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Nacer Djabi >> Sociologue et écrivain : «Nous sommes confrontés à de nouvelles formes de pauvreté que les Algériens avaient oubliées»

17 mai 2021 à 10 h 32 min

-Érosion du pouvoir d’achat, front social en ébullition… ; quelle analyse faites-vous des mouvements de protestation socioprofessionnels en présence ?

La situation que vivent les Algériens en termes de dégradation de leur pouvoir d’achat était attendue et prévue par de nombreux observateurs, analystes économiques et même politiques depuis des années. Après l’échec de la diversification des revenus du pays hors hydrocarbures et l’incapacité à mettre en place une nouvelle politique économique, malgré la grande manne financière dont le pays a bénéficié au cours de la période de règne de Bouteflika où la stabilité politique s’est transformée en impasse, et créant une grande corruption, tous ces facteurs ont conduit à une baisse significative de la valeur du travail en tant que valeur centrale.

Ce que nous constatons ces jours-ci à partir de l’observation quotidienne, c’est que nous sommes confrontés à de nouvelles formes de pauvreté que les Algériens avaient oubliées ; aggravant la situation des groupes et catégories sociales les plus vulnérables.

Mais ce qui est nouveau, c’est aussi la détérioration de la condition de nombreux salariés de la classe moyenne et même des petits propriétaires d’activités privées surtout après la crise sanitaire due à la pandémie de la Covid-19. Il était donc prévisible et pas étonnant que ces groupes aient recouru à des actions de protestations et de rejet de cet état de faits, à travers les syndicats, comme c’est le cas des classes salariales moyennes actives au sein de syndicats autonomes ou en dehors des syndicats, faisant prendre aux modes de contestation des formes plus diverses et ne se contentant pas de grèves et de protestations.

Mais cela peut prendre des formes latentes qui peuvent être plus nuisibles pour la stabilité. C’est ce qui effraie le pouvoir en place, qui n’a pas les clés pour lire cette réalité nouvelle, agitée et imprévisible. Un pouvoir qui n’a pas produit de centres de recherches pour l’aider à comprendre et à prendre les bonnes décisions, et qui n’a pas les qualifications requises au niveau de la hiérarchie de l’Etat pour le faire. Comme on peut le constater à travers les déclarations de responsables censés être à la tête d’institutions de dialogue, comme le Conseil national économique et social, dont le premier responsable n’a pas respecté la neutralité politique de l’institution consultative qu’il représente et s’est immiscé dans le jeu politique, vidant ainsi cette institution de toute sa crédibilité.

Le CNES est censé conserver son rôle d’acteur pour soutenir le dialogue social absent en tant que culture parmi les élites officielles, que le régime prive de toute indépendance. Cette institution arbore ainsi un rôle confus, ne s’aidant ni elle-même ni le système politique. Comment ce conseil peut-il devenir un lieu de dialogue et de concertation s’il adopte des positions non neutres et qu’il ignore les Syndicats autonomes ? Et avec en plus à sa tête un premier responsable qui fait partie de la machine bureaucratique dans laquelle il renchérit ?

Le gouvernement a pris l’habitude ces derniers temps de qualifier toutes les formes de protestation de mouvements «manipulés voire même téléguidés par des forces ennemies de la nation». Les syndicats n’échappent pas à ces accusations comme d’autres segments de la société. Comment qualifier cette attitude qui tend à aller dans le sens de l’étouffement de la voix contestataire ?

D’un point de vue politique, il s’agit là d’une lecture dangereuse et erronée que le régime doit dépasser et éviter. Un héritage du parti unique que l’Algérie était censée avoir dépassé. Il n’est pas raisonnable d’accabler des centaines de milliers de salariés et de travailleurs qui adhèrent à ces syndicats avec de telles accusations après avoir reconnu les syndicats autonomes il y a plus de trente ans. Cela indique une lecture politique dominée par l’étroit prisme sécuritaire que l’Algérie est encore censée avoir dépassé depuis longtemps. On plonge l’Algérie dans une lecture des événements que l’extrême-droite faisait dans certains pays européens dans les années 1930, c’est dire le retard et l’obsolescence de la vision que nous connaissons sur le plan politique. Si nous approfondissons la question, nous constaterons que nous sommes confrontés à des élites qui sont incapables de développer des concepts qui prennent en compte la complexité de la diversité sociale qu’exige la gestion d’une société moderne nécessairement complexe, comme c’est le cas de la société algérienne en ces temps présents.

Des élites qui ne connaissent pas grand-chose au monde du travail, et c’est pour cela qu’elles l’appréhendent d’un point de vue hostile au lieu de fonder de solides institutions de dialogue, y compris des syndicats, pour jouer leur plein rôle, comme cela est le cas dans les pays qui réussissent. Nous constatons, malheureusement, un recul de l’Algérie dans le domaine du dialogue social et pour plusieurs raisons, parmi lesquelles le monopole exercé par des élites conservatrices et même réactionnaires dans de nombreux cas – sur les leviers du pouvoir politique. Qu’il s’agisse du patron ou du politicien et même le fonctionnaire bureaucrate. Bien entendu, la nature rentière du système n’a pas aidé ces élites à développer des perceptions modernes, trop occupées à gérer au quotidien des intérêts foncièrement contradictoires ; elles n’ont pas réussi à produire des institutions consultatives pour assurer ce dialogue et son succès, et encore moins des centres de recherche spécialisés qui aideraient à la prise de décision dans le domaine social et économique.

