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Omar Bessaoud. Economiste agricole : «Rompre avec le modèle agri-business»

22 juin 2020 à 9 h 35 min

Omar Bessaoud est économiste agricole. Spécialiste des politiques publiques agricoles et rurales et auteur du livre AGRICULTURE ET PAYSANNERIE EN ALGÉRIE : De la période coloniale aux politiques agricoles et rurales d’aujourd’hui, il revient dans cet entretien sur le dossier de l’agriculture saharienne.

Il estime dans ce sillage que le coût des investissements dans le développement d’un modèle entrepreneurial dans la mise en valeur du grand sud sont très lourds. Investir de manière productive dans ces régions passe selon cet ancien chercheur au CIHEA (Institut agronomique méditerranéen de Montpellier) par une rupture avec le modèle agro-business qui n’a pas fait la démonstration de son efficience.

 

-Depuis quelques mois, le développement de l’agriculture saharienne fait débat. Engager l’Algérie dans ce vaste chantier est-il possible dans les conditions actuelles, notamment financières ?

Je confirme en effet que la question du développement de l’agriculture saharienne fait débat dans les milieux scientifiques et des techniciens depuis de très nombreuses années. Ce débat n’est fort malheureusement pas audible pour l’opinion publique pour des conditions politiques connues. Les orientations de politique économique ont toujours fait l’objet d’un monopole de cercles fermées, «cercles» qui n’ont jamais rendu compte des résultats souvent désastreux des décisions qui ont été prises. Le temps est venu d’ouvrir l’espace public aux citoyens qui revendiquent aujourd’hui d’être consultés dans les choix qui engagent l’avenir du pays.

Mettons de côté le débat technique relatif à la viabilité de cette agriculture de type nouveau, et abordons les possibilités de son développement dans un contexte économique marqué par une crise qui affecte les moyens de paiement. Cette crise est certes réelle, et nos ressources financières sont gravement affectées par la baisse des recettes d’exportation des hydrocarbures. Elle ouvre toutefois l’opportunité de repenser notre modèle de croissance agricole, et donc n’interdit pas de renouer avec des ambitions nationales de développement.

Vous le savez, l’aisance financière que le pays a connue n’a pas doté le pays d’un tissu économique robuste et favorisé l’investissement productif. La question ne réside donc pas exclusivement dans l’existence d’une rente pétrolière, mais fondamentalement dans l’usage que l’on en fait. L’Algérie a su dans le passé investir productivement cette rente qui était loin d’atteindre les montants des décennies 2000.

Le pays n’est pas dans la situation de 1986, où un endettement extérieur insoutenable se conjuguait avec des réserves de change inexistantes ; comme le soulignent certains experts, et je pense ici notamment à l’éclairante contribution de Saïd Ighilhariz dans votre quotidien, l’Algérie a toutes les potentialités pour dépasser les tensions budgétaires actuelles. Le ministre des Finances n’a-t-il pas déclaré, lors de la présentation de la loi de finances complémentaire 2020, que la relance économique était possible… pour autant que l’on ait une gouvernance plus éclairée de nos dépenses d’équipement et que la dette publique soit intelligemment investie ?

Les coûts des investissements dans le développement d’un modèle entrepreneurial dans la mise en valeur du Grand Sud sont effectivement très lourds : aménagement des périmètres (forages, électrification, pistes, brise-vent), achats des intrants, des matériels de culture et de récolte souvent importés, entretien et maintenance des matériels hydrauliques, des pièces de rechange, coûts du drainage et de la lutte contre la dégradation des sols, des installations des sites industriels pour la transformation, le stockage, la chaîne logistique de distribution…et ceci, sans garantir les résultats économiques.

Aussi, pour être complet, je pense qu’investir productivement dans le Grand Sud est possible, mais pour cela, il faut absolument rompre avec ce modèle agri-business qui n’a pas fait la démonstration de son efficience. L’alternative à penser est celle d’une rénovation et/ou à une refondation du modèle oasien existant, qui lui, a fait la preuve de son efficience économique, sociale et environnementale.

-Un office dédié à l’agriculture saharienne est-il nécessaire pour mener ce projet ?

