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Nadji Khaoua. Enseignant, chercheur en économie

«La corruption, un des fondements structurels du pouvoir de décision politique»

25 mars 2019 à 10 h 00 min

Le professeur Nadji Khaoua est enseignant-chercheur en économie et membre du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise). Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il dissèque le système rentier algérien à l’aune des bouleversements en cours.

– Les chamboulements politiques auxquels nous assistons aujourd’hui au sommet de l’Etat ne risquent-ils pas d’avoir des conséquences dangereuses sur l’économie nationale, déjà mal en point ?

Le système économique national a déjà subi l’essentiel des déstructurations bien avant la survenue de la crise actuelle. La manne rentière engrangée à partir de 2008 et estimée à plus de 1000 milliards de dollars US, soit environ 120 000 milliards de dinars, a été vite dilapidée, sans que l’on puisse déterminer précisément son usage.

Par contre, l’observateur impartial remarque que la perte de ces revenus a coïncidé avec l’émergence presque du néant de prétendus «capitaines d’industrie», dont une analyse sérieuse des activités de leurs groupes d’entreprises privées montre que ces groupes n’effectuent tous que l’importation de kits qu’ils ne font qu’assembler en donnant un nom commercial local au produit, souvent de piètre qualité, assemblé (et non produit) dans leurs ateliers (qu’ils appellent de manière mensongère «usines») en Algérie. Plus grave que cela, et cette remarque est notée par beaucoup d’économistes et observateurs intègres, est que la crise systémique ne trouve pas, des décennies après son apparition, une définition de politiques et une action pour son atténuation dans ses principales dimensions.

Si la crise des finances publiques fait craindre l’émergence de divers blocages économiques pouvant conduire à une exacerbation des troubles mettant en jeu la stabilité sociale à terme, les soubassements de la crise remontent à la fin des années 1970 et aux années 1980, lorsque le changement de régime politique a conduit à changer de politique économique en bloquant l’expérience d’industrialisation pour lui substituer, au lieu de la réformer, une politique économique prônant la couverture des besoins par la consommation de la rente des hydrocarbures, sans considération pour l’obligation de son investissement productif dans un système économique lui-même en construction, au même titre que les institutions qui président aux choix politiques.

S’il y a un regret à exprimer par rapport à cette coupure dans la tentative de construction d’un système économique de plus en plus autonome des marchés extérieurs pour l’approvisionnement interne en demi-produits et en biens de consommation finale, en particulier alimentaires, c’est celui du silence des universitaires et des élites du début des années 1980 face à cette inflexion stratégique, soumettant l’avenir des générations à l’incertitude et à l’appauvrissement. Dans différents secteurs, l’inflexion néo-libérale s’élargissait en s’approfondissant, privilégiant l’accaparement privé de la rente des hydrocarbures, démultipliée elle-même en différentes rentes symboliques et matérielles, au profit des minorités socio-politiques formant les nébuleuses sociologiques du pouvoir de décision politique.

Les exemples sont nombreux depuis au moins les années 1970 et 1980, comme pour le parasitage privé prédateur du complexe sidérurgique d’El Hadjar dès les années 1970 (cas ETI, entre autres), l’évolution prédatrice accaparant les crédits publics dilapidés dans la construction de conserveries de tomates, mais en même temps finançant l’importation de concentrés du même produit par souvent les mêmes groupes de prétendus investisseurs locaux, et depuis 2000 l’émergence d’une maffia politico-affairiste de l’immobilier et des promotions immobilières privées. Ce qui est proprement scandaleux, c’est que la plupart des membres de ces pseudo-investisseurs, en fait des prédateurs des crédits publics et des finances publiques, pratiquent un double prix (prix déclaré du m2 vendu et prix réel payé par l’acquéreur du bien (appartement) au vu et au su de toutes les institutions et de l’opinion publique, sans jamais encourir ni enquêtes, ni critiques, ni redressement fiscal d’aucune sorte.

Ainsi, la corruption n’est pas une simple excroissance pratiquée par des prédateurs individuellement liés aux clans politiques. Elle est plutôt une composante essentielle des fondements structurels du pouvoir de décision politique. Ce sont ces fondements structurels qui doivent changer, muter, de telle sorte que tout agent économique de quelque dimension qu’il soit et quels que soient ses liens privés avec tel ou tel groupe politique ou décideur central soit un justiciable comme les autres, respectant la loi et soumis à elle et uniquement à elle. Réussir à imposer le respect effectif des lois et règlements est le critère le plus objectif et le plus concret, d’une part de la lutte contre les inégalités et les injustices sociales dans la répartition équitable des ressources publiques, et, d’autre part, de la concrétisation du développement et de la croissance.

– Les réformes politiques et économiques «profondes» promises par le chef de l’Etat pourraient-elles délivrer l’économie nationale des griffes d’une poignée de privilégiés et de leurs parrains qui ont réussi à sceller l’avenir de tout un pays ?

