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La relance économique passe d’abord par un changement de gouvernance

27 juillet 2020 à 9 h 30 min

Le gouvernement a annoncé récemment la préparation d’un plan de relance socioéconomique qui vise à diversifier l’économie en misant notamment sur le développement de l’industrie minière et l’agriculture, l’optimisation des ressources par la mobilisation de l’argent de l’informel et la rationalisation des dépenses publiques.

Force est de relever que la démarche suivie pour l’élaboration de ce plan n’est pas appropriée. Un plan de relance globale ne s’élabore pas par l’addition de plans sectoriels disparates mais doit résulter d’une approche globale, fondée sur un diagnostic pertinent et exhaustif de la situation économique et sociale du pays. Pour être un levier de mobilisation et garantir son succès, la préparation d’un tel plan doit privilégier une approche ascendante (bottom-up) qui associe le plus largement possible les acteurs de terrain (élus locaux, opérateurs économiques et syndicats, acteurs professionnels et associatifs).

La formulation d’un plan de relance doit être ainsi précédée d’un diagnostic objectif et sans complaisance de la situation de l’économie nationale afin d’identifier non seulement les potentialités qu’il convient d’exploiter et de valoriser mais aussi les contre-performances et les retards à combler ainsi que les facteurs de blocage conjoncturels et structurels qui empêchent le développement économique et social du pays. C’est dans cette optique que s’inscrit la présente contribution qui vise à jeter la lumière sur les vulnérabilités et les problèmes à l’origine des contre-performances économiques du pays et à esquisser les grands axes des actions et réformes prioritaires à engager pour sortir l’économie nationale de l’ornière et la propulser sur une trajectoire de développement.

Surinvestissement dans la défense et la sécurité

La rationalisation des dépenses publiques, notamment dans le contexte actuel de raréfaction des ressources, requiert une révision profonde de la répartition du budget de l’Etat au profit des secteurs stratégiques et d’avenir qui contribuent à la croissance et au développement économique (industrie, TIC, santé et éducation, développement durable).

L’analyse de la structure du budget de l’Etat au cours de ces deux dernières décennies révèle une répartition des ressources privilégiant largement les secteurs de défense et de sécurité au détriment des secteurs sociaux et économiques.

Le budget alloué au secteur de la défense au cours des deux dernières décennies est colossal et sans cesse croissant, même en période de crise budgétaire. Sa part dans le budget de fonctionnement de l’Etat est passée de 12,3% en moyenne durant la décennie (1990-1999) à 15,6% durant la décennie 2000 et 20,7% durant la dernière décennie (2011-2020). Rapporté au PIB, le budget de la défense, qui représentait en moyenne 2,8% du PIB durant la décennie 1990, marquée par une grave crise sécuritaire, est monté à 3,3% et 5,5% durant les deux décennies suivantes.

Dans la dernière loi de finances complémentaire 2020, élaboré dans un contexte de crise sanitaire et budgétaire aiguë, le secteur de la défense nationale capte à lui seul un quart du budget de fonctionnement (25,8%), soit 6,1% du PIB.

Le secteur de l’intérieur n’est pas en reste et capte également une part importante et croissante du budget de l’Etat. De 7,4% des dépenses totales de fonctionnement durant la décennie 1990 (1,6% du PIB), sa quote-part est passée à 12,3% (2,6% du PIB) durant la décennie 2000 et 10,3% (2,8% du PIB) durant la dernière décennie.

Avec un budget aussi élevé en matière de défense, l’Algérie occupe la première place en Afrique et la 6e place à l’échelle mondiale en termes de dépenses militaires.

Le pays figure également parmi les plus grands importateurs d’armes au monde (premier en Afrique et cinquième au niveau mondial durant la période 2012-2016 selon le classement établi par Stockholm International Peace Research Insitute-Sipri. S’il est vrai que le pays fait face à des besoins importants en matière de défense et de sécurité (renouvellement et modernisation des équipements militaires, sécurisation des frontières notamment dans le contexte actuel marqué par les conflits libyen et syrien et le terrorisme au Sahel), il n’en demeure pas moins que ces dépenses de sécurité paraissent exorbitantes au regard des «normes» internationales et grèvent lourdement le budget de l’Etat au détriment des secteurs tout aussi stratégiques tels que l’éducation et la santé ainsi que l’industrie et les TIC qui accusent des retards considérables.

Au-delà du contexte de guerre froide avec le Maroc et de la course à l’armement qu’il implique, il est difficile de ne pas y voir une dérive autoritaire quand on met ces dépenses et autres indicateurs en perspective.
En effet, l’Algérie se distingue par une très forte densité en militaires (1234 militaires pour 100 000 habitants contre 833 pour le Maroc, 529 pour la Russie, 440 pour les USA et 170 pour la Chine).

