«Forte pression» pour libérer la voie au blé russe ! | El Watan
toggle menu
mardi, 23 avril, 2019
  • thumbnail of elwatan20190423

Algérie, historique acheteur stratégique pour la France

«Forte pression» pour libérer la voie au blé russe !

15 avril 2019 à 9 h 00 min

L’Algérie qui capte, à elle seule, 7 à 8 millions de tonnes/an du blé de la planète et où règnent en maîtres, voilà bien des décennies, les céréaliers tricolores, notamment dans le segment blé tendre, aurait tendance à basculer dans le giron de la Russie, pays dont elle est également client historique.

On sait qu’en Algérie il existe une forte pression pour que le pays s’ouvre au blé russe», le message de François Luguenot est clair : si la France risque, à moyen ou long terme, de perdre le grand marché algérien, du moins une bonne partie, c’est bien pour des considérations autres que commerciales. En effet, dans une longue interview accordée le week-end passé à une agence d’information économique africaine basée à Genève, le célèbre expert analyste de marché pense que «la question dépasse la seule problématique du secteur du blé : elle implique peut-être des accords gouvernementaux de plus haut niveau».

Tout porte donc à croire que la diplomatie d’influence menée par Moscou depuis que les céréaliers et exportateurs russes ont fait part, à l’automne 2018, de leur ferme intention de se positionner sur le marché national, a porté ses fruits : «Il paraît probable que le pays (Algérie) s’ouvrira à d’autres origines, d’autant que les Russes savent assurer un taux de grains punaisés inférieur à 0,1 %…», estime M. Luguenot.

Pourtant, en octobre 2018, son compatriote Denis Le Fers, chef du service économique de l’ambassade de France en Algérie, était bien plus optimiste quant à l’avenir du blé français en Algérie, l’un des plus grands importateurs/consommateurs de blé au monde : «Il n’y a pas de panique en France.

Jusqu’à 2017, le blé constituait le 3e poste d’exportation vers l’Algérie après l’automobile et le médicament. La France demeure un fournisseur fiable. Notre blé correspond aux besoins de l’Algérie. Les Russes ont certes augmenté leur production et amélioré leur qualité et nous en sommes conscients. Mais en termes de qualité, c’est le blé français qui répond le mieux aux critères du très rigoureux cahier des charges de l’OAIC», nous a-t-il déclaré.

Egrenant les facteurs plaidant en faveur de son pays, résolument déterminé à conserver dans sa musette le vieux gros client algérien, le diplomate était quasi formel : perdre leur place de choix sur le marché algérien ou se voir détrônés par leurs pairs russes ou autres ne risque, pour ses compatriotes céréaliers sans doute pas d’arriver de sitôt : «La France fait partie des grands pays producteurs et exportateurs de blé. Sa filière est reconnue pour l’excellence de sa production en blé tendre, et elle est un fournisseur fiable de l’Algérie, engagé dans un partenariat de longue durée», se réjouissait M. Le Fers.

Pas seulement. Tout ce qui se murmurait ça et là, au sujet de l’OAIC et son cahier des charges favorable à la France, était infondé : «Il s’agit d’un enjeu de concurrence, donc purement commercial. La dimension politique que l’on cherche à lui attribuer est injustifiée. L’Algérie n’achète pas une origine géographique, mais elle achète du blé en fonction de sa qualité et de son prix, selon des critères qu’elle a elle-même définis de manière souveraine», insistait le diplomate.

La filière céréalière, l’une des principales forces du commerce extérieur français

L’Algérie, qui capte, à elle seule, 7 à 8 millions de tonnes/an du blé de la planète et où règnent en maîtres, voilà bien des décennies, les céréaliers tricolores, notamment dans le segment blé tendre, aurait tendance à basculer dans le giron de la Russie, pays dont elle est également client historique.

Quasi-inexistant sur le marché de l’Afrique subsaharienne au début des années 2000, le blé russe y a vu sa part de marché bondir à environ 40% alors que celle du blé français s’est sensiblement contractée, passant de 33% à 10% actuellement. Au Maghreb, les céréaliers russes, longtemps laminés par les géants français mais aussi allemands et nord-américains et fortement fragilisés par la sécheresse historique que connut leur pays en 2010, semblent avoir recouvré la pleine forme aussi.

C’est dire que dans le secteur agricole et agro-alimentaire, la filière céréalière, notamment l’une des principales forces du commerce extérieur français, 3e excédent sectoriel (très concentré sur les boissons et les céréales) derrière le secteur aéronautique et spatial et la chimie, les parts de marché françaises à l’export sont susceptibles de s’éroder davantage surtout en Afrique. Sur ce continent et les marchés y étant traditionnellement desservis, la France, telle que décryptée par François Luguenot, pourrait connaître un recul marqué de ses ventes céréalières.

