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Insécurité alimentaire généralisée et appauvrissement accéléré des populations

Comment y faire face sans risque de déstabilisation politique, économique et sociale ?

18 mai 2020 à 9 h 09 min

Devant la montée des périls qui menacent la stabilité et l’indépendance de notre pays, ceux qui ont les instruments légaux de protéger la nation et de défendre sa souveraineté se doivent d’anticiper l’après-dé-confinement et d’appréhender dès à présent les défis et les enjeux du nouveau monde qui naîtra des bouleversements actuels, en comptant désormais uniquement sur notre peuple à qui il faudra restituer démocratiquement le pouvoir pour libérer sa formidable énergie citoyenne seule à même de préserver le pays de l’effondrement.

 

L’éclairage que j’apporte depuis mon poste d’observation aux Nations unies est alimenté par les analyses de pays du Nord et du Sud confrontés aux conséquences de cette pandémie, à savoir une récession économique dévastatrice entraînant une insécurité alimentaire généralisée et un appauvrissement accéléré des populations, tout en m’inspirant des programmes d’action de ces pays pour y faire face sans risque de déstabilisation politique, économique et sociale.

Toutes les analyses aboutissent à la même conclusion : il faut agir vite sur le plan politique sous peine de perdre le contrôle de la situation après le dé-confinement. C’est vrai en Algérie comme ailleurs.

La crise est multidimensionnelle, structurelle et non conjoncturelle

En effet, notre pays connaît une crise à la fois sanitaire, énergétique et agricole, aggravée par une pluviométrie insuffisante, des domaines qui relèvent du champ économique et social. Ceci préoccupe et détourne l’attention des gouvernants de la question politique sous-jacente alors que c’est de la réponse à cette question que dépend fondamentalement la résolution de cette crise multidimensionnelle, et ce, de façon durable.

Sur le plan sanitaire, c’est une évidence que le coronavirus ne disparaîtra pas avec la fin de la pandémie. Les spécialistes disent que ce virus va rester jusqu’à l’arrivée d’un nouveau vaccin pour l’éradiquer et ceci n’est pas pour demain. Cette crise aura le mérite de nous révéler les carences structurelles du système de santé auxquelles il faudra faire face à l’avenir.

Elle met en lumière non pas la force de ce virus mais la faiblesse de ce secteur. Cette pandémie a fait ressortir également de manière dramatique, le besoin vital des services de santé publique efficaces et robustes, ainsi qu’au droit de tout citoyen d’avoir accès, sans entrave, aux soins de santé. Elle a également mis l’accent sur le rôle fondamental des gouvernements qui doivent pourvoir aux besoins de leurs citoyens en cas d’urgence nationale, et l’importance de compter sur des services publics solides et opérationnels en tout temps. Ceci rend inéluctable l’émergence d’un nouveau modèle de développement plus équitable et plus durable.

Pour ce qui est de l’énergie, la crise qui frappe ce secteur avec un prix du pétrole bas n’est pas non plus conjoncturelle et s’inscrit dans la durée, impliquant avec la baisse drastique des recettes d’exportation, la réduction concomitante et inévitable des importations, et rendant urgente les économies d’énergie et la transition énergétique vers les énergies renouvelables

Quant au secteur agricole, structurellement déficitaire, il a besoin d’une meilleure gestion de l’eau et d’une réorganisation profonde pour assurer une autosuffisance alimentaire, car le pays ne pourra plus se nourrir de ses importations.

Pour l’ensemble de ces raisons, le pays est appelé à affronter non seulement une crise sanitaire qui va durer, mais avec une baisse drastique de ses moyens financiers, elle est confrontée également au défi d’assurer en même temps l’accès de tous aux services sociaux de base, la disponibilité de produits de première nécessité, et les intrants pour la production locale essentielle à la substitution des importations dans un processus impératif de diversification de l’économie.

La crise mondiale a replié les pays sur eux-mêmes, rendant inopérantes la solidarité et la coopération multilatérale. Désormais, le pays ne peut donc compter véritablement que sur ses ressources propres et sur son peuple qu’il faudra associer à ce combat pour la survie après la pandémie.

