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Raouf Boucekkine. Professeur d'économie

«Il faut une mise en branle rapide d’un plan de réformes structurelles sur 10-15 ans»

08 avril 2019 à 9 h 00 min

Professeur d’économie, directeur de l’Institut d’études avancées d’Aix-Marseille et membre senior de l’Institut universitaire de France, il revient dans cet entretien sur la situation difficile que traverse l’Algérie ces dernières années. Il explique les raisons de ce fiasco et plaide dans ce sillage pour une mise en branle rapide d’un plan de réformes structurelles sur 10-15 ans, et pour la mise sur pied d’un plan de sauvegarde d’urgence pour traiter rapidement les questions de financement public notamment. Mais, estime-t-il, le vrai challenge est essentiellement politique.

– Ces derniers temps, on parle beaucoup plus de transition politique, oubliant un peu la situation de l’économie nationale, une situation qui est justement l’une des raisons à l’origine de ce mouvement. Qu’en pensez-vous ?

Je vais porter le jugement strict du chercheur et ne pas entrer dans la course à l’échalote, où se sont lancés nombre d’experts supposés ces dernières semaines. Il y a 5 ans, précisément le 17 avril 2014, j’avais signé dans le quotidien français Le Monde, une tribune intitulée «Changeons le pouvoir avant qu’il n’explose». Vous vérifierez que le 17 avril 2014 était le jour de l’élection présidentielle du 4e mandat.

Nous assistons donc à une révolte, par ailleurs magnifique, qui aurait pu se produire il y a bien longtemps, même lorsque le niveau de nos réserves excédait les 200 milliards de dollars et que l’endettement total (interne et externe) était inférieur à 10% du PIB.

Nos concitoyens ne sont pas révoltés à cause de l’inflation ou du déficit budgétaire abyssal. De fait, toute la politique du régime a été orientée vers le maintien du niveau des transferts, subventions implicites incluses, pour stériliser la moindre velléité révolutionnaire, à commencer par l’horreur économique (pour utiliser l’expression de Viviane Forrester) de la réponse budgétaire au Printemps arabe en 2011, qui est le péché originel, l’erreur fatale du régime rentier.

Cela a encore été le cas après le contre-choc pétrolier de 2014 : tout faire pour éviter la colère du peuple. Mais la colère du peuple était inéluctable, et elle l’était non pas pour des raisons purement économiques, mais pour les biais dits «particularistiques», c’est-à-dire favorables à des groupes particuliers de la population, du régime rentier, bloquant de fait l’accès plein aux libertés politiques des individus.

La proposition indécente du 5e mandat est l’expression la plus ubuesque et donc la plus insultante du particularisme du régime algérien, elle a reçu la belle réponse populaire qu’elle mérite. Le vrai challenge qui arrive est donc essentiellement d’ordre politique.

– Comment faire justement pour assurer la refondation économique face aux risques actuels, notamment l’épuisement des réserves de change ?

Vous vous focalisez sur des variables-cibles, certes significatives, mais en fin de compte résiduelles. Combien de pays vivent avec de faibles réserves de change ? La grande majorité. Au début des années 90’, l’Inde n’était pas sûre d’être capable de payer plus d’une semaine ou deux d’importations, mais les gouvernants de ce grand pays ont lancé tellement de réformes significatives qu’ils n’en sont plus à regarder le niveau de leurs réserves tous les matins comme Harpagon et sa cassette.

C’est comme pour l’argent de l’informel, dont la remise dans le circuit bancaire est encore considérée par les autorités algériennes comme un objectif vital de l’économie nationale. Je ne l’ai jamais cru. Ce dont le pays a besoin depuis fort longtemps, c’est d’un plan de réformes structurelles sur une longue période. Il y a bien eu une tentative dans ce sens, à l’initiative de l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui a mobilisé une task force entre 2015 et 2017, et avec des gens aussi peu suspects de sympathie pro-régime que moi.

Mais même le plan de réformes très light (par rapport au rapport final de la task force remis au Premier ministre) adopté en Conseil des ministres le 26 juillet 2016 a été vite mis au placard. Il y a une explication d’économie politique simple à ce fiasco : dans un système rentier aussi verrouillé que le nôtre, aucune réforme profonde ne peut venir de l’intérieur. Le contre-choc pétrolier meurtrier persistant de 2014, menaçant directement et à court terme la stabilité du régime, aurait pu conduire à un aménagement du système ; la porte s’est ouverte un temps puis s’est refermée brusquement avec l’échéance présidentielle de 2019.