Il me semble que cet office est une institution de trop… Je voudrais en effet faire remarquer qu’il existe déjà une agence, l’ANRH (Agence Nationale des Ressources hydrauliques) qui existe depuis près de 40 ans, et qui recouvre les fonctions que l’on veut assigner à l’Agence que l’on projette de créer. A titre de rappel, l’on note parmi les objectifs de l’ANRH, qu’elle a pour mission : «de réaliser un inventaire des ressources en sols destinés à être mis en valeur par l’irrigation et le drainage» ; «le suivi de la ressource au plan quantitatif et qualitatif ; la préservation, la protection et la sauvegarde de la ressource contre toutes formes de dégradation ; de réaliser des études spécifiques sur le plan régional» …Cette Agence dispose d’antennes régionales, y compris dans le Sud (Adrar, Ouargla).

L’actuel ministre de l’Hydraulique a même récemment évoqué la nécessité d’une réforme afin d’étendre son action, y compris dans les domaines de la recherche scientifique. En cette période de crise budgétaire, pourquoi dédoubler une Agence qui bénéficie, il faut le souligner, d’un capital de connaissances et de compétences avéré sur l’agriculture saharienne. Les études qu’elle a conduites, en coordination avec l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), et dont l’Algérie est membre, la désigne naturellement comme l’institution clé, ce qui n’écarte pas l’hypothèse de son redéploiement (ou de sa réorganisation) sur le terrain, en coordination avec les autres ministères (Agriculture et Développement rural et le ministère délégué à l’Agriculture saharienne, environnement), l’Office des terres agricoles

-N’y a-t-il pas lieu d’abord d’évaluer ce qui a été fait auparavant dans le cadre des différents plans de développement et de tirer les leçons des expériences menées à travers le monde dans ce domaine avant de se lancer dans ce projet ?

Cette question de l’évaluation est fondamentale, et tout projet futur de relance de l’agriculture saharienne devrait impérativement faire l’objet d’une évaluation de l’expérience passée, et celle-ci doit être collective et le plus large possible. De très nombreuses recherches et études documentent la mise en valeur du sud du pays réalisées au cours de ces trente ou quarante années (depuis l’APFA de 1983), autant sur ses acquis (émergence de nouvelles exploitations, investissements et innovations sociales et techniques ayant autorisé une augmentation des surfaces irriguées et des productions de fruits et légumes), que sur les limites auxquelles se sont heurtées, notamment les grandes exploitations agricoles : investissements lourds (forages, rampes-pivots, matériels de labours ou de récolte, serres…) et peu efficients, remontée des sels et pollution des terres, rampes-pivots oxydés rongés par le sel et dont les carcasses abîment les paysages locaux, faible rentabilité des cultures stratégiques du fait des coûts excessifs (céréales), absence d’installation des acteurs sur les terres et recours à une main-d’œuvre aux conditions de vie précaire (migrants africains)…

L’enquête que nous avions menée en 1990 sur les exploitations agricoles de la wilaya d’Adrar, dans le cadre d’une étude du CENEAP, avait conclu que la forme la plus robuste qui avait été constatée était une exploitation comprise entre 5 et 20 ha, gérée par des ménages familiaux, résidants sur l’exploitation et ayant reproduit et modernisé (notamment sur les techniques d’irrigation) en partie le système polyculture associé à un petit élevage et à des plantations de palmiers ou d’arbres fruitiers. Maîtrisant parfaitement leurs milieux, ces exploitants en majorité d’origine oasienne avaient rénové avec beaucoup d’intelligence l’écosystème oasien.

Nous signalons enfin deux études de l’OSS (2008 et 2014) conduites avec les collaborations de l’Agence Nationale des Ressources Hydraulique (ANRH) fournissent des éléments d’évaluation extrêmement instructifs dont il faudra tenir compte avant de définir les nouvelles étapes dans la mise en valeur des terres du sud du pays.

