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Mohand Amokrane Cherifi. Expert auprès des Nations Unies à Genève

«La clé de la réussite est dans le changement radical du système de gouvernance»

10 juin 2019 à 10 h 00 min

Mohand Amokrane Cherifi exerce depuis une trentaine d’années des responsabilités au sein des organisations internationales du système des Nations unies (CNUCED, PNUD, UNITAR), après une longue expérience nationale dans le secteur public. Dans cet entretien, il nous livre la perception de la communauté internationale du mouvement citoyen qui, depuis le 22 février, écrit une nouvelle page de l’Histoire de l’Algérie. Il évoque une menace potentielle extérieure sur la sécurité du pays, que seule l’union sacrée entre le peuple et l’armée du peuple peut dissuader.

– De prime abord, comment est perçu le mouvement citoyen algérien depuis l’Observatoire des Nations unies ?

La position officielle de l’ONU s’inscrit dans le cadre de la Charte des Nations unies, qui l’oblige à respecter la souveraineté des Etats et lui interdit de s’ingérer dans les affaires intérieures des pays membres. Le préambule de cette charte, qui commence par «Nous les peuples» consacre la primauté de la souveraineté populaire. Dans le strict respect de cette charte, le porte-parole du secrétaire général de l’ONU a communiqué la déclaration suivante le 3 avril dernier :

Le secrétaire général prend note de la démission du Président algérien, Abdelaziz Bouteflika. Le secrétaire général salue le calme et le respect dont fait preuve le peuple algérien dans l’expression de son désir de changement.  Il souhaite une transition pacifique et démocratique qui reflète les désirs du peuple algérien. Le secrétaire général réitère l’engagement continu des Nations unies de soutenir l’Algérie dans son processus de transition démocratique.

Cette obligation de réserve est respectée par tous les fonctionnaires et les contractuels des Nations unies dans l’exercice de leurs responsabilités. Mais ceci n’exclut pas les analyses, les observations et les commentaires personnels de ces experts, qui n’ont aucun caractère officiel.

De ce qui ressort de l’ensemble des appréciations du mouvement citoyen que j’ai lues ou entendues, c’est à la fois une grande admiration pour le peuple algérien, pour le caractère pacifique, unitaire et systémique de ses manifestions couvrant tout le territoire national et touchant toutes les catégories sociales. Tout le monde est persuadé que ce mouvement marquera de façon indélébile l’Histoire de l’Algérie contemporaine, mais aura également des répercussions sur les populations d’autres pays dans le monde par son effet démonstratif et inévitablement contagieux.

– Comment expliquer pourquoi la communauté internationale n’exprime pas de soutien à ce mouvement et s’inquiète plutôt de son impact sur la stabilité du pays et de ses conséquences sécuritaires et migratoires ?

L’on constate un large mouvement de sympathie dans les opinions de nombreux pays du Nord comme du Sud. Ce qui n’est pas le cas des régimes de ces pays, qui voient dans le succès de ce mouvement une menace pour leur pérennité. Car si le mouvement citoyen parvient à renverser l’ordre établi et à refonder l’Etat sur la base du droit et des principes démocratiques, on peut imaginer que beaucoup de ces régimes auraient de quoi s’inquiéter, car un tel succès ne manquerait pas d’inciter leurs peuples à suivre cet exemple.

Un indice au sujet de cette crainte est le fait que les médias lourds contrôlés par ces régimes traitent de façon marginale cet événement. Ces régimes, qu’ils soient autoritaires, à démocratie partielle ou inachevée, devraient songer à anticiper ces événements et à engager des réformes politiques, économiques, sociales, culturelles et environnementales en faveur de leurs populations, sans exclusive.

Au lieu de cela, certains régimes préféreraient agir pour influencer négativement le cours des événements en Algérie, voire de s’ingérer ouvertement, pour préserver leurs intérêts stratégiques dans la région, qu’ils soient sécuritaires, énergétiques ou économiques, qu’un changement de système pourrait remettre en cause.

