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NADIA CHETTAB . PROFESSEURE CHERCHEURE EN ECONOMIE ET EXPERTE INTERNATIONALE

«L’innovation n’a jamais été une préoccupation de l’Algérie»

21 septembre 2020 à 10 h 37 min

-Que pensez-vous et qu’avez-vous pu retenir de la conférence nationale sur la relance économique, tenue au CIC les 18 et 19 août dernier, et qui est censée promouvoir «l’Algérie nouvelle» ?

Il est évident qu’une action vigoureuse de toute initiative de relance économique est nécessaire surtout dans une économie structurellement vulnérable subissant les effets d’une crise sanitaire mondiale sans précédent. Il est indéniable que l’investissement et le commerce sont essentiels pour créer des emplois et assurer des revenus ; de même, la coopération internationale est indispensable pour maintenir l’économie en état de marche et donc le programme de relance adopté par le gouvernement est le bienvenu. Toutefois, il faut préciser que si les mesures préconisées sont fondamentales pour sortir l’industrie de cette crise que traverse l’économie algérienne, elles restent insuffisantes pour lancer les bases économiques d’une «Algérie nouvelle».

Il est, bien sûr, entendu par «Algérie nouvelle» la transformation de sa structure économique en vue de détacher la croissance économique du pays de la rente pétrolière. Le modèle de «croissance extensive» basé sur l’accumulation du capital, c’est-à-dire, sur la transformation de l’épargne (essentiellement publique) en investissement, qui a longtemps structuré le développement de l’Algérie, a induit, durant des décennies, des rendements décroissants dans notre économie (l’accumulation du capital se réalise au détriment de l’emploi, formation de goulots d’étranglement dans les industries de base, etc.) et figé le marché algérien dans une efficience statique (absence d’innovation, de progrès technique, etc.).

Pour faire court, la rente liée à l’exportation des hydrocarbures a constitué, à la fois, la première source de revenu du pays et une entrave pour le développement des autres secteurs de l’économie. Elle a, ainsi, conforté durant toutes ces années ce modèle de croissance extensive, empêchant, de ce fait, la diversification du tissu productif et freinant la croissance économique du pays. Il est clair que l’émergence de l’«Algérie nouvelle» ne peut consister, encore une fois, en un vernissage du champ économique par une prise de mesures de court et moyen terme et une injection de quelques milliards de dollars.

Il faut aller extirper le mal à la racine, c’est-à-dire, sortir de ce modèle de croissance extensive pour éviter que «l’Algérie nouvelle» ne devienne juste un slogan. Aujourd’hui, le changement du régime de croissance, c’est-à-dire, le passage à un modèle de «croissance intensive» s’impose à nous si nous voulons empêcher que la récession induite par le Covid-19 hypothèque notre économie pour les décennies à venir et éviter un recourt au FMI qui risque d’être inévitable. Il ne faut pas oublier que la chute brutale du prix des hydrocarbures induite par le Covid-19 n’est pas la cause de la situation de crise de l’économie, mais le révélateur de fragilités non corrigées.

Cette pandémie apparaît comme un miroir grossissant des défaillances systémiques inhérentes à notre économie nationale.

-Quelles sont les conditions de ce changement du régime de croissance, et serions-nous dans un état d’urgence économique et sociale ?

Je vous remercie pour cette question. Il y a effectivement, aujourd’hui, urgence. L’économie est entrée, maintenant, dans une phase de récession. Personne ne veut le reconnaître mais c’est une réalité. Nous rappellerons, qu’en plus de la dépréciation du dinar, la fiscalité pétrolière a chuté d’au moins 40%. Cette baisse des revenus budgétaires a entraîné l’un des plus importants déficits budgétaires que le pays ait connu depuis au moins deux décennies ainsi qu’une contraction importante de l’encours du FRR ; elle a aussi entraîné un déficit important de la balance des paiements. Avant d’établir un plan de relance économique qui touche la transformation du système – chose nécessaire – et les secteurs stratégiques de l’économie, il semble plus juste de stabiliser le cadre macroéconomique, revenir aux équilibres de base de l’économie. Il s’agit d’aller, sinon, à l’équilibre, tout au moins, à un déséquilibre supportable du budget et de la balance des paiements. Il parait évident qu’aux questions de la réduction du déficit du Trésor, de la couverture des dépenses de fonctionnement et de la mobilisation de ressources additionnelles, des réponses s’imposent aujourd’hui et pas demain.

Il est donc urgent de confectionner rapidement un programme…. d’urgence, un programme rénové des politiques macroéconomiques ayant pour objectif la définition de trajectoires budgétaires et de commerce extérieur soutenables (la balance de paiement, le taux de change, etc.) pour notre pays. Il doit être bien compris que ces politiques macro-économiques de stabilisation se traduiront par un effet négatif sur l’emploi, les salaires et les revenus ainsi que la disponibilité de biens. En des termes plus techniques, la stabilisation signifierait une contraction à la fois de l’Offre (malheureusement et dangereusement composée pour une majeure partie de l’importation) et de la demande.