Le pays figure également parmi les pays qui comptent le plus grand nombre d’agents de l’ordre pour 100 000 habitants. Sur une échelle croissante de 1 à 5, l’Algérie affiche un score de 4, indiquant une forte densité policière, comparable à celle de la Russie et de l’Egypte mais largement supérieure à celle du Maroc (score 1), de la Tunisie, de la France, des USA et de la Chine (score 2). Dans le sillage des révoltes dites «arabes , le pays a vu ses effectifs policiers exploser, passant de 90 000 agents en 2009 à 209 000 en 2014. C’est également durant cette période que les budgets de la défense et de la sécurité ont explosé. Le budget de la défense est passé de 5,6 milliards de dollars en 2010 à 8,6 milliards en 2011, 10,4 milliards en 2013 et 11, 8 milliards en 2014 et celui de l’intérieur est passé de 5,8 milliards en 2011 et 8,1 milliards en 2012.

Environnement des affaires exécrable et mauvaise gouvernance

L’économie algérienne est l’une des économies les moins diversifiées et les moins compétitives de la région MENA (Moyen orient et Afrique du nord). Ces contre-performances s’expliquent principalement par le caractère hostile et contraignant de l’environnement des affaires et la mauvaise gouvernance, le retard technologique du pays et le déficit en capital humain.

Le pays se caractérise par un environnement des affaires des plus contraignants comme le montrent régulièrement les rapports annuels Doing Business de la Banque mondiale. Dans le dernier rapport 2019, l’Algérie est classée à la 157e place sur un total de 190 pays étudiés. Dans la région Mena, mis à part les pays en conflit (Irak, Syrie, Libye et Yémen), l’Algérie fait figure du plus mauvais élève en termes de facilité à faire des affaires, loin derrière le Maroc et la Tunisie qui, eux, progressent constamment. L’environnement économique du pays est marqué depuis longtemps par des contraintes réglementaires et institutionnelles majeures notamment en matière de création d’entreprises, de transfert de propriété, d’obtention de prêts bancaires et de protection des investissements. Dans ces quatre domaines, la situation s’est nettement dégradée au cours de ces dix dernières années, induisant un fort déclassement du pays (du 136ème rang en 2010 au 157e rang en 2019).

En termes de liberté économique, un concept forgé par le think tank américain Heritage Foundation qui évalue le degré de liberté d’une économie en considérant plusieurs aspects de la vie économique (affaires et investissement, commerce, fiscalité, politique monétaire et financière, marché du travail, intervention publique et corruption), l’économie algérienne se classe au 169e rang sur 171 économies étudiées et au dernier rang dans la région MENA en 2019, subissant ainsi un déclassement en passant de la catégorie des «économies non-libres» (classement 2010) à celle des «économies réprimées» (classement 2019). Cette contre-performance qui s’est aggravée au cours de ces dix dernières années s’explique notamment par la détérioration du climat des affaires, l’expansion des dépenses publiques improductives et l’explosion de la corruption.

A cause de cet environnement franchement hostile, l’économie algérienne attire trop peu d’investissements directs étrangers (IDE) et accuse un déficit criant en termes de création et de densité des entreprises. L’essentiel des flux d’investissements étrangers vers l’Afrique du Nord entre 2010 et 2017 est capté par le Maroc (38,4%), l’Egypte (35,2%) et la Tunisie (13,3%). L’Algérie, qui capte moins de 10% des flux IDE, compte parmi les pays les moins attractifs de l’Afrique du Nord (Cnuced, 2018).Le ratio IDE/PIB du pays pour 2019 est de 0,9%, nettement inférieur à celui de la Tunisie (2,5%), du Maroc (1,3%) et de l’Egypte (3%). Le pays se caractérise également par une très faible densité des PME. Avec un ratio de 23 PME pour 1000 habitants, le pays est en déficit de plus d’un million de PME, en considérant la moyenne internationale de 45 PME pour 1000 habitants.

L’Algérie, qui n’arrive toujours pas à diversifier son économie, dominée par les hydrocarbures (95 à 97% des revenus extérieurs du pays), affiche le plus faible degré de diversification en Afrique du Nord, alors que certains pays de la région, comme le Maroc, la Tunisie et l’Egypte, ont réussi à diversifier leurs économies en intégrant les chaînes de valeur mondiales, notamment dans le domaine de l’industrie textile et de l’industrie automobile et aéronautique. L’exportation des produits manufacturés représente 75% des exportations globales en Tunisie, 67% au Maroc et près de 50% en Egypte. Ces pays exportent également des produits alimentaires (19% des exportations globales au Maroc et 10% en Tunisie) (Union Africaine & OCDE, 2019).