Toutes les analyses convergent sur un point : si la situation en Algérie dégénérait au point de menacer l’approvisionnement des pays occidentaux en pétrole et en gaz, certains de ces pays n’hésiteraient pas à intervenir sur le terrain pour sécuriser ces approvisionnements. C’est la raison pour laquelle, le mouvement citoyen étant pacifique, l’on s’accorde à dire que la menace potentielle qui pèse sur la sécurité en Algérie viendrait de l’extérieur.

Un signal inquiétant réside dans cette propagande hostile, de source étrangère, relayée par des relais locaux, visant à opposer le peuple et l’armée du peuple et rendre vulnérable la défense nationale. En vérité,  l’union sacrée entre le peuple et son armée, cimentée par un Etat de droit démocratique et social, est seule à même de dissuader les velléités d’intervention étrangère.

– D’après votre connaissance des expériences internationales de transition démocratique, quels sont les facteurs de réussite et le modèle de référence pour l’Algérie ?

Toutes ces expériences ont démarré par un dialogue inclusif et transparent entre tous les acteurs concernés du monde politique et de la société civile. Le plus difficile a toujours été de s’accorder sur le choix des participants à ce dialogue et sur la composante des structures de transition, ainsi que sur les mécanismes de contrôle de ce processus.

La réussite de ces transitions est liée à la volonté politique, du pouvoir et de l’opposition, de construire un Etat de droit démocratique et social pour dépasser les clivages et réaliser un large consensus. Les transitions démocratiques convenues sont en général relativement courtes, de 6 à 12 mois.

En Algérie, la sécurité extérieure, ainsi que les urgences économiques et sociales, suggèrent d’aller vite. Dans nombre de ces transitions, l’armée évite en général de s’impliquer politiquement, tout en se portant garante  du respect des dispositions convenues à l’issue du dialogue.

La comparaison avec d’autres expériences s’arrête là, car chaque pays a ses spécificités. L’Algérie doit construire son propre modèle. Comme l’a déclaré Mme Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et actuelle Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. «Chaque pays est unique et doit être capable de faire son auto-analyse afin de se proposer à lui-même un nouveau contrat social et politique. Au niveau de la transition vers la démocratie, il n’y a de pire que de calquer des modèles importés.

Le pouvoir et l’opposition doivent certes convenir de respecter les valeurs universelles, notamment la création d’un système juridique garantissant les droits de l’homme, l’organisation d’élections compétitives et transparentes sur une base régulière, l’assurance de la plus grande liberté d’information possible, la garantie de liberté d’association, de réunion et de formation des partis politiques.

Mais le format final de la transition -son calendrier, son envergure, les institutions qui régiront le processus- doit émaner de chaque pays en particulier, et ce, avec la plus grande participation et en consultation avec la société civile. Plus la participation  de l’ensemble de la communauté est importante, plus les institutions qu’on construit seront fortes».

La clé de la réussite de cette nouvelle étape de la construction du pays réside dans le changement radical du système de gouvernance, qui doit s’appuyer sur la participation effective de la population à tous les niveaux de décision et sur une décentralisation des responsabilités et des ressources au niveau local, au plus près des citoyens.

– Dans ce contexte de transition politique, vous évoquez des urgences économiques et sociales, lesquelles et comment y faire face ?

Durant les périodes de transition, les gouvernements en place gèrent les affaires courantes et ne sont donc pas en capacité de satisfaire durablement les demandes pressantes de la population sur les plans économique et social. En Algérie, la situation est d’autant plus urgente que les ressources financières du pays et ses réserves de change s’amenuisent, et que sa marge de manœuvre se réduit considérablement.

C’est la raison pour laquelle la gestion du temps est primordiale. Aussitôt que le pays se dotera d’institutions démocratiquement élues, il faudra aller vite. Etablir un état des lieux  de chaque secteur d’activité et élaborer un programme d’action à court et moyen termes en accordant la priorité à la satisfaction des besoins essentiels de la population, tout en engageant le pays dans la voie d’un développement durable. 

La première des urgences est financière. L’audit des comptes de la nation s’impose en même temps que l’assainissement des finances publiques et la lutte contre l’inflation générée par la planche à billets, qui met à mal le pouvoir d’achat des citoyens.