La réponse est dans votre question même. Vous dites «une poignée de personnes qui ont réussi à sceller l’avenir de tout un pays». Cette poignée de personnes, les prétendus «patrons d’industrie», ne sont pas tombés du ciel. Ils ont été encouragés, privilégiés, mis au-dessus des lois (voir les blocages injustifiables et à ce jour injustifiés que subit le groupe Cevital) par le pouvoir politique. Ce même pouvoir, dans toutes ses composantes, fait des annonces, trace des perspectives à plus ou moins longue échéance, etc. Dans le même temps, ni les groupes ni la poignée de personnes dont vous parlez ne semblent avoir été stoppés dans leur mainmise prédatrice sur deux secteurs parmi les plus importants du système économique national : l’importation tous azimuts, financée par des crédits publics souvent non ou très peu remboursés, et, d’autre part, les activités de distribution interne, en particulier du BTP.

De ces deux types d’activités très lucratives en termes rentiers, des fortunes colossales se bâtissent ici en Algérie, mais surtout dans un nombre de plus en plus croissant de pays à l’étranger. L’impunité de ces groupes et personnes va jusqu’à ce que lorsque quelques-uns de leurs membres sont internationalement dénoncés par les réseaux mondiaux de lutte contre les prédations (rentières, fiscales, blanchiment de capitaux illicites), rien ne se passe chez nous. Aucun député ne demande une commission d’enquête, aucune autorité ne s’inquiète des aspects légaux et fiscaux de ces fonds d’origine algérienne investis de manière frauduleuse dans des paradis fiscaux. Alors vous comprenez bien que les proclamations de réformes, même faites au plus haut niveau des institutions, ne peuvent ni convaincre les citoyens objectifs ni susciter le moindre intérêt. C’est un discours, sans plus, ne valant que pour ses aspects discursifs.

– Donc, selon vous, toute cette agitation du clan au pouvoir ne vise que le maintien du système de prédation en règle qu’ils ont institué depuis 1999…

Comme je l’ai déjà souligné, la corruption n’est pas seulement une excroissance du pouvoir de décision, elle résulte de la structuration même de ce pouvoir. J’avais cité plusieurs exemples depuis les années 1970, époque où, lycéens à Annaba, nous observions déjà l’émergence, à travers leur train de vie, de prétendus «patrons privés d’industrie», en fait de véritables prédateurs politiquement couverts. Dès lors, plus de quarante années après, les rentes et autres produits de la prédation des ressources publiques se sont démultipliés, des groupes de pression extrêmement dotés en moyens de toutes sortes se sont renforcés, non seulement entre eux et les pouvoirs en Algérie, mais également en connexion avec des puissances étrangères et des lobbys internationaux influents du fait de leurs relations et des placements de leurs rentes sous différentes couvertures dans plusieurs pays étrangers, principalement en France, au Luxembourg, en Espagne et aux Emirats arabes unis.

Vous comprendrez bien que dans ces conditions, leur domination sur l’économie et les ressources publiques est tellement structurée, enracinée, qu’envisager de l’annihiler ne peut être, à moyen terme, qu’un vœu pieux, encore plus mensonger parce qu’irréalisable politiquement (les politiques en Algérie ayant toujours besoin de soutiens financiers, d’une part, et, d’autre part, aucune loi ne cadre et ne réglemente précisément ce soutien financier privé, cela entraîne dans toute la hiérarchie des fonctions électives locales (APC, APW et nationales, Sénat, APN) tous les dépassements, compromissions et dénis de l’éthique et des lois.

Aucun groupe politique suffisamment intègre et patriote n’émerge pour l’instant. Ainsi, plus d’une soixantaine de prétendus «patrons» d’industrie, multimilliardaires, sévissent à l’APN. La lutte ne peut qu’être ardue et longue pour remettre de l’éthique en politique et rendre la loi et son application au-dessus de toute autre considération de fonction, de pouvoir et de hiérarchie, comme vient de le réussir la société civile en Corée du Sud ces deux dernières années, avec l’application stricte de la loi lorsqu’il s’agit de corruption, même lorsque la présumée alors coupable était la personne occupant la fonction suprême de présidente de la République.

– Les courtisans de Bouteflika n’ont cessé ces dernières années de vanter ses grandes réalisations dans divers domaines d’activités. Selon vous, les «performances» présidentielles dont ils parlent n’ont-elles pas plutôt raffermi la mauvaise gouvernance ?

Les réalisations de programme économique et social n’ont jamais et ne sauraient être des cadeaux offerts par tel ou tel pouvoir à son peuple. Au contraire, ce sont uniquement une petite partie du contrat moral liant le pouvoir politique à ce peuple, à travers l’usage discrétionnaire des ressources collectives dont le véritable propriétaire est ce peuple. Il semble que dans une certaine Ecole nationale où les pouvoirs puisent leur personnel d’encadrement, on «formate» dans le sens instrumental voulu par ces pouvoirs, plus qu’on ne forme.

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