Le semaine éco : Mohamed Loukal - Raouf Boucekkine, l’histoire en ciseau du financement non conventionnel | El Watan
toggle menu
mardi, 23 avril, 2019
  • thumbnail of elwatan20190423

Le semaine éco : Mohamed Loukal – Raouf Boucekkine, l’histoire en ciseau du financement non conventionnel

15 avril 2019 à 9 h 00 min

La banque d’Algérie a pris ses distances, dans une note du début du mois d’avril, avec la politique de financement non conventionnel engagée au dernier trimestre de 2017. Le procédé peut paraître curieux a priori. L’ex-gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohamed Loukal, a choisi le dernier jour de son mandat à la tête de l’institut d’émission pour sortir une note où il règle ses comptes avec la politique de la planche à billets qu’il a lui-même conduite durant six trimestres consécutifs, atteignant le montant de 6 5556,2 milliards de dinars d’avances hors plafonnement au Trésor public.

L’arrivée de Mohamed Loukal à la tête de la Banque d’Algérie en juin 2017 et son départ surprise de son poste, moins de deux ans plus tard, resteront dans l’histoire de cette institution comme l’épisode du financement non conventionnel. C’est sans doute conscient du stigmate lancinant de ce marqueur indélébile que le nouveau ministre des Finances a tenté de réécrire, dans l’urgence du départ, sa séquence pour la postérité.

La question est pourtant bien simple. Pourquoi Mohamed Loukal, ancien PDG de la Banque extérieure d’Algérie (BEA) a-t-il accepté la lourde charge de gouverneur de la Banque d’Algérie sachant que son prédécesseur, Mohamed Laksaci, en a été débarqué parce qu’il refusait les accommodements d’une politique débridée de financement des déficits du budget de l’Etat ? La réponse est tout aussi simple.

Si Mohamed Loukal, véritable grand argentier du clan dominant des années Bouteflika par sa position à la tête de la BEA, a accepté une fonction pour laquelle il n’avait aucune des qualifications académiques ou opérationnelles, c’était pour exécuter les injonctions de l’Exécutif qui l’y avait nommé. Sans autre ambition qui lui soit connue. Le maillon Banque d’Algérie était, dès le printemps 2017, essentiel dans le projet de réélection de Abdelaziz Bouteflika.

Il n’était pas question de conduire une politique de réduction importante des déficits publics, forcément impopulaire sur le court terme électoral, même combinée à une réforme de l’économie bénéfique sur un temps non électoral. Mohamed Loukal a bien ouvert l’imprimerie à billets au gouvernement Ouyahia. Il ne peut pas se cacher derrière des pressions venant de la Présidence sous couvert de la note de la task force recommandant le recours au financement non conventionnel.

Des pressions qui venaient d’ailleurs directement du directeur de cabinet à la Présidence, un certain Ahmed Ouyahia, qui sera dès l’automne 2017 à la manœuvre, à nouveau à la tête du gouvernement pour hériter des clés de l’imprimerie à billets. Il ne peut même pas s’abriter derrière le déplafonnement légal des avances de la Banque d’Algérie au Trésor opéré par le Parlement pour rendre possible le recours à la planche à billets.

Que cela ne soit plus illégal ne signifie pas qu’il faille le faire. Gouverneur de la Banque d’Algérie est le poste le plus doté en pouvoirs en économie, après ceux du président de la République et du Premier ministre. Il est d’abord conduit dans sa gestion de la monnaie par les objectifs statutaires de la Banque d’Algérie et non par les options de politique économique des gouvernements successifs. Le recours en particulier à cette échelle astronomique à la planche à billets n’a jamais été une obligation pour lui. C’est juste la servitude d’un fonctionnaire de la banque commerciale sans consistance, qui n’aurait jamais dû être à cet endroit à ce moment de l’Histoire.