Ces politiques, j’insiste, sont incontournables. Cet ajustement interne est une condition préalable à la mise en œuvre des nouvelles orientations de la politique économique du pays. C’est la raison pour laquelle, il est nécessaire d’aller vers des politiques qui assurent un retour à la stabilité et qui, en même temps, maintiennent la demande nationale à un niveau acceptable. Ce sont des décisions qui ne sont ni faciles à prendre, ni aisées à supporter mais qui constituent un passage obligatoire et néanmoins salvateur surtout lorsqu’elles sont bien calibrées.

-A vos yeux, quel pourrait être le modèle de croissance à même de conduire notre économie à bon port ?

Il ne faut pas être un grand économiste pour constater que le problème central de l’économie algérienne est la faiblesse dramatique de la capacité de production de la nation. La demande nationale est satisfaite en très large partie par l’importation. Il en découle tout naturellement que l’objectif stratégique est la création d’une capacité de production nationale. Nous savons tous que la relance de la production demande des investissements, des ressources humaines expertes, mais nous savons, maintenant, que la reprise de la production demande l’introduction de procédés d’innovation immédiatement opérationnels et un schéma institutionnel nouveau qui fait une place essentielle au territoire.

Si l’investissement et les ressources humaines ont fait l’objet d’une attention soutenue, l’innovation, de fait et malgré les discours répétés, n’a jamais été une préoccupation de l’Algérie. Pourtant, l’innovation s’avère être le facteur essentiel de la productivité et de la compétitivité de l’entreprise. C’est malheureusement quelque chose qui est absent des préoccupations des entreprises et du gouvernement. On peut le comprendre car l’innovation est coûteuse et exige une accumulation historique. L’Algérie n’a plus les moyens de mettre en place une stratégie qui demande du temps et des moyens importants. Heureusement pour nous, les choses ont changé depuis une vingtaine d’années. Le paysage mondial de l’innovation a évolué d’une innovation basée sur les systèmes pour aller vers ce que N. Radjou, appelle «l’innovation frugale» et que je qualifierai de «démocratisation de l’innovation».

Cet économiste souligne que «le manque de ressources n’est pas source de privation mais source d’émancipation pour produire mieux et moins cher en concevant des solutions durables, abordables et de bonne qualité». Et, c’est bien le cas de l’Algérie. L’innovation frugale est loin des schémas d’innovation conçus et développés par les pays occidentaux impliquant des structures de R&D à forte intensité de capital, des moyens financiers conséquents et des ressources naturelles, devenues de plus en plus rares. L’innovation frugale fondée sur le principe «Faire plus avec moins» a résulté du croisement de l’ingéniosité des citoyens de pays, qu’on qualifiait à l’époque de sous-développés, avec les réseaux mondiaux de chercheurs du monde du libre (ces réseaux ont émergé au début de la décennie 2000).

L’innovation frugale est plus alerte et capable de développer des produits à des prix très compétitifs. Il n’est pas à rappeler les expériences réussies dans ce domaine du Brésil, de l’Inde et de la Chine qui, d’ailleurs, ont conquis le monde grâce aux gains de productivité tirés de l’innovation frugale de leurs industries. Ces locomotives de l’économie mondiale qui ont commencé par trouver des solutions originales à des problèmes locaux, concilient collaboration et concurrence avec des entreprises de renom en développant à grande échelle des solutions de qualité et bon marché, destinées aux millions de consommateurs de classes moyennes.

L’industrie algérienne devra tirer partie de cette transformation qui reste encore à sa portée. Cette approche nouvelle devra enraciner la politique du changement dans l’industrie algérienne comme processus d’amélioration continu de la productivité de ses entreprises. L’innovation frugale est à la portée de nos entreprises d’autant que la compétence et l’ingéniosité ne manquent pas chez les jeunes algériens. Elle devra être lancée dans le cadre d’une politique nationale animée par le gouvernement et avec la pleine participation des associations patronales et professionnelles. Mais, il ressort clairement que l’innovation frugale demande deux supports essentiels : le développement de réseaux numériques et une politique territoriale engagée.

Cela demanderait une stratégie en soi. Précisément et à ce sujet, une Conférence internationale sera organisée par l’Université de Annaba en coopération avec Le CEDITER (Centre d’études sur le territoire -France) sur le thème «Numérique et territoire» les 17 et 18 novembre prochain pour engager la réflexion sur ces nouvelles approches du développement.

> Propos recueillis par  Naima Benouaret

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