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mardi, 27 juillet, 2021
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L’économie algérienne est en récession : Le report des réformes n’est pas une option

10 mai 2021 à 10 h 24 min

Intervenant dans un contexte macroéconomique déjà fortement déséquilibré par la mauvaise gestion du choc pétrolier de 2014, la pandémie et la chute des prix du pétrole de mars 2020 ont plongé l’économie algérienne dans une forte récession d’autant plus que la faible impulsion budgétaire intégrée à la loi de finance rectificative pour 2020 n’a pas eu les effets escomptés.

Pour 2021 et 2022, les perspectives restent fortement défavorables et si les politiques publiques actuelles ne sont pas ajustées, le pays se dirigera alors vers une crise de change en 2022/2023, avec le risque de compromettre l’indépendance économique du pays. De plus, tout report des réformes ne fera qu’aggraver cette récession et rendre les mesures correctives qui sont incontournables encore plus douloureuses pour la population. Pour éviter cela, il n’y a pas d’autres alternatives que de mener dès maintenant des politiques cohérentes sur les plans macroéconomique, structurel et sectoriel.

La situation macroéconomique à fin 2020 s’est fortement détériorée

Les données sur l’Algérie publiées récemment par le FMI offrent le tableau suivant :

(1) la croissance réelle : a reculé de 6 % (avec un recul du secteur hors pétrole de 5 % et une chute du secteur pétrolier de 11%) par rapport à une croissance réelle modeste de 0,8 % en 2019 (2% de hausse pour le secteur hors pétrole et 4,9 % de baisse pour le pétrole) ; (2) l’inflation moyenne : a atteint 2,4 % (mais cet indicateur n’est pas révélateur des vraies pressions inflationnistes vu l’obsolescence de la composition du panier, le contenu en produits subventionnés (13 %) et son objectif qui est de comparer l’évolution de la période courante avec les prix du panier de la période de base de 2001; (3) le déficit global hors pétrole, indicateur approprié pour un pays pétrolier, a atteint 26,7 % du PIB hors pétrole (PIBHP); (4) le déficit du compte courant de la balance des paiements est de -10,5 % du PIB (-10% en 2019) en raison de la forte chute des exportations à $26,4 milliards ($38,3 milliards en 2019) et de la compression des importations à $39,6 milliards ($54,3 milliards en 2019) ; (5) les réserves internationales de change (RIC) : ont baissé à $46,7 milliards ($61,8 milliards en 2019); (6) la dette intérieure publique nette: a augmenté à 50,4 % du PIB (30,2 % du PIB en 2019) en raison essentiellement des emprunts de l’Etat auprès de la Banque d’Algérie; et (7) la dette extérieure brute : se situe à 2,3 % du PIB (2,5 % du PIB en 2019). L’économie algérienne est en récession, et pour la population cela veut dire une valeur du DA en baisse (9 % ), un chômage en forte hausse (environ 2 millions de chômeurs) et un revenu national disponible en baisse de 9% au moins qui s’ajoutent aux 26,9% de chute entre 2014 et 2019.

