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Mahrez Aït Belkacem. Consultant, membre de CARE : «Le climat social rend l’ajustement des dépenses aux limites des ressources périlleux»

12 octobre 2020 à 10 h 42 min

Pour Mahrez Aït Belkacem, consultant et membre du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE), l’allègement fiscal devrait être orienté intelligemment.

Il s’agit de viser prioritairement l’investissement productif. Dans ce cadre, il estime que la politique d’encouragement des start-up est incontestablement bienvenue. Cependant, elle ne saurait à elle seule remplacer une vision globale de la politique industrielle.

 

-Entre la préservation des équilibres financiers et la relance de l’économie, quelles sont les marges de manœuvre du gouvernement dans ce contexte de crise sanitaire ? 

C’est un truisme d’affirmer que jamais le gouvernement algérien n’aura été confronté à une crise d’une telle ampleur pour les raisons évoquées dans votre question. La crise des équilibres budgétaires et le challenge de la crise sanitaire ne permettent pas de mobiliser les solutions utilisées jusque-là. On ne peut plus acheter la paix sociale par une distribution généreuse de la rente car il n’y a plus de rente (en tout cas, il n’y a plus de rente excédentaire) ; on a vu les effets de ce qu’on a appelé pudiquement le financement non conventionnel et il a été décidé de ne pas avoir recours à l’endettement extérieur. Le temps n’est pas propice à l’épargne interne et l’informel ne s’est jamais aussi bien porté.

Certes, la doctrine économique de l’Etat algérien, si tant est qu’elle tient toujours, n’entend pas se délester de sa vocation sociale laquelle se caractérise notamment par un soutien du pouvoir d’achat des citoyens (notamment les plus faibles) par le biais de transferts sociaux particulièrement pesants sur les dépenses publiques. Il est tout aussi évident que l’impérieuse nécessité de préserver un tant soit peu, le climat social particulièrement mis à mal par la conjoncture économique et sanitaire, rend l’exercice d’ajustement des dépenses aux limites des ressources, particulièrement périlleux.

Pourtant, jamais les réformes économiques et sociales n’ont été aussi urgentes et inéluctables.
Le stock en devises qui doit assurer le pouvoir d’achat de l’économie du pays, continuant à fondre comme beurre en broche, il va être difficile de soutenir le rythme actuel de la consommation laquelle est dépendante outrancièrement des marchés extérieurs. Il est évident que les moyens de la pondérer sont limités : restrictions diverses, inflation galopante et glissement plus ou moins brutale de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux moyens de paiement en devises convertibles.

Au regard de l’inéluctabilité des réformes et leur caractère nécessairement impopulaire, la seule solution qui se présente aux pouvoirs publics demeure la solution politique. Il s’agit d’engager sans délais la recherche d’un large consensus populaire autour de la nécessité d’accepter les solutions douloureuses, certes, mais incontournables. Reste à savoir si la recherche de la confiance perdue pourra trouver un début de solution avec le référendum constitutionnel ? En tout cas, je ne vois pas d’autres solutions.

-Dans ce cas, quelles options privilégier financièrement sachant que l’endettement extérieur est écarté pour le moment ?

Encore une fois, au Cercle de réflexion autour de l’entreprise (CARE), fidèles à notre démarche, nous avons récemment proposé un débat inclusif pour restituer au régime fiscal sa vraie dimension. La crise des prix des hydrocarbures qui s’est aggravée dès 2014 a démontré, s’il en était besoin, la trop grande dépendance de ce régime à la fiscalité pétrolière, dont il faut s’attendre à une tendance baissière structurelle comme le laisse apparaître la réduction du chiffre d’affaires de Sonatrach (porte-monnaie de l’Algérie) qui a baissé de 12% en 2019.

Et ce n’est pas la fiscalité ordinaire telle qu’organisée aujourd’hui qui va compenser la part détruite de la fiscalité pétrolière. Rajouter à cela la trop grande part de l’activité informelle qui va nécessairement s’agrandir si on observe la dégradation de l’appareil productif, résultat du confinement sanitaire et l’absence de mécanismes efficients de sauvegarde des entreprises de plus en plus en grande difficulté. L’ampleur de la fraude et un environnement délétère du climat des affaires, viennent compliquer les choses.

Il est plus que sûr que les réformes économiques et sociales exigent du temps et les problèmes à résoudre sont de l’ordre du court terme, voire du très court terme. En effet, si on observe l’évolution de la pandémie, on s’aperçoit que des investissements vitaux doivent être consentis. La littérature internationale s’entend pour qualifier l’économie mondiale post-Covid d’économie de la dette qui déjà se chiffre à des sommes astronomiques.