Sous-investissement dans la technologie et le capital humain

L’Algérie compte parmi les pays qui investissent le moins dans le capital humain et la technologie en Afrique du Nord d’où son retard technologique et économique. L’indice de capital humain et de technologie du pays (25,9) est inférieur au niveau moyen des pays de l’Afrique du Nord (29,3) et celui des pays de l’OCDE (49,7).Cela s’explique entre autres par le déficit du pays en chercheurs (750 chercheurs pour un million d’habitants alors que le ratio moyen en Afrique du Nord est de 1024) et le très faible niveau des dépenses en Recherche & Développement : 0,12% du PIB (0,71% au Maroc, 0,67% en Tunisie et 0,58% en Egypte). Dans le domaine des TIC, qui constituent pourtant un puissant levier de croissance, le pays est également à la traîne (l’indice des TIC du pays représente quasiment la moitié de l’indice moyen des pays de l’Afrique du Nord).

Dans le domaine de la santé, le pays est sous-doté en personnel médical et en lits d’hôpitaux. La densité en matière de personnel de santé (23 médecins et infirmiers pour 10000 habitants) est en déca de la norme onusienne (44,5) nécessaire pour assurer la sécurité sanitaire des citoyens notamment en période de crise. Les retards sont encore plus importants dans le domaine de l’éducation et de la recherche.

Le pays ne consacre que 4% de son PIB à l’éducation, alors que la Tunisie et le Maroc en consacrent respectivement 6,6% et 5,3% de leur PIB. Comme indiqué plus haut, le pays accuse un déficit important en chercheurs et son niveau d’investissement en R-D est dérisoire.
Le pays a réalisé des investissements importants en termes quantitatifs (accroissement des infrastructures universitaires et du nombre d’étudiants) sans améliorer les performances du secteur de l’enseignement et de la recherche. Le pays produit trop peu de publications scientifiques et de brevets comme l’atteste le dernier classement du SCI mago Country Rank (2018) qui classe les pays selon le nombre de publications scientifiques dans le domaine des sciences dures et des sciences humaines et sociales.

Par ailleurs, la faible insertion professionnelle des diplômés de l’enseignement supérieur (le taux de chômage des diplômés universitaires est de 17,4% en 2019) et la proportion élevée des entreprises souffrant d’un déficit en compétences recherchées témoignent du fort décalage du système de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle par rapport aux besoins du marché du travail et de l’économie.
L’amélioration des performances du système de la recherche et de l’enseignement passe par le renforcement des moyens humains et financiers du secteur et aussi par le changement de la gouvernance des universités et des institutions de recherche. Cela implique l’abandon du mode de gestion bureaucratique et centralisé et l’adoption d’un système de gestion démocratique et décentralisé pour libérer les initiatives et favoriser la recherche et la créativité.

La bonne gouvernance et le renforcement du capital humain comme leviers essentiels de la relance économique

L’économie algérienne souffre avant tout d’un problème de gouvernance. Ses contre-performances et ses vulnérabilités (économie non-diversifiée, faible compétitivité, prépondérance de l’informel…) sont imputables à la mauvaise gouvernance qui s’est fortement aggravée au cours de ces deux dernières décennies.

Comme en 1986, la crise budgétaire actuelle, induite par l’effondrement des cours du pétrole suite à la crise pandémique, a révélé au grand jour les vulnérabilités structurelles de l’économie et les ravages d’une gouvernance structurellement défaillante.
La relance économique et la construction d’une économie productive, diversifiée et résiliente passent impérativement par la réforme de la gouvernance économique et politique, le renforcement et la valorisation du capital humain du pays et l’investissement massif dans l’innovation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Ces trois facteurs combinés sont les seuls garants d’une croissance économique durable, inclusive et équitable. La bonne gouvernance suppose une réforme en profondeur de l’environnement des affaires afin de le rendre favorable à l’essor du secteur privé national et attractif vis-à-vis des investissements directs étrangers porteurs de valeur ajoutée pour l’économie nationale (capitaux, technologie et savoir-faire).

La bonne gouvernance implique également une allocation efficiente et transparente des ressources publiques, en privilégiant les secteurs qui contribuent au bien-être économique et social de la population. Comme la bonne gouvernance économique est consubstantielle à l’Etat de droit, il est également impératif de réformer le système politique et de mettre en place de véritables institutions démocratiques sans lesquelles toute politique économique, aussi pertinente soit-elle, est vouée à l’échec, à valorisation du capital humain, moteur essentiel de la croissance et du développement économique, passe par le renforcement des investissements dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Les investissements réalisés ces dernières décennies ont porté principalement sur les aspects quantitatifs et trop peu sur les aspects qualitatifs d’où les retards et les contre-performances de ces deux secteurs stratégiques.

L’indice du capital humain (ICH) de l’Algérie en 2017 (51,5/100), mis au point récemment par la Banque mondiale pour évaluer le niveau de capital humain et qui tient compte uniquement des indicateurs de santé et d’éducation ayant un lien avec la productivité, fournit la juste mesure du retard du pays dans ce domaine et le manque à gagner pour l’économie et les citoyens (48,5%) du fait d’un manque d’investissement dans l’éducation et la santé.

> Par Youghourta Bellache

Maître de conférences en économie Université de Béjaïa



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