Les perspectives pour 2021 et 2022 sont très défavorables

En l’état actuel des politiques publiques, les principaux indicateurs devraient évoluer ainsi : (1) la croissance : devrait reculer de 1%-2%, notamment du fait de l’absence de plan de relance consistant pour 2021 ($4 milliards), de la rareté de ressources saines, de l’absence de plan de relance à moyen terme et de plan de vaccination massive et des rigidités structurelles existantes. Vu la conjugaison de tous ces facteurs contraignants, il est difficile d’envisager un bond de 10 points de pourcentage en 2021 comme le prévoit la loi de finances 2021 ou un bond de 8,8 points de pourcentage du PIB comme le prévoit le FMI (2,8% en moyenne). Les projections du FMI ne sont pas cohérentes avec celles des finances publiques et du secteur extérieur et sont optimistes (un aveu reconnu par le FMI lui-même dans un rapport-bilan de juin 2019 concernant de nombreux pays avec lesquels il a mis en place un programme). (2) une accélération de l’inflation (avec 4,9% en 2021 et 6% en 2022) ; (2) une plus grande détérioration du déficit budgétaire hors pétrole (33,7 % et 32,5 % du PIB hors pétrole, respectivement en 2021 et 2022) ; (3) un déficit du compte courant : de 9% du PIB en moyenne en 2021-2022 ; et (4) une baisse continue des RIC qui devraient atteindre $38,5 milliards à fin 2021 et $28,9 milliards en 2022. Une possible crise de change. Les performances à ce jour sont très préoccupantes. La gestion des chocs n’a pas été à la hauteur des défis. En témoignent : (1) le fait que le plan d’urgence de 5 milliards de dollars de juillet 2020 n’a pas été opportun, cohérent et bien ciblé, trois conditions essentielles pour peser sur la production et les revenus à court terme dans le but d’augmenter la demande globale ; (2) L’efficacité des paiements directs en espèces aux ménages (devant atténuer les effets de la récession et stimuler la consommation des ménages) a été amoindrie par un manque de ciblage ; (3) l’impulsion budgétaire incluse dans la LFI 2021 est également très faible ($ 4 milliards) pour avoir un impact significatif alors que les marges de manœuvre en termes d’activité sont énormes ; et (4) le pays ne s’est toujours pas doté d’un plan de relance à moyen terme pour booster la confiance des agents économiques. Notons enfin le fait que la communication publique et la transparence, leviers incontournables d’une bonne gestion de crise grave, ont été et continuent d’être un échec total.

Que faire face à cette récession ?

En plus d’un programme ambitieux de vaccination et de mesures immédiates fortes visant à atténuer les impacts néfastes de la pandémie qui est toujours présente, il est recommandé de : (1) mettre en place le plus vite possible des politiques publiques fortes qui doivent s’articuler autour de 3 grands axes complémentaires et cohérents : macroéconomique, structurel et sectoriel. Ces politiques forment un tout et doivent s’inscrire dans le cadre d’un plan à moyen terme global. Vu l’ampleur des déficits et les impératifs sociaux, les mesures doivent être progressives, bien articulées, ciblées et doivent faire l’objet d’un suivi rigoureux ; (2) adhérer aux principes à la base de la gestion macroéconomique de la crise suivants, à savoir :

(i) l’axe macroéconomique est au cœur du dispositif de réformes et du processus de redressement ; (ii) les objectifs à atteindre en matière de réduction des déficits sont basés sur des plafonds normatifs à déterminer ; (iii) les mesures à prendre en termes de recettes, de depenses et pour ce qui est du secteur extérieur doivent tenir compte d’un sequencing optimal et devront toujours veiller à préserver la croissance. L’austérité n’a pas sa place ; (3) Prendre appui sur les marges de manœuvre du pays en termes de croissance et d’emploi. Et surtout communiquer régulièrement.

Articulation optimale des politiques budgétaires, monétaire et de change

Le mix est le suivant : (1) une politique budgétaire visant à réduire le déficit du budget (pour arrêter le gaspillage des ressources publiques tout en prenant en compte la nécessité de préserver la croissance économique) ; (2) une politique monétaire devant contenir l’inflation par le biais d’une bonne gestion de la liquidité (et assurer un cadre propice aux investissements, à la production et à la consommation) ; et (3) une politique de change visant à réduire la surévaluation du dinar algérien (pour une meilleure gestion des ressources extérieures et de la demande globale). La poursuite d’une dépréciation du taux de change est incontournable. Ce mix est crucial et incontournable pour assurer la viabilité des finances publiques et du secteur extérieur. Le mix macroéconomique doit être accompagné par une politique sociale précise et ambitieuse qui doit protéger les segments vulnérables de la population.

Le déficit soutenable au niveau des finances publiques et la trajectoire de réduction :

(1) le niveau soutenable : est de 10 % sur la base de la méthode du revenu permanent qui prend en considération les flux de revenus futurs du pays. Avec un déficit de 26,7 % du PIB HP, l’écart à réduire est de 16,7 points de pourcentage du PIBHP ;
(2) comment le réduire ? (i) en augmentant les recettes (réformes de la politique fiscale -taux et assiette-, réduction drastique des exonérations et amélioration de l’administrations fiscale et douanière) ; et (ii) rationaliser les dépenses. Vu leur impact sur l’activité économique, les mesures en termes de depenses doivent être décidées en prenant en compte les multiplicateurs budgétaires (vitesse de l’impact d’une mesure) relatifs aux dépenses courantes (effet à court terme) et aux dépenses d’investissement (effets à moyen terme). Conséquemment, il est tiré un sentier de redressement des recettes et de rationalisation des dépenses totales pour appuyer le processus de réduction du déficit budgétaire tout en tenant compte du besoin de maintenir la croissance.