Concernant la santé et la survie des citoyens, aucun argument de politique économique ne saurait tenir : le recours à l’endettement extérieur me semble incontournable. La préservation de l’appareil productif et son encouragement justifie le recours à l’étranger (endettement ou recherche d’IDE). Quant à l’effort populaire pour entamer la rigueur des réformes économiques, le discours qui y aurait recours ne pourra réussir que s’il apporte la démonstration de sa juste répartition auprès des différentes catégories nationales.

-Dans ses orientations portant sur le PLF 2021, le chef de l’Etat a insisté sur le contrôle des subventions, l’allègement fiscal et la lutte contre le gaspillage. Comment opérer en l’absence de mécanismes efficaces ?

Depuis longtemps déjà, bien avant la crise des hydrocarbures et celle liée à la Covid-19, nous savions que le régime des subventions, dont loin de moi l’idée d’en contester le bien-fondé dans le soutien aux catégories les plus démunies, se caractérisait par une générosité débridée, qui loin de soutenir les nécessiteux, encourageait un gaspillage éhonté. Il est évident que cela doit cesser et le soutien doit aller à ceux parmi nous qui en ont le plus besoin, si on se préoccupe de préserver un tant soit peu le lien social. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

A ce propos, je renverrai à l’excellent rapport produit par Nabni et qui à mon avis demeure totalement d’actualité.

Quant à l’allégement fiscal, il faudra l’orienter intelligemment. Il doit viser prioritairement l’investissement productif et la production de biens et de services nécessaires à notre population. Là encore, je renvoie au débat que souhaite initier CARE dans sa dernière production qui a suscité énormément de sympathie auprès des chercheurs et acteurs de l’économie. Encore une fois, on ne peut pas faire le bonheur des Algériens dans le secret des seuls cabinets ministériels. Il s’agit de mobiliser les acteurs économiques et sociaux autour des enjeux de l’heure. Je suis persuadé qu’ils répondront présents si on sollicite leur intelligence.

Enfin, pour ce qui est de la lutte contre le gaspillage, le manque à gagner est énorme et mettre en place une politique en ce sens pourrait être plus que productive. Mais là encore, la solution est politique en ce sens qu’elle n’est en aucun cas affaire de circulaires ou autres instructions. Seule la mobilisation de la société civile pourrait le permettre. Mon expérience personnelle du mouvement associatif me fait affirmer qu’une société civile véritablement impliquée dans l’amélioration de la vie des citoyens et la lutte contre le gaspillage pourrait constituer un challenge formidable, et serait un formidable levier pour ce faire. Mais il faudrait d’abord et avant tout permettre à la société civile de s’en emparer librement, sans velléité de caporalisation. La première mesure serait de modifier en profondeur, en ce sens, la loi actuelle sur les associations dont le caractère liberticide est dénoncé par tous les militants associatifs sincères.

-Qu’en est-il de l’appui à l’investissement productif ? 

L’investissement productif doit constituer la priorité absolue des pouvoirs publics. Que ce soit par l’amélioration qualitative du climat des affaires ou par une politique proactive de soutien à l’investissement productif (financement, approvisionnement privilégié en intrants, etc.) ainsi qu’une large ouverture favorisant l’investissement étranger ; tout doit être mis en branle en ce sens. L’Etat doit clairement signifier cela et mettre en place tous les mécanismes à même d’y parvenir.

A ce propos, la politique d’encouragement des starts-up est incontestablement bienvenue. Mais elle ne saurait à elle seule remplacer une vision globale de politique industrielle.

-Quel serait l’impact des décisions prises pour contrôler les importations sur certaines filières dépendantes des matières premières importées ?

Compte tenu de la faiblesse de la sous-traitance et de la production des intrants et semi-produits, le contrôle des importations doit veiller à ne pas sanctionner la production nationale fortement dépendante des produits intermédiaires. Autant la vente des produits en l’état pourrait faire les frais d’une politique de rigueur autant la restriction de l’importation de produits intermédiaires indistinctement, aurait des conséquences désastreuses sur l’économie nationale. La consultation des acteurs en présence doit être systématique et permanente.

Il est vrai que la pratique jusque-là faisait l’impasse sur la consultation. Il s’agit d’admettre dorénavant que la recherche de consensus est essentielle à la réussite des politiques. Nous n’avons plus les moyens de faire autrement.

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