-Quelle place occupent les revendications sociales dans les mouvements de protestation comme le hirak ? Ces mouvements de protestations à caractère social qu’expriment de plus en plus les travailleurs tous secteurs confondus viennent-ils en appoint aux revendications du hirak ?

Dès son commencement en février 2019, le hirak s’est concentré sur la priorité de la lecture politique sans pour autant négliger la profondeur sociale et économique qui était présente à travers la diversité des groupes qui étaient et existent encore au sein du mouvement. Avec la détérioration de la situation sociale et économique au fil du temps, on s’attendait à ce que la question sociale revienne au premier plan, et c’est ce qui s’est passé et se confirmera à l’avenir sans reconsidérer la priorité de la question politique sur laquelle les Algériens insistent à travers le hirak. Ma conviction est que de larges segments populaires, y compris les salariés de la classe moyenne – dans toute leur diversité – et les petits entrepreneurs imposeront leur agenda sur le hirak dans le temps et sauront faire la bonne combinaison entre le politique, l’économique et le social.

Nous serons face à une sorte de bloc populaire historique qui s’exprimera à travers une large alliance politique populaire. Un bloc historique, qui conduira, en tant que base sociale, le changement en Algérie et fera aboutir le hirak. Il s’appuiera sur le monde du travail, au sens large, dans lequel les syndicats, y compris les syndicats d’employeurs, occuperont le devant de la scène et l’action au niveau de toutes les catégories. L’Algérie pourrait prétendre à cette solution qui dépendra de la réhabilitation de l’activité syndicale, du travail et de l’effort comme valeurs centrales pour sortir de la crise dans laquelle ce système politique l’a bloquée. Un système qui s’est transformé en danger pour lui-même, pour le pays et pour l’État-nation lui-même.

-Le paysage syndical en Algérie a bien changé ces dernières années. Quel bilan faire de la pluralité syndicale ?

Les syndicats évoluent actuellement en Algérie selon différents rythmes. Il y a, d’une part, le rythme ou la vitesse du secteur industriel public, derrière lequel on retrouve l’Union générale UGTA, avec tous ses défauts connus, et qui vit sa phase de faiblesse et de délitement de ses bases du fait de la mauvaise expérience qui lui a été infligée sur le plan syndical en le transformant en appendice du pouvoir politique, et puis il y a la vitesse ou le rythme du secteur de la fonction publique représenté par des syndicats autonomes et qui, malgré leur grand nombre, sont devenus un véritable levier et une force motrice dans l’arène sociale et sur lesquels retombe directement la charge de travail où l’œuvre de l’Etat national avec tous ses problèmes, tels que le caractère rentier dont il dépend et la gestion politique.

En revanche, on constate une absence quasi totale de syndicats et d’action syndicale dans le secteur privé, ce qui représente la troisième vitesse. Le secteur privé est pourtant celui qui emploie le plus, et on s’attend à ce qu’il domine davantage à l’avenir. L’avenir de l’Algérie dépendra de l’alliance entre ces groupes pour former une grande organisation syndicale pluraliste mais unie dans sa vision et qui peut prendre plusieurs formes d’organisation. Ceci ne doit pas mener à négliger la question du chômage et de la marginalisation populaire qui doivent bénéficier de l’existence de cette alliance et non se transformer en menace politique sur ce projet dans un pays où il y a encore des courants de droite et populiste capables d’actions politiques violentes, surtout s’il est associé à des courants conservateurs, religieux et culturaliste.

-Pensez-vous que la situation actuelle pourrait aboutir à une unification des rangs des syndicats autonomes pour constituer une plus grande force de proposition et de pression pour l’aboutissement des attentes des travailleurs ?

Le système politique est celui qui refuse jusqu’à présent la formation d’une confédération syndicale rivalisant avec une UGTA qu’il veut dominante comme un syndicat bureaucratique œuvrant à promouvoir les projets politiques du système, au sein des travailleurs et des catégories populaires en tant que force politique. Cela ne veut pas dire que les raisons politiques sont les seules qui entravent l’action syndicale collective, il y a également des raisons historiques, sociologiques et même idéologiques. On peut citer parmi elles la faiblesse dans la production d’élites charismatiques fortes par ces syndicats qui auraient pu mener une action syndicale unifiée.

Les classes moyennes éduquées et salariées dont dépend l’expérience syndicale autonome n’ont pas réussi à produire les visages forts qu’exige ce projet unitaire, à l’heure où la pensée syndicale connaît une faiblesse au niveau international – et pas seulement en Algérie- intellectuellement et politiquement, où elle a perdu de nombreux alliés, comme la gauche politique et toutes les forces modernes, y compris au sein du courant nationaliste que l’Algérie a historiquement connu.

Le projet de construire un syndicat fort exige de se débarrasser ou de rompre avec l’héritage que l’expérience syndicale a connu en Algérie et qui éloignait les jeunes des syndicats et approfondissait leur perception négative de l’action syndicale. Nous le constatons d’ailleurs chez les jeunes qui arrivent pour la première fois sur le marché du travail et qui ne pensent pas à constituer ou créer des syndicats qui sont combattus par un capitalisme national toujours prisonnier d’une logique désuète du XIXe siècle.

Cet état de fait n’a pas aidé la pensée syndicale à se renouveler ou se régénérer en Algérie. Une activité syndicale dont se sont éloignées les femmes, les jeunes et les catégories sociales ayant un très bon niveau de formation et d’éducation.

 

> Propos recueillis par  Nadjia Bouaricha


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