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lundi, 08 mars, 2021
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Importation de taurillons d’engraissement et de génisses pleines : Jeux et enjeux d’une filière

22 février 2021 à 10 h 30 min

Une bien «pleine» vache à traire, à très haut potentiel, s’est «génétiquement» avérée être la filière laitière pour les barons de l’import-import qui, règne de Bouteflika aidant, se sont vu propulsés, au fil des années, au rang de seigneurs de la délinquance financière haut standing. De plus en plus innovants, ils s’évertuent à affiner les procédés d’engraissement des bénéfices.

C ’est un autre scandale qui se profile à l’horizon. Et il porte sur des pratiques frauduleuses et de surfacturations auxquelles ont, bien des années durant, eu recours certains puissants importateurs de bovins destinés à l’abattage et à la production laitière, c’est-à-dire des génisses pleines et broutards d’engraissement. Déterrés, les dossiers de certains puissants importateurs – la filière en compte une centaine à l’échelle nationale, dont deux (Alger et Boufarik) qui contrôlent à eux seuls 20 à 30% du marché – seraient, à en croire des sources bien informées, sous la loupe d’enquêteurs et d’experts des ministères de l’Agriculture et du Commerce, en coordination avec les services des Douanes.

D’après les mêmes sources, 30 000 à 50 000 génisses pleines (4 à 7 mois de gestation) sont annuellement importées d’Allemagne, de France, de Suisse, de la Hollande et d’Autriche. Les races les plus sollicitées, autorisées à l’importation sur la base d’une dérogation et suivant un cahier des charges, étant la Holstein, les pies noire et rouge, la Montbéliarde et la Normande, (4 à 7 mois de gestation). «Oscillant entre 1800 à 2200 euros par tête, les prix déclarés par certains importateurs pouvant atteindre jusqu’à 2500 euros», nous a-t-on révélé. Pis encore, «avec la complicité de leurs fournisseurs européens, nombre d’entre eux n’hésitaient pas à user de manoeuvres frauduleuses ayant trait à certains critères zootechniques et généalogiques exigés à l’importation». Il en est de même des bovins de boucherie.

Toujours d’après nos sources, l’Algérie importe, bon an mal an, entre  300 000 et 500 000 taurillons d’engraissement entre le Charolais, l’Aubrac et le Limousin. S’évaluant au poids, 3 à 3,10 euros/kg, soit 1000 à 1500 euros par tête, le prix facturé pouvait dépasser les 3,40 euros/kg. Plus grave encore, dénoncent nos interlocuteurs, d’autres pseudo-éleveurs-importateurs, n’auraient pas hésité à introduire en Algérie des broutards et vaches en fin de vie, ou ayant fait l’objet de dépistage de graves maladies, comme la tuberculose bovine dans le pays d’origine, les traces de tests à la tuberculine sur le cou étant préalablement soigneusement camouflées au port de départ. «Si le problème de la production du lait de vache persiste encore en Algérie, c’est surtout à cause des pratiques frauduleuses à l’importation bovine ; non-conformité aux conditions zootechniques et généalogiques. Une vache laitière étrangère, payée au prix fort, c’est-à-dire celui déclaré par l’importateur, est censée produire une trentaine de litres de lait par jour sur une période de pas moins de 10 mois.

Arrivée chez l’éleveur algérien, cette même vache en produit, à peine, 5 à 7 l/j, et ce, sans parler du taux de mortalité qui est très élevé. Une vache laitière peut vivre jusqu’à 20 ans à l’état naturel. Le bovin de lait importé meurt souvent au bout de 3 à 5 ans. Certes, il y a beaucoup de facteurs qui peuvent expliquer le fort taux de mortalité, la faible productivité et (le climat, l’alimentation, les conditions de vie…) mais le problème majeur se situe dans le non-respect des conditions sanitaires et zootechniques d’importation», assure un grand éleveur de bovins de lait, basé à El Tarf.

Nouveaux cahiers des charges

Serait-ce dans le but de mettre de l’ordre dans l’«étable» qu’il a été décidé de l’instauration de nouvelles conditions sanitaires et zootechniques d’importation de bovins reproducteurs et d’engraissement ? Tout porte à le croire, puisqu’ont été mis en place, fin 2019, par la direction des services vétérinaires du ministère de l’Agriculture, deux nouveaux cahiers des charges. Conformément aux nouvelles dispositions, entrées en vigueur la même année (1er décembre), les bovins reproducteurs, femelles laitières, de races pures «doivent avoir à l’arrivée en Algérie un âge inférieur ou égal à 34 mois et un poids minimal de 550 kg, à l’exception des races jersey et tarentaise qui est de 350 kg». D’autres critères zootechniques y ont, en outre, été introduits et concernent notamment les races autorisées à la gestation et à la lactation. Quant à eux, les bovins d’engraissement destinés à l’abattage, devront avoir, à leur arrivée en Algérie, un âge inférieur ou égal à 14 mois et un poids maximal de 450 kg.

