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Kouider Boutaleb. Professeur d’économie

«Le marchandage politico-économique affecte doublement le secteur privé»

11 mars 2019 à 9 h 25 min

Pour Kouider Boutaleb, professeur d’économie à l’université de Tlemcen, l’instauration de la démocratie est susceptible d’entraîner non seulement la perte des privilèges et des rentes publiques dont jouissent les élites, mais également d’être porteuse d’un ferment de déstabilisation et de conflits au sein même de la coalition dominante.

– Les Algériens se mobilisent pour le départ du système avec des slogans qui en disent long sur l’ampleur de la corruption, de l’affairisme et sur la dégradation de la situation du pays sur le plan économique et social, notamment. Quelle analyse en faites-vous ?

Longtemps contenues grâce à la distribution de la rente, les revendications populaires ont fini par s’exprimer pacifiquement, cette fois-ci, faut-il le souligner, pour exiger une rupture profonde avec le système rentier nomenclaturiste, irréformable, qui perdure à ce jour, jusqu’à l’imposture, celle de maintenir un président âgé, malade, ne pouvant ni se mouvoir ni s’exprimer, qu’on veut maintenir au pouvoir jusqu’à ce que mort s’ensuive, et après nous, le déluge.

Comment peut-il en être autrement dans le cadre de systèmes socio-économiques bureaucratiques d’Etat très caractéristiques, qui ont fait l’objet de nombreuses analyses ayant surtout porté sur la logique de leur fonctionnement. Parmi ces analyses, celle du professeur J. Balcerek (de l’ancienne Ecole centrale de planification et de statistiques de Varsovie) qui avançait le concept de capitalisme périphérique, bureaucratique et d’Etat (CPBE). Ces systèmes socioéconomiques se fondent, nous dit le professeur J. Balcerek, sur des méthodes d’investiture féodale, de nomination, de nomenklatura.

La bureaucratie totalitaire constitue une hiérarchie féodale, où le rapport de base entre supérieur et subordonné, suzerain et vassal, est de rigueur… Tout bureaucrate, à l’exception de celui à l’échelon le plus élevé et le plus bas, est simultanément supérieur et subordonné, suzerain et vassal.

Le supérieur fixe à son subordonné la sphère objective, territoriale qu’aucun vassal ne peut prévoir pour combien de temps il sera toléré par son suzerain, son unique motivation sera la maximalisation dans le délai le plus court de ses bénéfices. Il vit aussi dans une incessante crainte métaphysique qu’il ne s’appropriera pas aujourd’hui, ni d’autant plus demain, ce qu’il n’a pas su s’approprier hier.

Telle est résumée, on ne peut mieux, l’essence économique et sociopsychologique de tels systèmes de gouvernance générateur de corruption étendue à tout le corps social. Un système où la relation entre le gain et l’effort sans laquelle il n’existe pas d’ordre économique viable a quasi disparu. Les gains sont devenus, même dans les secteurs officiels, l’objet d’une vaste foire d’empoigne où triomphent l’esprit de monopole, le favoritisme, les pressions politiques et l’incohérence…

Un tel désordre ne saurait durer sans mener peu à peu à la destruction de toute organisation économique quelle qu’elle soit, et c’est ce que tous les observateurs prévoient à terme. Ceux qui réclament la rupture avec un tel système ne sont pas dupes. Ce système a partout fait faillite, son dépassement représente l’unique issue pour redonner espérance à une jeunesse gagnée par le désespoir.

– Le FCE, qui soutient le 5e mandat, enregistre depuis le début de la fronde populaire des défections, alors que l’organisation a bien profité de la distribution de la rente via l’octroi de projets pour des opérateurs privilégiés, au moment où d’autres investisseurs font face à des blocages. Qu’avez-vous à dire justement sur ce sujet ?

Il faut sans doute, toujours, séparer le bon grain de l’ivraie, comme dit l’adage. Au sein du FCE, on retrouve des hommes d’affaires qui n’ont rien à se reprocher et qui, certainement, au-delà de leurs intérêts privés, ont le souci de participer au développement du pays. On retrouve cependant aussi des hommes d’affaires qui ont édifié des fortunes grâce aux marchés publics dont ils bénéficient, étant en accointance avec les détenteurs du pouvoir, et c’est dans cette frange que s’opèrent les cooptations pour la direction du FCE et ses prises de position toujours en faveur du pouvoir.

Espérons que ces importantes défections contribueront à accroître la pression en faveur des réformes institutionnelles, et de sortir du flou quant à l’application des règles formelles d’économie de marché, instaurant un système de tolérance des pratiques informelles que le pouvoir peut sanctionner lorsque celles-ci émanent d’acteurs potentiellement menaçants pour lui.

Il procède ainsi à un vaste marchandage politico-économique avec les acteurs sociaux, offrant des opportunités de captation de rente en contrepartie d’un soutien politique, et ouvre de grandes marges de négociations dans un système centralisé, provoquant des comportements de recherche de rente avec de multiples répercussions à tous les niveaux du développement.

