socialiste, qui s’installera de 1965 à la fin des années 1980, consacrera clairement, à travers la charte nationale de 1976 inspirée par Houari Boumediène le rejet du «privé exploiteur» des centres du pouvoir. Il sera relégué à un rôle secondaire la périphérie d’un secteur public économique hégémonique bénéficiant d’une protection particulière de l’Etat. Présentée comme une classe sociale porteuse de tous les périls pour le projet socialiste que le pouvoir en place promettait d’édifier, la représentation de la place du secteur privé dans la société ne pouvait, à l’évidence, être que négative.

Un des passages de la charte national stipulait de manière on ne peut plus claire qu’«à aucun prix, l’Etat ne doit contribuer à créer, comme cela s’est fait dans les autres pays, une base industrielle au profit de la bourgeoisie locale qu’il se doit de limiter par des mesures appropriées». La messe anti-libérale et le rejet doctrinal de l’entrepreneur privé est ainsi dite et le débat définitivement tranché en faveur des entreprises publiques sur lesquelles doit désormais reposer le devenir économique et social du pays.

Des commanditaires tapis dans les hautes sphères de l’état

Cette perception biaisé du patronnât héritée de l’ère socialiste est malheureusement encore présente dans bien des esprits et, notamment, chez ceux qui nous gouvernent et qui, pour bon nombre d’eux, furent les inspirateurs zélés de la charte nationale de 1976 et, à leur tête, l’ex-président Abdelaziz Bouteflika.

La mise en œuvre des réformes de 1988 dans un contexte de libéralisation économique mondiale remettra sur selle les entrepreneurs privés, mais sans jamais aller au fond des problèmes doctrinaux hérités du régime socialiste. Leurs statuts sociaux encore ambigus restent fragiles, leur mode de gouvernance est assujetti à l’environnement juridique imposé par le pouvoir et les craintes de faillite du seul fait de la volonté du prince les contraints à faire fortune dans les meilleurs délais possibles sans trop se soucier de la morale.

Bien que ces réformes aient beaucoup contribué à l’amélioration du sort du secteur privé, il n’en demeure pas moins qu’une certaine hostilité persiste, aujourd’hui encore, à son égard. L’hostilité aurait même tendance à s’exacerber, voire à tourner à la diabolisation, comme c’est le cas aujourd’hui, au gré des enjeux et conjonctures politiques. La reprise du lien perdu entre le pouvoir et la société se fera aux moyens des entrepreneurs qui seront sacrifiés sans management pour reconquérir les foules. La chasse aux «entrepreneurs véreux» est le moyen idéal pour calmer la fureur des populations insurgées, comme on a pu le constater à l’occasion de cette immense fronde populaire qu’est le hirak.

Le sort économique et financier des entreprises privées est pourtant étroitement lié à la sphère du pouvoir et, si poursuite judiciaire il y a, les deux acteurs devraient être jugés solidairement. La corruption ne se conçoit en effet qu’en présence d’un corrupteur, tous deux devant objectivement tombés sous le régime du code pénal. Ce n’est malheureusement pas ce que l’on constate. Bien au contraire, à chaque fois que surgissent les crises politiques et celle que nous vivons depuis le 22 février n’y déroge pas, les régimes en place n’hésitent pas sacrifier les entrepreneurs et, uniquement eux, jugés corrompus.

Les corrupteurs sont généralement épargnés par ces purges périodiques. Il est vrai que les récentes interpellations d’ex-hauts responsables par la justice permet l’espoir de jugements moins partiaux, mais il est encore trop tôt pour se prononcer sur l’issue des procès en cours et à venir. La crainte est de constater, cette fois encore, que sont uniquement les patrons et, pas du tout, leurs commanditaires et complices tapis dans les hautes sphères, qui seront jetés en pâture à une opinion publique chauffée à blanc contre les oligarques. 


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