Le déficit soutenable au niveau du compte extérieur et la trajectoire de réduction:

(1) le niveau soutenable : Des travaux sur la viabilité du secteur extérieur situent ce niveau à 5%. En conséquence, vu le déficit du compte courant de 10,5 % du PIB en 2020, l’écart est donc de 5, 5 points de pourcentage du PIB.

(2) comment le réduire ? Une combinaison de mesures budgétaires restrictives, un dispositif cohérent en faveur d’une diversification des exportations et comme souligné ci-dessus un rééquilibrage du marché des changes par le biais d’une dépréciation nominale du DA d’environ 30-40%, étalée dans le temps.

En complément du glissement cumulé de 9 % entre fin 2019 et fin 2020, il faudra poursuivre le rattrapage en 2021 et 2022 afin d’atteindre un taux de change d’équilibre de 155 DA pour 1 dollar dans le contexte actuel. L’unification des taux parallèles et officiel et la restauration de la confiance des agents économiques vis-à-vis de la monnaie nationale qui a été fortement affaiblie impliquera des politiques macroéconomiques très fortes et des mesures techniques pour améliorer le fonctionnement du marché des changes. Objectif à moyen terme.

Des marges de manœuvre existent dans une stratégie de renouveau à moyen et long terme

Deux leviers : (1) la croissance économique réelle : Avec un PIB estimé à environ $146 milliards en 2020 et un PIB potentiel d’environ $350 milliards, les marges de manœuvre sont significatives. Ce qui permet au pays de se doter de plans de relance ambitieux contrairement à ceux mis en place dans le cadre de la loi de finances complémentaire (LFC) pour 2020 ($5 milliards) et la loi de finances initiale (LFI) de 2021 ($ 4 milliards) ; et (2) l’emploi : avec 2 millions de chômeurs à fin 2020 et les nouveaux flux de demandeurs d’emploi (environ 200.000 par an), une politique de l’emploi (accompagnée de plans de formation) bien conçue permettra de mettre ces ressources humaines au service du redémarrage de l’économie et de sa modernisation et d’adapter les profils des travailleurs aux exigences des emplois qui seront créés. De même, un dispositif fort multidimensionnel (politique, institutionnel, administratif et technique) doit servir à pousser les populations en âge de travailler à rejoindre le marché du travail, notamment les femmes et accroitre ainsi le taux de participation. Ce dernier est un facteur de croissance vital.

Des axes structurel et sectoriel cohérents doivent s’articuler de façon complémentaire avec le processus d’assainissement macroéconomique. (1) sur le plan structurel : Les réformes ont un double objectif : (i) renforcer la qualité de la politique macroéconomique (réformes sur les recettes, les dépenses, le processus et cadre budgétaire pour réhabiliter le budget en tant qu’outil de le gestion macroéconomique, et les statistiques macroéconomiques) ; et (ii) réformes pour relancer l’investissement privé productif, inclure les femmes dans le marché de l’emploi, améliorer l’accès au financement, mettre en place un système financier moderne et lutter contre la corruption pour rétablir la confiance de la population vis-à-vis des pouvoirs publics et s’approprier les réformes ; et (2) sur le plan sectoriel : Un dernier axe sectoriel pout moderniser et diversifier l’économie algérienne en pariant sur l’economie verte et numérique avec pour objectif d’accroitre la productivité et la valeur ajoutée.

Un autre facteur en faveur des reformes est de renforcer sa résilience aux chocs extérieurs et intérieurs. Il s’agira de profiter du boom technologique du vert et du numérique. Deux voies qui permettront au pays de bénéficier du génie créateur de sa jeunesse.

 

> Par Abdelrahmi Bessaha 
Macroéconomiste, spécialiste des pays en post-conflits et fragilités


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