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Mohand Touazi .Industriel, membre de CARE : «Un taux de chômage encore plus élevé est inévitable»

28 octobre 2019 à 9 h 50 min

Membre du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE), Mohand Touazi estime dans cet entretien que le changement de paradigme ne peut se faire dans le contexte d’incertitude politique actuelle. Pour lui, le véritable enjeu est de répondre favorablement à la demande de réformes pour éviter un enchaînement terrible entre modèle économique inadéquat, baisse des ressources, faiblesse des investissements publics et troubles sociaux.

 

Avec une situation économique déjà dégradée ces dernières années, comment évaluer l’impact de l’instabilité politique sur le monde de l’emploi en l’absence de données sur ce sujet ?

Oui, la situation économique du pays est dégradée depuis longtemps du fait du modèle économique qui prévaut. Celui-ci est basé sur la distribution de la rente via les dépenses publiques. La création de la valeur ajoutée «saine» n’a jamais réellement été à l’ordre du jour des décideurs économiques.

Les recettes pétrolières étaient suffisantes jusqu’en 2015 pour faire face aux différents déficits. Après la chute des prix du pétrole, le financement de ces déficits est devenu problématique. Il s’est d’abord fait par la consommation du FRR (Fonds de régulation des recettes), pour ensuite passer au fameux financement non conventionnel en septembre 2017.

Ceci en ce qui concerne les problèmes structurels de l’économie algérienne.

Concernant le manque de données sur l’emploi, il est très handicapant pour toute évaluation ou projection sérieuse des politiques publiques ou même le calcul de l’impact de mesures simples.

En effet, nous ne pouvons pas avoir de statistiques fiables avec une économie dont peut-être 50% sont dans la sphère informelle. Ajouter à cela la structure particulière du marché du travail : mis à part les emplois publics, les chiffres de l’emploi privé (de loin supérieurs à ceux du public) ne sont pas correctement collectés, d’où la faible pertinence d’un taux de chômage de 11% officiel.

Mais certains éléments permettent d’analyser la situation…

L’analyse de l’instabilité politique sur l’emploi ne peut se faire qu’en faisant appel à la connaissance et à l’analyse des mécanismes économiques et de la psychologie de l’entrepreneur.

*La banque mondiale vient d’annoncer que le taux de croissance pour 2019 sera de 1,3%. Largement insuffisant pour améliorer le taux d’emploi. Dans son dernier rapport, elle indique que «la capacité de l’économie à réduire le taux de pauvreté peut se trouver limitée du fait des faibles taux de croissance économique, du taux de chômage toujours élevé et de l’incertitude des politiques publiques».

* Dans le projet de Loi de Finances 2020, les dépenses d’équipements ont baissé de 20%, c’est énorme pour une économie dont la dépense publique en est le moteur de croissance. En plus clair, il y aura moins de chantiers dans de nombreux secteurs, en particulier le bâtiment et autres infrastructures de base, et, par conséquent, moins d’embauches, d’où une hausse «mécanique» du chômage.

Comme nous sommes en perspective d’élection, les ressources seront affectées en priorité aux mesures sociales au détriment de l’investissement.

* L’inflation à venir à cause de l’impact de l’utilisation de la planche à billets va grever le pouvoir d’achat des citoyens, ce qui aura pour conséquence une contraction de la demande globale, mais surtout de la demande de biens intermédiaires, dont une partie est produite localement. Cela veut dire que le budget de la famille algérienne ne suffira que pour consommer les produits de base subventionnés (huile, pain, sucre, carburants, soins, scolarité) et dont une partie est importée. La conséquence étant la hausse des importations et la réduction de la production locale.

* Cette instabilité politique est la pire des situations dans la décision d’investir. Aujourd’hui, l’entrepreneur algérien, s’il ne désinvestit pas, il ne peut sereinement envisager un quelconque investissement dans un climat aussi incertain. Ajouter à cela, l’extrême frilosité des banques à consentir des prêts dans un climat de suspicion et de confusion.

* Enfin, les entreprises dont les dirigeants sont incarcérés n’ont pas payé les salaires depuis de nombreux mois et sont vouées à la fermeture.

