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Farid Bourennani. Expert en ingénierie financière et stratégies : «La perte de confiance est tangible»

09 septembre 2019 à 9 h 24 min

Comment se présente à votre avis la rentrée sociale et économique avec toutes les difficultés que traverse le pays et les incertitudes politiques ?

La crise financière annoncée déjà depuis de nombreuses années, les échecs successifs de réformes conjuguées à l’absence d’alternatives politiques, sont autant d’éléments qui caractérisent cette rentrée sociale. L’Algérie se trouve aujourd’hui dans une incertitude politique aggravée par des divergences de vue entre les tenants du pouvoir qui souhaitent organiser au plus vite une élection présidentielle pour parer à la vacance de la fonction de Président élu, et le peuple, qui souhaite comme préalable que la Constitution retaille la fonction présidentielle, qu’il y ait création d’organes indépendants d’organisation et de contrôle des élections afin de parvenir à l’élection d’un président de la République légitime et populaire.

Parallèlement, l’institution judiciaire a jugé opportun de lancer une vague d’enquêtes très médiatisées sur les grandes entreprises privées et leurs propriétaires, d’une part, et sur des ex-dirigeants politiques pour enrichissement suspect, d’autre part. Ce qui a fortement impacté le monde de l’entreprise.

Justement, qu’ en est-il de cet impact ?

Les grandes entreprises qui ont été épargnées par la justice du gel de leurs comptes bancaires se sont vu dans leur majorité suspendre les conventions de financement. Il s’agit là d’un effet collatéral induit par des réactions de panique des dirigeants de banques publiques, qui ont peur d’être incriminés pour crédits de complaisance et dilapidation de deniers publics et des dirigeants de banques privées internationales, sur injonction de leurs maisons mères pour protéger leurs comptes d’exploitation au risque de se voir reprocher une rupture abusive et devoir indemniser les préjudices qui en découlent. Plus généralement, dans un contexte de crainte, les banques sont devenues un point de blocage dans le financement de l’économie en rendant extrêmement difficile tout financement.

Et pour les entreprises incriminées ?

Les entreprises incriminées représentent environ 50 000 emplois directs, les dégâts chez leurs fournisseurs et leurs sous-traitants, qu’elles ne peuvent pas payer, sont difficiles à chiffrer pour le moment, tant que les dépôts de bilans et les licenciements ne sont pas recensés. Très peu d’entreprises prévoient des perspectives de croissance ou de développement par l’investissement. La perte de confiance est tangible. Les IDE (Investissements directs étrangers) sont inexistants.

La contribution de l’Etat au plan de charge des entreprises, notamment dans le BTP, sera limitée, car lui-même doit entreprendre des réformes drastiques et se serrer la ceinture pour faire face à des déficits chroniques de la balance budgétaire, balance des paiements et baisse continue des réserves de change. Il est à souligner l’absence des partenaires sociaux, d’une part les défenseurs des salariés et des emplois, tels que l’UGTA, omniprésente dans le passé et les associations patronales pour défendre les entreprises, notamment face aux banques et dédiaboliser les entrepreneurs.

Le dégel des comptes bancaires des entreprises, dont les patrons ont été incarcérés, atténuera-t-il les difficultés de ces sociétés sur le plan financier ?

D’abord le gel des comptes aurait dû s’accompagner dès le départ par la désignation d’administrateurs, car des dégâts ont déjà été occasionnés à ces entreprises. Ceux qui ont décrété le gel des comptes n’ont pas mesuré les conséquences. La grande majorité des entreprises privées sont des entreprises familiales, dont l’organisation et la gouvernance sont restées centralisées autour du ou des fondateurs, alors même que le volume et le nombre de leurs activités se sont considérablement accrus dans des laps de temps courts.

L’absence brutale du dirigeant propriétaire principal met à nu les carences de gouvernance, d’organisation et de gestion. La désignation d’un administrateur comme préalable à la libéralisation des comptes démontre que la mission de l’administrateur sera de superviser les dépenses.

C’est là une vision très restrictive du rôle d’un administrateur judiciaire. Je rappelle qu’en France il s’agit d’une profession à part entière. En Algérie, il s’agit d’une mission temporaire de supervision des comptes et de ce fait la justice désigne des profils d’expert-comptable ou de commissaire aux comptes. L’administrateur se doit d’essayer de sauvegarder l’entreprise en lui redonnant des conditions de poursuite ou de reprises d’activités.

Il s’agit de négocier avec les fournisseurs les sous-traitants, de recouvrer des créances, y compris celles dues par les entités publiques, d’amener les banques à reprendre leurs soutiens financiers ou contracter de nouveaux accords, reconsidérer les activités de l’entreprise sur la base de la contribution de chaque branche à la rentabilité de l’entreprise comparativement à la consommation de capitaux.

Qu’en est-il de la situation financière du pays au moment où les grandes lignes du projet de loi de finances 2020 se font attendre, un dossier sur lequel on parle encore de rationalisation des dépenses, comme ce fut le cas pour les précédents exercices, sans pour autant s’outiller de moyens efficaces pour éviter la dilapidation de deniers publics ? Globalement, comment s’annonce 2020 sur le plan économique sur des solutions en matière de gouvernance politique ?

Pas d’éléments d’information suffisants qui permettent de se prononcer sur les réformes qu’entreprendra réellement le gouvernement provisoire puisqu’a priori il ne sera pas là pour les mener à bon port. Quant à la gouvernance politique, nous sommes dans l’expectative du dialogue de sourds et du bras de fer qui se déroule depuis des mois entre les tenants du pouvoir et le peuple. Pour conclure, je souhaite rappeler que pour sortir de la récession, il faut permettre aux entreprises d’entreprendre, de prendre des risques.

Notre pays a besoin d’intégrer la jeunesse qui arrive sur le marché de l’emploi en créant de nombreux postes d’emploi, en exploitant les gisements que sont les économies du savoir, le digital et plus généralement les services. Les exportations de biens, mais aussi des services sont largement inexploités, il faut permettre aux exportateurs de conserver 100% des revenus en devises, ce qui permettra d’alimenter les banques commerciales en encaissant les devises de la clientèle et permettre l’essor d’un marché interbancaire des devises.

La stratégie économique du pays ne doit pas être morcelée au sein de plusieurs ministères (Commerce, Industrie, Energie, Finances) mais au sein d’un ministère de l’Economie et des Finances qui mesurera tous les impacts des orientations prises.

Et je finirais par militer pour la convertibilité du dinar, car, en dépit de tout ce qui se dit, si le dinar avait été convertible, nous ne parlerions pas de surfacturation des importations, de violation de règlements des changes. En somme, la majorité des estimations de devises perdues et des accusations portées contre les hommes d’entreprises n’auraient pas existé.


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