Une autre politique de financement des déficits publics était-elle possible en 2017 ? Selon la note de la Banque d’Algérie qui équivaut au message d’adieu de son gouverneur, la réponse est oui. Il s’agirait notamment du placement en colatéral (garanties) auprès du Trésor public des dividendes de la Banque d’Algérie des trois derniers exercices pour permettre l’émission de papier souverain adossé donc à la caution de la Banque d’Algérie.

L’ordre de grandeur des levées de fonds envisageables ainsi pour l’Etat aurait – 2500 milliards de dinars – été en gros équivalent à environ 30% de ce qui a été imprimé en fait depuis octobre 2017. Insuffisant pour les plans de dépenses du duo Bouteflika-Ouyahia. La formulation de ce financement alternatif n’est bien sûr pas du temps de Mohamed Loukal.

C’est la préconisation de Mohamed Leksaci, gouverneur de la Banque d’Algérie jusqu’au 31 mai 2017. L’arbitrage entre les solutions a été purement politique. Il s’est fait à la présidence de la République, pendant que le Premier ministre épique de l’été 2017, Abdelmadjid Tebboune, engageait une bataille impréparée contre les oligarques. Il a vite penché pour le recours classique à la planche à billets, sachant que les clefs de l’imprimerie étaient disponibles désormais avec la nomination de Mohamed Loukal à la tête de l’institut d’émission.

Il reste maintenant à savoir – question amenée dans la polémique par la note de la Banque d’Algérie – quelle est la part de «responsabilité» des membres de la task force qui ont préconisé le recours – sous condition – au financement non conventionnel. Cette part est en vérité dérisoire. La task force a préconisé un plan triennal de lissage des dépenses budgétaires qui n’a pas été appliqué, de même qu’une feuille de route pour un nouveau modèle de croissance abandonné aussitôt remis au gouvernement Sellal, qui en a été le demandeur.

Précision supplémentaire, la note d’avril 2017 qui préconise le financement non conventionnel a été produite par un seul membre de la Task Force, le professeur Raouf Boucekkine. Elle reposait sur les indicateurs fondamentaux qui, en règle générale, permettent de développer du «quantitative easing», notamment dans le cas de l’Algérie un niveau d’endettement domestique suffisamment bas pour le justifier.

Le professeur Boucekkine fait avancer la recherche interdisciplinaire en sciences sociales et économiques à la tête de l’IMéra à Marseille. Son implication, tout autant que celle du professeur Nour Meddahi qui travaille au Toulouse School’s of Economics (TSE) aux côtés du Nobel d’économie Jean Tirole, dans la réflexion sur les politiques publiques en Algérie, est de celles qui peuvent faire gagner du temps aux gouvernances pour le développement. Une erreur d’appréciation toutefois.

Elle est essentielle. Les préconisations faites sur le financement non conventionnel, pour fondées en théorie, étaient risquées politiquement. Sous-estimation du cynisme d’un pouvoir qui a effacé tout contre-pouvoir dans le pays. Le clan Bouteflika, aidé par l’ambitieux Ahmed Ouyahia, connaissait la planche à billets. Il avait juste besoin d’un avis médical alibi pour la déployer à cette échelle aujourd’hui problématique. Le vis-à-vis sérieux et consciencieux à la tête de la Banque d’Algérie qu’était Mohamed Leksaci a été remercié quelques semaines après la note signée du professeur Boucekkine.

Ouyahia n’a utilisé que cette note dans toute la production de la task force. C’est dire combien cela a été naïf de croire que sous le quatrième mandat de Bouteflika – et même sous la pression d’un contre-choc pétrolier sévère –, il pouvait y avoir un virage vertueux de la gouvernance clanique et clientéliste vers l’Etat visionnaire et réformateur. Tout ce qui s’est déroulé ensuite jusqu’au 22 février est venu confirmer l’abîme entre l’agenda sincère et patriotique des experts et celui cynique et finalement délinquant des gouvernants.

Lire aussi

Loading...

Related Post

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!