Conjointement signés par l’importateur et l’exportateur, les deux nouveaux cahiers des charges, faut-il le souligner, sont désormais exigés parmi les documents présentés lors de la demande de dérogation sanitaire d’importation.

Créneau hautement fertile, il est au cœur de folles convoitises dans le milieu des affaires. Les enjeux étant loin d’être négligeables; pas moins de 100 millions à 200 millions d’euros pour les génisses pleines et pas moins de 500 millions d’euros pour les bovins d’engraissement aux fins de boucherie. Flairant le filon, de plus en plus nombreux étaient les chasseurs d’opportunités et de bonnes affaires à s’y intéresser.

Le mégaprojet de Ali Haddad

C’est le cas, par exemple, de l’ex- patrons des patrons, Ali Haddad. En 2018, il s’empressera d’annoncer, depuis les Etats-Unis où il était en mission de prospection dans la filière de l’élevage, son mégaprojet de ferme américaine qu’il aspirait «réaliser» en partenariat avec le Consortium Roberts International Agricultural Development avec l’importation, dans un premier temps, de 30 000 vaches laitières US «pour passer, à moyen et long termes, à 100 fois plus mais en diversifiant les fournisseurs et les races, avec un accent particulier sur l’allemande Holstein, la plus prisée par les magnats de l’import-import bovin de lait. J’ai moi-même tenté de me rapprocher de lui, via ses hommes de mains, pour lui en racheter au moins 20 000.

Ce projet de ferme américaine était, en fait, un tremplin pour se lancer dans le juteux créneau de l’importation de bovins de lait», nous révèle, avec ironie, un grand importateur, spécialisé dans l’aliment et compléments de volaille et de bétail.

Malheureusement, les «fâcheux» événements et les inattendus chamboulements dans les milieux politique et le monde des affaires qui s’étaient ensuivis auront raison du «rêve» américain de M. Haddad. Ce qui renvoie à l’histoire d’un quasi même projet américain vieux de plus de 25 ans. Mais le promoteur n’était pas algérien, mais un Emirati, plutôt un Libyen.

Cela remonte à début août 1996, lorsqu’au terme d’une tournée d’une semaine à travers plusieurs villes, aux fins d’explorer les opportunités d’investissements en Algérie, un groupe de six hommes d’affaires arabes avaient annoncé la mise sur pied, en partenariat avec le leader saoudien Almarai, dans la région agricole de Treat (Berrahal-Annaba), d’une méga-ferme américaine pouvant accueillir jusqu’à 30 000 vaches laitières et taureaux reproducteurs. Après avoir été reçus par Ahmed Ouyahia, alors chef de gouvernement, discuté avec les ministres concernés, ces hommes d’affaires partiront pour ne plus revenir.

Pis encore, le groupe émirati El Mazroui, un consortium international regroupant 19 sociétés d’Europe, d’Amérique et du Moyen-Orient, basé à Abou Dhabi (Emirats arabes unis), que les six hommes d’affaires – un Emirati, un Libanais, un Koweïtien, un Egyptien, un Soudanais et le chef de file, un Libyen –, se présentant comme émirati), étaient prétendument venus en visite officielle en son nom, avait, à l’époque, affirmé à notre rédaction, n’avoir envoyé aucun de ses représentants en Algérie, ni l’intention d’y investir le moindre cent.

Alors que les hôtes officiels de l’Algérie et de son gouvernement, escortés durant tous leurs déplacements, avaient annoncé, devant la presse et les caméras de la Télévision nationale, un engagement de 4 milliards de dollars d’investissements dans différents secteurs, l’agriculture surtout et la ferme américaine, en particulier. Depuis, la valse des traqueurs de bonnes affaires dans la filière des importations s’est poursuivie à un rythme effréné, notamment pour les broutards et les taurillons d’engraissement (bovins de boucherie) ; la filière bovine compte 1,8 million de têtes, dont 9000 vaches laitières, d’après les données préliminaires 2019-2020 du ministère du Commerce.

C’est dire qu’en finir avec les faux investisseurs et les spécialistes de l’import-import, de tout bord, le pays n’en est pas près. A leurs yeux, l’Algérie est et restera encore longtemps un Etat vache à lait. D’ailleurs, avec l’interdiction d’importation de la viande bovine congelée, fraîchement décidée par le ministère du Commerce, les couteaux commencent à s’affûter.