Sur le plan économique, il y a lieu surtout de sécuriser le secteur des hydrocarbures en assurant le contrôle de son exploitation et de son développement. Une expertise indépendante devra faire un rapport sur l’état de ce secteur, notamment sa gestion et les voies et moyens de réduire sa dépendance vis-à-vis des multinationales et, sur cette base, prendre des mesures rapides pour sauvegarder ce patrimoine national. 

L’avenir est naturellement dans la diversification de l’économie, qu’il faudra soutenir à l’échelle nationale, rapidement et intensément, par diverses incitations, notamment financières, mais également par une assistance technique appropriée pour  la conception et la réalisation des projets.

Sur le plan social, tout le monde se plaint du coût de la vie, de la difficulté de trouver un emploi, d’accéder à un logement social ou de se soigner dans de bonnes conditions. En matière d’éducation-formation, la critique porte surtout sur la qualité des enseignements.  Quant aux services publics, des insuffisances sont signalées partout, notamment à l’intérieur du pays.

Face à cette situation complexe, que faire ? La prochaine loi de finances doit pouvoir améliorer l’allocation des ressources, en matière de fonctionnement et d’investissement, pour répondre aux préoccupations immédiates des citoyens. Mais certains secteurs nécessiteront une réforme profonde et du temps pour améliorer les conditions de vie et de travail de la population.

La clé de la réussite de cette nouvelle étape de la construction du pays réside dans le changement radical du système de gouvernance, qui doit s’appuyer sur la participation effective de la population à tous les niveaux de décision et sur une décentralisation des responsabilités et des ressources au niveau local, au plus près des citoyens.

– Une dernière question à l’acteur politique que vous êtes. Quel apport des partis politiques et de la communauté algérienne à l’étranger pour le succès de la transition en cours dans le pays ?

La participation des partis est nécessaire, car c’est dans leur rôle de contribuer à réaliser les aspirations de la population, en accompagnant le mouvement citoyen dans ses revendications, tout en se gardant de faire de la récupération politicienne. Il est regrettable que les régimes non démocratiques dans le monde aient tendance à neutraliser, voire détruire, les organisations -partis d’opposition autonomes et syndicats indépendants- qu’ils ne contrôlent pas.

Le résultat est que sans ces organisations d’intermédiation, ces régimes sont confrontés directement au soulèvement des populations sans disposer d’interlocuteurs représentatifs pour régler les problèmes posés. Il faut espérer qu’en Algérie les forces vives de la nation qui exigent le changement soient associées au dialogue et s’accordent au plus tôt sur un programme de transition devant aboutir à l’établissement d’un Etat de droit démocratique et social.

Cela étant, le succès à terme du mouvement citoyen entraînera, à l’exemple d’autres pays qui ont connu un changement radical de système,  une reconfiguration du champ politique, avec l’émergence de nouvelles formations et l’évolution des partis politiques traditionnels pour bien refléter les nouvelles aspirations de la société et de sa jeunesse, dans un monde en constante et rapide transformation.

S’agissant de la communauté algérienne à l’étranger, elle a été en phase avec le mouvement citoyen dès le 22 février et n’a de cesse d’exprimer sa solidarité avec son peuple et de relayer, à travers ses associations et ses manifestations dans les capitales étrangères, les revendications populaires pour un changement démocratique du système. Elle a ainsi contribué à faire connaître le combat pacifique du peuple algérien pour instaurer un Etat de droit démocratique et social.

De nombreux concitoyens, notamment des universitaires et des compétences dans leurs domaines respectifs, ont animé des conférences et des débats pour expliquer la nature et les objectifs du mouvement et susciter un large soutien de l’opinion internationale. C’est une véritable diplomatie parallèle qui rehausse l’image de l’Algérie dans le monde. Notre émigration a retrouvé sa dignité et sa fierté et vibre à l’unisson avec son peuple. Désormais, ce ne sera plus jamais comme avant. Elle compte s’investir pleinement  dans la nouvelle Algérie libre et démocratique.


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