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Alexandre Kateb. Economiste

«Concilier les réformes économiques avec les cycles politiques et la gestion de l’urgence sociale»

15 avril 2019 à 9 h 00 min

Pour Alexandre Kateb, économiste et maître de conférences à Sciences Po Paris , il y a encore une chance de piloter la transition de manière endogène. Mais, avertit-il, si l’occasion n’est pas saisie, ce sera un aller simple vers le FMI. D’où l’urgence de concilier le temps long des réformes économiques avec celui des cycles politiques et avec la gestion de l’urgence sociale. Un chemin qui passe, selon notre économiste, par une refondation de la gouvernance publique et par la mise en place d’un nouveau compromis entre les acteurs politiques, économiques et sociaux.

– Abdelaziz Bouteflika a fini par démissionner sous la pression de la rue, laissant derrière lui un pays en faillite et gangrené par la corruption. Quel bilan en faites-vous ?

Le bilan que j’en tire, c’est l’énorme gâchis de ressources matérielles et humaines provoqué par l’immobilisme, alors même que la situation se dégradait depuis plusieurs années.

À cela s’ajoute un système opaque de prise de décisions qui évitait de s’attaquer aux vrais problèmes tout en redistribuant la rente au profit d’une minorité. La crise a dévoilé les tares d’une économie tirée par les hydrocarbures et la commande publique, qui n’a pas réussi à faire sa mue. L’Algérie n’est pas un cas à part. Il suffit de regarder l’Angola, le Nigeria ou le Venezuela pour voir les effets d’un cocktail explosif à base de rente, d’immobilisme et de corruption.

Cela a été doublé en Algérie par une personnalisation à outrance du pouvoir qui masquait une vacance effective et un logiciel intellectuel en panne. Les commencements étaient pourtant prometteurs, avec la modernisation économique engagée par le président Bouteflika lors de son premier mandat, et la volonté de donner à l’Algérie une place de grande puissance méditerranéenne et africaine.

Il y a eu des réalisations. Mais l’absence de mise à niveau de la gouvernance publique et l’abandon progressif de la discipline budgétaire ont eu raison de ces efforts. La subordination – voire la subornation – de l’institution judiciaire et l’étouffement des corps intermédiaires ont ouvert la voie à la gabegie, au népotisme et à la corruption.

– Parallèlement au changement du système politique, le changement s’impose sur le plan économique. Comment procéder, quels sont les principaux éléments à prendre en charge pour réussir la transition et quel modèle de croissance devrait-on alors mettre en marche ?

Il faut savoir où on veut aller avant de parler de transition. La question du modèle de croissance est liée à des choix fondamentaux. Est-ce qu’on est prêt à renoncer aux subventions ? Est-ce qu’on est prêt à faire davantage confiance aux entrepreneurs privés, dont certains sont aujourd’hui discrédités ? Ce sont à toutes ces questions qu’il faut répondre.

La question du modèle de croissance, c’est plus fondamentalement celle du modèle de société. Si on regarde les expériences de transition dans le monde, il y a deux grands archétypes : les réformes graduelles et la thérapie de choc. Compte tenu de l’histoire et des spécificités de l’Algérie, je ne crois pas à la pertinence de la thérapie de choc. Celle-ci a rarement fonctionné d’ailleurs.

On cite le Chili ou la Pologne. Mais dans le premier cas, cela a été imposé par une dictature militaire, et dans le second cas, le pays a été très fortement soutenu par l’Union européenne. L’Algérie continuera à être une économie mixte, mais c’est aussi le cas des Emirats, de la Norvège ou de la Malaisie. Ce qui ne les a pas empêchés de se développer. Ces pays ont su conjuguer l’Etat et le marché, chacun dans son rôle.

– L’aspect social commence à prendre de l’ampleur dans les revendications populaires. Cela ne dévoile-t-il pas les risques liés à l’explosion sociale avec la baisse du pouvoir d’achat et la hausse du chômage ?