D’autant que, comme l’a laissé entendre, sur les ondes de la Radio nationale (mi-janvier dernier), le responsable de l’organisation des marchés et des activités commerciales (ministère du Commerce), considérant la facture des importations antérieures de viande fraîche et congelée, 5000 tonnes par an, qui serait «exorbitante», «la priorité du ministère de l’Agriculture est à l’importation des vaches vivantes».

Et, avec cette annonce, faite quelques semaines avant le Ramadhan (les importations de bovins destinés à l’abattage intervenant une quinzaine de jours avant le début du mois), ce sont les éleveurs et les intermédiaires irlandais, sans doute stimulés par les performances de leurs voisins européens, qui devraient se frotter les mains.

Il y a tout juste une année, un certificat sanitaire autorisant les importations de bovins irlandais destinés à l’abattage a été signé par nos autorités, et ce, en marge d’une mission commerciale (début février 2020) dirigée par le gouvernement irlandais. Ce dernier ayant déjà obtenu, une année auparavant, le feu vert de son homologue algérien pour l’exportation de bovins d’engraissement et de reproduction.

Le port de Sète, la plateforme de négoce de bovins et ovins de toute l’Europe

L’Algérie s’avère être un nouveau partenaire mais viable et fiable. Le port français de Sète (région de l’Hérault) d’où ont pu, rien qu’en 2019, être expédiés vers notre pays plus de 100 000 bovins sur pied, devrait, lui aussi, mobiliser ses troupes pour s’assurer sa part du gâteau. Idem pour la filière logistique française que contrôle le leader européen du transit et du stockage d’ovins et de bovins vivants, la Société d’exploitation du parc à bestiaux (Sepab port de Sète). «La quasi-totalité des importateurs algériens ou d’autres pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient qui achètent les bovins d’un peu partout en Europe passent obligatoirement par le port de Sète et la société Sepab, une coopérative française d’éleveurs de bovins et d’ovins.

Les bateaux à bestiaux vivants annuellement traités se comptent en centaines. Les cargos bétaillères qui partent vers l’Afrique du Nord, dont l’Algérie, sont, quant à eux, sous le diktat d’une poignée d’armateurs libanais, turcs et syriens. Les grands cargos peuvent transporter 5000 à 10  000 bêtes. Les plus petits, 1000 à 1500», nous a indiqué un éleveur d’El Machrouha (wilaya de Souk Ahras), vaste bassin laitier de la région Est. Et le coût du transport ? «Les yeux de la tête, le transport de 1000 têtes depuis le port de Sète vers Annaba me revient à pas moins de 50 000 euros, et ce, outre les frais du transport par route depuis le pays d’origine vers Sète.

C’est de l’argent fou qui est en jeu, surtout lorsqu’il s’agit d’Algériens et de l’Algérie. Le port de Sète est devenu, en quelque sorte, la bourse et la plateforme de négoce de bovins et ovins de toute l’Europe», nous apprendra cet éleveur de cheptel hollandais. Et malgré la crise sanitaire Covid-19, qui a ébranlé la planète toute entière et fragilisé les économies les plus puissantes, les importations bovines algériennes ont, curieusement paisiblement, gardé la pleine forme.

Le constat vient des logisticiens étrangers. Mais le cas Algérie, semble les avoir particulièrement «déboussolés». «Le seul paramètre qui me permettait d’avoir de la visibilité sur notre activité, c’était le cours du pétrole. Les cours ont chuté, pourtant, l’activité continue. Mon seul repère, je l’ai perdu», déclarait, en septembre 2020, à un magazine spécialisé compatriote, un haut responsable de la coopérative française Sepab. Mieux encore : «Tous les exportateurs de broutards à destination de l’Algérie ont été surpris de la vitalité des achats après le confinement faisant suite à l’arrivée de la Covid 19… C’est une reprise presque inespérée alors que les acheteurs algériens ne peuvent pas se déplacer en France pour agréer les animaux, que les prix du pétrole ont chuté et que la dévaluation du dinar a renchéri le prix des animaux», s’étonnait, début juin 2020, son collègue.

Et «Malgré un quasi arrêt en mars et avril, fin juin, le port de Sète avait déjà expédié 40 000 bovins (broutards et génisses laitières). Quelque 120 000 animaux ont été expédiés en 2019 (80% vers l’Algérie)», renchérira-t-il avant de conclure : «Et le besoin d’importer semble vouloir durer.» Tout y est dit, enfin presque !

 

Par  Naima Benouaret


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