Ce marchandage affecte doublement le développement du secteur privé : par ailleurs, il tend à encourager les entrepreneurs à réaliser des gains de rentabilité davantage en cultivant des rentes à travers des connexions au sein de la bureaucratie plutôt qu’en entreprenant des activités productives plus coûteuses.

Par conséquent, seul un changement de système de gouvernance est susceptible d’ouvrir au plus grand nombre l’accès aux ressources. Le pouvoir de pression des éventuels bénéficiaires de ces réformes devrait par conséquent se renforcer au détriment de celui des perdants, bien que ces derniers constituent une minorité (généralement la clientèle du régime).

Parallèlement, les travailleurs appellent Sidi Saïd, également allié du pouvoir, à se retirer de la scène syndicale. De leur côté, les syndicats autonomes s’organisent pour des mouvements de protestation contre le 5e mandat. Quel est message à retenir de toutes ces revendications qui touchent au monde du travail ?

L’UGTA, tout comme le FCE, sont totalement inféodés au pouvoir, comme nous l’avons souligné il y a bien longtemps. De ce fait, au-delà des discours, des tripartites qui se succèdent et se ressemblent, les deux organisations (celle des travailleurs (UGTA) et celle des employeurs (FCE), en parfaite alliance et symbiose avec le pouvoir, n’ont guère orienté leurs stratégies respectives vers des remises en cause radicales, des démarches stériles qui n’ont guère abouti à initier les changements de cap attendus. Les travailleurs ne sont pas dupes, ils réclament le départ de leurs dirigeants.

La situation des travailleurs, des salariés du secteur public, comme ceux du secteur privé, devient de plus en plus alarmante. Le pouvoir d’achat s’érode (quoiqu’en disent les chiffres relatifs à l’inflation qui, officiellement, est bien contenue autour de 5%).

Et aucune perspective d’augmentation des salaires n’est envisageable tant que le déficit budgétaire n’est pas absorbé, s’il ne le sera jamais en cas de statu quo sur les réformes.

Les travailleurs veulent être représentés par des dirigeants intègres, capables de défendre leurs intérêts, et au-delà, ceux du pays.

Quant aux syndicats autonomes, beaucoup plus revendicatifs, mais sans prise sur les processus décisionnels (seule l’UGTA représente les travailleurs pour le pouvoir), ils veulent faire entendre leur voix pour se positionner comme interlocuteurs institutionnels, statut qui leur est refusé, et que seul un changement de pouvoir peut leur ouvrir cette perspective.

Quel avenir pour les réformes économiques dans ce contexte ?

Nous avons déjà à maintes reprises tenté de répondre à cette problématique. Comment peut-on, en effet, concevoir que les «élites» inamovibles au pouvoir demeurent accrochées aux anciennes méthodes de gouvernance qui sont devenues totalement obsolètes dans un monde qui a totalement changé.

Et pour expliquer cette situation nous nous sommes interrogés sur l’impact que provoqueront des réformes de fond assurant un authentique changement institutionnel inhérent à toute économie de marché efficiente. L’impact de telles réformes serait négatif pour les intérêts de l’élite au pouvoir. Les privilèges, dont elle bénéficie dans le contexte actuel, seraient remis en cause. C’est ce qui ressort de nombreuses études consacrées à cette problématique du changement institutionnel qui semble contrarié par ceux-là mêmes qui doivent l’initier.

En effet, «le processus de formalisation des règles et de dépersonnalisation institutionnelle» au principe même de la démocratie implique la mise en place d’un dispositif systémique accordant «des droits à tous sur des bases écrites et opposables».

Cette concession des droits à tous les citoyens, sur une base égalitaire et impersonnelle, est de nature à menacer directement les privilèges des tenants de l’ordre social, et des élites alliées qui tirent précisément leur pouvoir de leur accès exclusif aux ressources du pouvoir. «Le système discrétionnaire d’allocation de la rente publique, sur lequel repose l’équilibre du système clanique, se trouverait alors menacé.»

Ce qui revient à dire que l’instauration de la démocratie est susceptible d’entraîner non seulement la perte des privilèges et des rentes publiques, dont jouissent les élites, mais également d’être porteuse d’un ferment de déstabilisation et de conflits au sein même de la coalition dominante. La démocratie risque alors de coûter très cher aux élites. Telle est pour l’essentiel la thèse qui expliquerait pourquoi on s’accroche au pouvoir jusqu’à l’imposture.

Et c’est sans doute la raison pour laquelle on ne croit guère aux promesses de «réformes» exprimées sous la pression populaire, devant être initiées par ceux qui seraient amenés à remettre en cause les privilèges dont ils bénéficient dans ce système.

De telles réformes ne pourront être menées que par une nouvelle élite instruite, nationaliste, croyant aux vertus de la bonne gouvernance, travaillant en alliance et symbiose avec tout ce que le pays compte de forces vives non corrompues, notamment la jeunesse, qui rêve d’un avenir meilleur. 

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