Les expériences des périmètres de Gassi Touil, d’Abadla dans le pays, de l’Arabie Saoudite ou de la Libye sont là pour nous montrer ce qu’il ne faut pas reproduire. Sofiane Benadjila, agronome averti et expert, a décrit dans une récente contribution ces expériences et fait état des raisons de leurs échecs. Cette contribution a déconstruit un mythe de l’eldorado californien entretenu par les tenants de la mise en valeur à grande échelle. La Californie n’est pas un désert au climat aride : c’est un territoire agricole au climat méditerranéen, disposant des terres fertiles et des eaux renouvelables. L’Arabie Saoudite a consommé en 3 décennies son capital environnemental et a abandonné depuis plus de 10 ans son rêve californien. En Libye, le projet de création de la grande rivière artificielle en exploitant la nappe du Continental intercalaire s’est également heurté à des problèmes économiques, techniques et environnementaux qui ont également signé son échec.

-Quel serait l’impact sur l’exploitation des ressources hydriques dans le Sud ? 

«La première étude de l’OSS (2008) indiquait déjà que les puits et les forages profonds dont certains descendaient à plus de 1000 m s’étaient multipliés au cours des trente dernières années…Chaque année, plus de 2,5 milliards de mètres cubes d’eau sont ainsi ponctionnés – contre seulement 600 millions de mètres cubes en 1970 – pour alimenter les villes et villages en eau et surtout, les périmètres d’irrigation… » (OSS, 2008).

La première étude de l’OSS (2008) observait déjà en 2008 qu’il y avait une surexploitation de ces nappes profondes… Des consommations jugées excessives avaient entraîné un abaissement généralisé du niveau piézométrique, et de nombreux puits artésiens et sources naturelles, autour desquels s’étaient développées les oasis, étaient sur le point de se tarir. Il faut savoir que chaque hectare attribué au Sud s’accompagne en moyenne d’une affectation/consommation d’eau comprise en moyenne entre 10 000 et 15 000 m3 d’eau par ha et par an, et même davantage pour les productions industrielles. L’étude révélait que Biskra et El Oued comptaient parmi les régions où la nappe était la plus vulnérable. Avec un doublement de la population entre 2000 et 2030, et en doublant les superficies (de 170 000 ha en 2000 à 340 000 ha en 2050), l’on pourrait atteindre 5 milliards de m3 d’eau additionnelle prélevée sur la nappe, ce qui accentuait l’écart entre l’offre d’eau disponible et la demande.

L’OSS notait, par ailleurs, que les eaux de ces nappes sont minéralisées : sur le Complexe terminal, elle contient 2 à 5 g de sel par litre et sur le Continental intercalaire 1 à 4,5 g de sel par litre. Mal drainée, l’eau laisse après irrigation un résidu salin qui détériore les sols cultivables. Ces rabattements augmentaient ainsi le risque de percolation des eaux salées du chott dans la nappe et la salinisation. Le constat tiré d’une deuxième étude de l’OSS (2014), et qui s’est appuyé sur une enquête de terrain portant sur les territoires agricoles de Biskra, Oued Souf, Adrar et Oued Rhir, est quant à lui sans appel : «En cinq décennies, l’exploitation des eaux du SASS a quadruplé en faisant basculer le système dans un état de surexploitation critique depuis les années 1980 passant de prélèvements de 0,6 milliards de m3/an au début des années 1970 à 2,7 milliards de m3/an alors que la recharge du système est estimé à 1 milliard de m3/an. Cette dynamique de surexploitation est clairement avérée d’un point de vue qualitatif et quantitatif, notamment par le tarissement de plusieurs sources, la réduction de l’artésianisme, phénomène naturel de jaillissement d’eau souterraine à la surface du sol, mais aussi par la dégradation de la qualité des eaux par salinisation.

Le changement climatique fait partie d’un ensemble de facteurs, qui commandent et aggravent cette situation d’augmentation des volumes d’eau d’irrigation par hectare.»

Avant de mettre en place des applications numériques pour aider, comme l’affirme le ministère de l’Agriculture, «à avoir une meilleure visibilité sur ce qui existe sur le terrain en termes de foncier ainsi que sur le choix des cultures à développer», tirons d’abord les enseignements des résultats obtenus par des outils satellitaires d’observation modernes. Ces résultats concluent que l’accroissement des productions attendu de l’extension des superficies irriguées n’est donc pas aisément réalisable compte tenu des défis environnementaux et de la nécessaire préservation de toute forme de vie dans les territoires oasiens où l’eau est une ressource vitale.