La 1re zone (Maghreb) compte quelques-uns des plus importants importateurs de blé de la planète ; l’Egypte, qui importe entre 11 à 13 millions de tonnes (Mt) et l’Algérie (environ 8 Mt, plutôt 7 Mt en 2018-2019), détaille M. Luguenot. De surcroît, «toutes les importations algériennes et la moitié des achats égyptiens sont effectués par un organisme d’Etat. La seconde zone (Afrique subsaharienne) plus atomisée, est dominée par le Nigeria qui importe annuellement plus de 5 Mt», poursuit-il.

Historiquement très diversement présente sur ces marchés, «la France exportait beaucoup vers le Maroc, la Tunisie et l’Algérie. Depuis plusieurs années, les deux premiers pays se sont plutôt orientés vers l’Argentine et les pays de la mer Noire. Reste l’Algérie où le cahier des charges (en particulier le très faible taux de grains punaisés) exclut pour l’instant virtuellement la Russie et l’Ukraine. Vers l’Egypte, la France exporte de façon sporadique : la Russie domine complètement ce marché».

Est-ce à penser que les exportateurs tricolores, de plus en plus bousculés par la concurrence de nouveaux arrivants sur le marché mondial, doivent particulièrement s’inquiéter de la montée en force du blé russe sur le continent ? Est-ce à se demander aussi si Paris ne devrait pas prendre plus au sérieux la détermination de Moscou, maintes fois officiellement exprimée, à actionner son «rouleau compresseur» aux fins de lui ravir une grosse part de marché en Algérie, qui débourse, bon an mal an, plus de 500 millions de dollars dans les achats auprès de la France de la quasi-totalité (98%) des besoins de consommation de blé tendre (7 Mt) ?

Enjeux géostratégiques

«La récolte française catastrophique de 2016 a bouleversé la situation : elle a conduit les pays d’Afrique de l’Ouest à d’autres origines, en particulier au blé russe ; cette année-là, les exportations françaises ont chuté à un peu plus de 1 Mt et ne se sont pas redressées l’année suivante ; on peut s’attendre à une reprise en 2018 2019. Il est clair que, désormais, le blé français fait face au blé russe mais également au blé argentin sur toute l’Afrique, sauf en Algérie», analyse M. Luguenot.

Cela, tempère-t-il, «ne signifie pas qu’il ne s’en exportera plus, mais qu’il doit être compétitif par rapport à celui des autres origines…» Tout porte donc à croire que les céréaliers français ne sont pas près de rater les «moissons» à venir, mettant tout en œuvre afin de bétonner leur place et d’optimiser leur progression en Algérie, et ce, en dépit des quelques déconvenues dues aux aléas climatiques de ces dernières années.

D’une valeur de 851 millions d’euros en 2015, les exportations de céréales sont passées à 625 millions en 2016 puis à 615,5 millions en 2017 avant de repartir à la hausse au 1er semestre 2018 pour atteindre 380 millions d’euros contre 232 millions à la même période 2017, soit un bond de 63,7%, selon les Douanes françaises. Une non négligeable hausse s’expliquant essentiellement par «l’augmentation des prix mondiaux des céréales et un effet de rattrapage grâce à un retour à la ‘‘normale’’ après la baisse de production sur la campagne 2016/2017, due aux intempéries en France».

En termes de tonnages, les achats algériens de blé français ont franchi les 4,8 millions de tonnes (Mt) sur les campagnes 2015/2016, (70% de parts de marché) contre 2,1 Mt sur 2016/2017 (36%) et 4 Mt sur 2017/2018 (60%).

La période faste du blé français serait elle, par ailleurs, menacée par des concurrents potentiels autres que les Russes, surtout lorsqu’on sait que l’Algérie, 3e importateur mondial de blé derrière l’Egypte et l’Indonésie, est résolument décidée à diversifier ses sources d’approvisionnement ? «D’autres pays producteurs sont déjà en concurrence avec les céréaliers français sur le marché algérien.

C’est notamment le cas de l’Argentine (27% de parts de marché en blé tendre sur la campagne 2017/2018), des pays baltes et des Etats-Unis, parce que leur production répond, elle aussi, au cahier des charges de l’OAIC», nous avait répondu M. Le Fers, mettant l’accent sur la sécurité alimentaire (blé tendre) en Algérie, laquelle sécurité constitue, selon lui, une «priorité absolue» pour la France : «Si l’approvisionnement en blé de l’Algérie est un enjeu stratégique parce que cela touche d’abord à la sécurité alimentaire des Algériens, c’est aussi un enjeu normal de concurrence entre producteurs auprès d’un client.

Si les Russes parviennent aux standards de qualité exigés par le cahier des charges de l’OAIC, la filière française sera face à un nouveau concurrent avec un poids puissant. La concurrence ne peut que motiver davantage notre filière française à viser l’excellence et le maintien de la régularité de son offre auprès de son partenaire historique qu’est l’Algérie.» 

Lire aussi

Loading...

Related Post

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!