– Quel serait l’impact d’une telle situation sur l’économie ?

Ecoutez, l’économie algérienne est dans un état critique depuis fin décembre 2016-début janvier 2017, j’étais bien placé pour le savoir. Le statu quo dure depuis trop longtemps, pas seulement depuis février.

Vous avez la réponse ci-dessus. Il faut une mise en branle rapide d’un plan de réformes structurelles sur 10/15 ans et un plan de sauvegarde d’urgence pour traiter rapidement les questions de financement public notamment. Je ne veux pas m’avancer sur le design institutionnel de tout cela, je vois trop de gens empressés à ce sujet dans le débat public chez nous. Ce n’est vraiment pas mon rôle.

– A fin janvier, le montant du financement non conventionnel a dépassé les 6500 milliards de dinars, alors que d’autres tirages sont prévus, quels sont les risques que pourrait engendrer ce recours excessif à la planche à billets ? Le Trésor aura-t-il les moyens de rembourser la Banque centrale ?

J’aurais beaucoup à dire sur cette question. Je vais être court. La planche à billets est venue sur la table pour financer conjoncturellement l’économie algérienne pour passer le cap difficile de 2017/2018, les liquidités bancaires s’étant asséchées catastrophiquement (autour de 700 milliards de dinars seulement début 2017 !), en l’absence d’alternative de court terme et selon des conditions quantitatives et qualitatives précises, avec en sus le strict respect de la trajectoire d’ajustement budgétaire pluriannuelle 2017-2019 et le démarrage des réformes structurelles.

Quand je vois ce qu’il en est advenu, et je pèse mes mots, il y a de quoi être écœuré. Il est très facile de taper sur les fonctionnaires de la Banque d’Algérie. Il se trouve que c’est dans cette institution qu’il y a la plus grande compétence en matière de politique monétaire dans tout le pays (entre parenthèses, l’Algérie doit être l’un des rares pays où des gestionnaires et des experts-comptables peuvent parler avec autant d’aplomb de macroéconomie !). La Banque d’Algérie a limité la casse et je veux aussi croire que les fonctionnaires du Trésor ont fait de leur mieux.

Ce n’est pas tant les remboursements du Trésor dans 30 ans (au taux de 0,5% seulement) qui m’inquiètent. En plus du niveau irréel de la création monétaire, déjà le triple de ce qui a été recommandé, ce qui m’attriste profondément, c’est qu’on ait gelé dans l’intervalle toute réforme, notamment pour la diversification des sources de financement, de même que l’ajustement budgétaire. Et tout cela pour un butin, l’élection présidentielle de 2019, qu’ils n’auront pas.

– La Banque d’Algérie a publié un point de situation le 1er avril 2019 sur le financement non conventionnel. Qu’en pensez-vous ?

Oui, j’ai vu cela, et j’ai cru à un poisson d’avril ! J’ai toujours observé le plus grand respect pour cette institution, qui a été et reste le pilier le plus solide de l’économie algérienne. Je ne vais pas y déroger. Cette note porte la signature de Loukal et affidés: incompétence crasse et fourberie. Et quel sens de la falsification ! Citer quelques phrases prises ici et là dans des documents classés pour se refaire une virginité à bon compte quand l’heure du jugement approche, voilà qui dénote une grande classe chez le bonhomme. Pourquoi ne pas déclassifier toute la correspondance ?

En vérité, la transition d’une politique monétaire prudente en phase d’excès structurel de liquidités à une politique monétaire accommodante en période d’assèchement de la liquidité bancaire et de détérioration catastrophique de la trésorerie publique était unanimement admise, y compris au sein de la Banque d’Algérie. Il fallait la mettre en musique. Vous pensez bien que le choix final de la très grosse caisse n’a en aucun cas été suggéré par aucun expert, mais est venu de haut. Ce qui est logique, vu comment fonctionnait le système. Loukal n’est ni Laksaci, ni Hadj Nacer, ni Keramane. Il n’allait pas mordre la main qui l’a placé.

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