-Au final, quel avenir pour l’agriculture saharienne en Algérie et quel apport pour les exportations hors hydrocarbures ?

Sur l’avenir, une première certitude : l’approche des gouvernements antérieurs qui consistait à concéder des grandes surfaces dans le Sud et à confier à des investisseurs privés le soin d’assurer la sécurité alimentaire du pays a été coûteuse et n’a pas réduit d’un iota notre dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs. La seule logique à laquelle obéissait cette stratégie était une logique rentière avec son lot d’exploitation minière de nos ressources, une perte de notre souveraineté alimentaire (dépendance en semences, en machines, produits vétérinaires, matériel génétique animal, en pesticides). Cette voie a fait la fortune de firmes privées étrangères, d’importateurs et de pseudo-investisseurs nationaux qui ont émargé sur les fonds publics octroyés ou été candidats aux crédits des banques.

Une deuxième certitude : il faut sortir de ce modèle prédateur et s’orienter vers un modèle d’exploitation de nos ressources en eau qui s’inspire du modèle oasien traditionnel qui a été durable, car pour paraphraser le philosophe Sénèque, c’est le passé [qui] doit [nous] conseiller l’avenir envisagé pour l’agriculture saharienne.

Nos ancêtres nous ont, en effet, légué des systèmes agricoles relativement durables en dépit des contraintes de toute sorte auxquelles ils ont été confrontés : regardons donc avec humilité mais aussi sans nostalgie ou archaïsme cet héritage, et faisons l’effort de transformer les visions… L’avenir de l’agriculture saharienne est dans l’extension et l’aménagement du modèle oasien, là où les sols et l’eau le permettent, soit comme l’avancent certains experts (Saci Belgat) à peu près 200.000 ha à court terme.

L’on se doit de mobiliser le travail de milliers d’exploitants oasiens, de leurs enfants (certainement mieux instruits) pour étendre avec mesure les surfaces irriguées en adoptant des systèmes techniques fondés sur les connaissances nouvelles relatives aux sols, aux plantes, aux arbres (palmiers-dattiers et fruitiers), aux animaux et à leurs associations. Les vocations des systèmes oasiens qui étaient d’assurer la sécurité alimentaire des familles et l’approvisionnement de leurs territoires doivent être préservées.

Ces systèmes étaient soucieux de leur autonomie alimentaire, de l’entretien de leurs patrimoines génétiques animal ou végétal. Ils ont été fondés sur une connaissance de leurs terroirs et de pratiques techniques ingénieuses répliquées avec plus ou moins de bonheur dans le but de reproduire la fertilité des sols. De nouvelles révolutions techniques agricoles en maturation – l’agroécologie associée au recours au numérique – peuvent être adaptées pour faire face aux défis du futur.

Pour nous résumer, il conviendra de s’intéresser, à ce que ce grand auteur de la Méditerranée Fernand Braudel appelait son «rez-de-chaussée», c’est-à-dire à ces petits producteurs, aux commerces de proximité, aux ateliers de réparation et aux petites entreprises de conditionnement et de transformation qui, en amont ou en aval, irriguent et entretiennent la vraie économie de marché.

Avant d’aborder les marchés extérieurs, commençons par accorder une priorité au commerce local de proximité, par aller à une conquête du marché intérieur. L’agriculture oasienne devra à l’avenir renouer avec les liens d’échanges avec l’Afrique subsaharienne. Engageons dès lors l’agriculture saharienne dans des productions à haute valeur ajoutée bénéficiant des signes de qualité (dattes et leurs dérivés, produits condimentaires, henné, fruits et tomates séchés, huiles essentielles…).

L’avenir de l’agriculture saharienne ne peut être envisagé sans la nécessaire valorisation des patrimoines historique, architectural, culturel, culinaire, paysager et religieux. L’activation et la transformation en actifs économiques de ces ressources patrimoniales sont des objectifs réalistes : le tourisme (national et international) constitue une voie à explorer.

Les revenus issus d’une offre touristique spécifique contribueront ainsi, non seulement à stabiliser des populations rurales tentées par des migrations dans les agglomérations urbaines, mais aussi à améliorer leur bien-être.


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