La gestion de la donne sociale sera un élément clé pour assurer le succès de la transition, pas seulement dans les mois mais dans les années à venir. En Tunisie, la Révolution du Jasmin n’a pas abouti à un changement de modèle économique. La puissante UGTT a privilégié la redistribution sociale, à travers la hausse des salaires des fonctionnaires et des salariés des grandes entreprises.

Cela a creusé le déficit des finances publiques et a renforcé le dualisme entre certaines catégories protégées et la masse des travailleurs, qui vit – ou plutôt qui survit – grâce à l’économie informelle.

L’Algérie vit une crise multidimensionnelle tout aussi compliquée, mais avec une économie beaucoup moins diversifiée. L’urgence est dans le rétablissement des comptes publics, ce qui va nécessiter une politique de rigueur et des sacrifices à court terme. Il faudra que ces sacrifices soient répartis de la manière la plus équitable possible, en exonérant les couches défavorisées.

– Des propositions émanent du côté de certains acteurs, notamment Nabni qui a ouvert le débat au public. N’y a-t-il pas lieu de généraliser ces initiatives pour trouver une issue à la situation économique actuelle ?

Toutes les initiatives sont les bienvenues. Il faut qu’un grand débat national s’organise. Derrière le consensus en faveur du changement, il y a des visions, des positions doctrinales et des interprétations différentes de ce qu’il faut faire.

Le débat doctrinal est souvent résumé de manière caricaturale en une opposition entre les libéraux et les étatistes. Mais c’est une simplification. Il y a d’un côté un fort désir de justice sociale et d’égalité, en lien avec l’ADN révolutionnaire du pays, qui demeure présent aujourd’hui, même s’il a été dévoyé à des fins populistes.

Ce prisme égalitariste répond aussi à un sentiment de frustration, notamment chez les chômeurs et les travailleurs précaires qui sont excédés par l’opulence et les excès d’une certaine oligarchie et qui réclament, à juste titre, le droit à une vie décente.

D’un autre côté, il y a un besoin urgent de mise à niveau de la sphère économique, à travers une plus grande ouverture sur le monde et surtout plus de cohérence et d’efficacité en matière de gestion publique. A titre d’exemple, l’Algérie a signé un accord déséquilibré avec l’Union européenne mais elle n’a pas avancé d’un iota dans son processus d’adhésion à l’OMC.

En définitive, il faut arriver à concilier le temps long des réformes économiques avec celui des cycles politiques et de la gestion de l’urgence sociale. Cela passe par une refondation de la gouvernance publique et par la mise en place d’un nouveau consensus, c’est-à-dire d’un nouveau compromis entre les acteurs politiques, économiques et sociaux.

– En cette conjoncture difficile, les banques ont un grand rôle à jouer en orientant les crédits vers l’investissement productif de manière à créer de l’emploi ; comment faire dans ce cas au moment où le recours à la planche à billets est de plus en plus important ?

Les crédits ont été peu orientés vers l’investissement productif. La planche à billets a surtout servi à renflouer les caisses de l’Etat et à gagner du temps, en créant un confort illusoire. Pour contrecarrer ses effets délétères, la Banque d’Algérie a absorbé une partie des liquidités excédentaires.

Il faut désormais aller vers une situation qui oblige les banques à innover et à orienter les ressources vers des projets bancables. La fin de la planche à billets va mettre à nu la fragilité d’une économie qui dépend de la commande publique. Le secteur de la construction représente plus de 15% de la valeur ajoutée et de l’emploi. C’est un record mondial !

Il y aura donc un ajustement inévitable. Des solutions existent cependant. On peut financer le logement différemment, à travers des instruments comme la Société de refinancement hypothécaire ou la finance participative. On peut aussi solliciter l’aide de la BAD et de la Banque mondiale, à travers des lignes de crédit dédiées au secteur privé. Ces institutions apportent une expertise technique dont on aurait tort de se priver. Il y a encore une chance de piloter cette transition de manière endogène, mais si l’occasion n’est pas saisie, ce sera un aller simple vers le FMI.

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