En conclusion à cette question : l’économie algérienne est fragile parce que structurellement pourvoyeuse d’emplois publics financés par la rente et un volant d’emplois informels important. De plus, l’incertitude liée à la situation politique empêche tout nouvel investissement local ou IDE (investissement direct étranger), par déficit de confiance.

L’incidence des événements politiques aura indéniablement un impact sur l’activité économique.

D’où, l’urgence absolue d’aboutir à une issue politique pour commencer à changer le modèle économique et engager les réformes économiques nécessaires.

La baisse de la commande publique et les difficultés de certaines entreprises, notamment celles dont les responsables sont incarcérés, risquent-elles d’accentuer le chômage ?

Cette conséquence est mécanique. Les ressources de l’Etat étant en baisse, la commande publique régresse. Ce qui met à mal les secteurs moteurs de l’économie. L’Etat n’investissant plus et n’ayant pas de relais de croissance autre que celui tiré par cette commande publique, il met toute l’économie algérienne en difficulté. Nous ne pouvons donc pas faire l’économie de procéder aux réformes nécessaires pour mettre l’entreprise algérienne (publique et privée) au centre du système de création de valeur ajoutée.

Bien entendu, ce changement de paradigme ne peut se faire dans le contexte d’incertitude politique actuelle. Les pouvoirs publics doivent saisir les véritables enjeux et répondre favorablement à la demande des réformes pour éviter un enchaînement terrible : modèle économique inadéquat – ressources en baisse –faibles investissements publics – pas de relais du secteur privé, parce que marginalisé – fermetures en cascade d’entreprises publiques et privées – chômage massif – troubles sociaux.

Quant aux entreprises dont les dirigeants sont incarcérés, elles sont pour la plupart de statut et de fonctionnement familial et dépendent de la commande publique. Elles ne pourront donc logiquement pas survivre puisque le dirigeant n’est plus là et surtout que la commande publique nourricière s’est tarie. Les licenciements ont d’ailleurs déjà commencé. Le bâtiment licencie, les entreprises dont les dirigeants sont incarcérés licencient, les entreprises qui dépendent de l’importation de kits de montage sont à l’arrêt. Le pouvoir d’achat de tous ces nouveaux chômeurs va drastiquement baisser. La demande adressée aux autres secteurs va naturellement baisser aussi.

Un taux de chômage encore plus élevé est inévitable. Il ne faudrait pas s’étonner de se retrouver avec quelques centaines de milliers de chômeurs supplémentaires d’ici quelques mois.

Quel impact de la crise actuelle sur le comportement des opérateurs économiques justement ?

Pour éviter toute confusion, précisons que cette crise ne date pas de février 2019, mais depuis bien longtemps. Elle est liée, comme on l’a dit plus haut, au modèle économique et à la gouvernance qui a prévalu depuis au moins 20 ans.

Au début du mouvement populaire, les opérateurs économiques étaient enthousiastes autant que le reste du peuple algérien. Ils se sont dits, d’une part, que la période des entreprises connectées au pouvoir politique serait révolue et qu’une concurrence loyale allait s’installer et, d’autre part, que les réformes structurelles tant attendues seraient enfin lancées. Malheureusement, ces deux attentes ne sont pas encore réalisées, et une période d’incertitude s’est installée avec toutes les conséquences que l’on connaît : arrêt des investissements, difficultés de financement, y compris de l’exploitation, réduction de la demande par la baisse du pouvoir d’achat.

Aujourd’hui, l’opérateur est dans une position d’attente quand sa situation de trésorerie le permet, sinon l’entreprise ferme tout simplement, comme celles qui opèrent dans le secteur du bâtiment et travaux publics. L’urgence est donc dans la solution politique, pour que le climat d’incertitude actuel s’améliore.

L’annonce de la révision de la règle 51/49 apportera-t-elle un changement en ce qui concerne le climat des affaires dans le contexte actuel ?

La règle des 51/49 ne peut régler le problème par son seul changement. Bien entendu, sa suppression est un gage d’attrait des Investissements directs étrangers (IDE), mais sans un environnement économique assaini et surtout une stabilité politique, personne ne viendra investir chez nous. Ce type de mesures cosmétiques ne peut, malheureusement, avoir aucune efficacité ni à court ni à long terme. Elle sert tout juste à faire diversion pour ne pas s’occuper des vrais problèmes économiques et des réformes structurelles nécessaires.


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