Les premières réponses apportées à cette crise sont nécessaires mais pas suffisantes

L’urgence à laquelle s’attelle le système de gouvernance pour éviter la propagation du coronavirus et sauver des vies, les mesures de réduction immédiates des importations de seconde nécessité, d’encadrement des dépenses de fonctionnement et d’investissement, pour préserver les équilibres budgétaires internes et externes, sont certes nécessaires mais insuffisantes.

Pour la simple et bonne raison que ces mesures d’austérité auront des implications sur le pouvoir d’achat et le niveau de vie de la population dans son ensemble et, de ce fait, sont sources de tensions sociales lesquelles ne pourront pas être dissipées, ni par des éléments de langage faisant appel au sens de responsabilité des citoyens, ni par des démonstration de force du pouvoir.

Devant cette réalité menaçant la stabilité du pays, songeons à ce qu’un père de famille, qui n’est plus en capacité de nourrir ou soigner décemment ses enfants, aurait fait. Il les aurait réunis en leur expliquant la situation et discuter des voies et moyens de s’en sortir. Notamment convenir ensemble de ce que le budget familial peut financer, des dépenses à supprimer ou à limiter. Un tel processus participatif permet de réduire les tensions familiales et faire accepter les privations

A l’échelle de la nation, cela signifie que les gouvernants ont le devoir impératif d’associer les citoyens à la sortie de cette crise multidimensionnelle. Les mesures de confinement et de déconfinement, d’austérité et de mobilisation, décrétées en haut lieu, ne seront pas exécutées dans la durée par la contrainte. Seule la participation des citoyens à la formulation des décisions qui leur sont appliquées permettra d’obtenir l’adhésion populaire.

Exprimé en d’autre termes, le système de décision centralisé et unilatéral actuel est contre-productif et nécessite une démocratisation urgente des institutions pour gérer cette crise dans la durée. Le primat du politique s’impose désormais pour relever les défis actuels et préparer l’avenir. Avec le statu quo politique en vigueur qui perpétue l’ancien système de gouvernance, les citoyens ne font plus confiance à l’Etat et à ses services publics, pour protéger leur santé et leur garantir un pouvoir d’achat décent. La peur des pénuries alimentaires s’ajoute à l’angoisse d’un avenir sans perspective de progrès économique et social.

L’Etat n’a pas non seulement les ressources suffisantes pour satisfaire les aspirations sociales de la population exacerbées par le confinement, les privations et l’absence de perspectives, mais n’a pas non plus des institutions réellement représentatives de la population en mesure de calmer les revendications citoyennes.

Sans l’adhésion de la population une politique d’austérité- qui se limiterait aux dépenses sociales de base pour financer les produits de première nécessité, à l’allocation d’un revenu minimum aux familles, et à l’accès de tous aux services publics essentiels- ne pourra pas être soutenue durablement. D’autant plus que le décollage économique auto-centré pour y pallier n’est pas pour demain.

Il est devenu vital d’accélérer la démocratisation de l’État et de ses institutions

Dans un tel contexte, l’urgence est de gagner la confiance des citoyens. Avec le statu quo politique actuel, le discrédit du pouvoir ne fera que s’accentuer quand bien même l’Etat ferait tout pour résoudre la crise sanitaire dans de bonnes conditions. C’est la raison pour laquelle l’unique solution pour faire face à la crise est d’accélérer l’émergence de forces crédibles, dans un processus démocratique et non de cooptation, qui soient en mesure de s’adresser au peuple et d’être écoutées, dans les circonstances exceptionnelles que vit le pays.
Cela revient à donner le pouvoir aux citoyens.

Les laisser libres de choisir dans la transparence les institutions, les hommes et les politiques économiques et sociales qui leur conviennent. C’est l’unique façon de gagner la confiance des citoyens, prêts à faire des sacrifices sans se révolter dès lors que toute mesure d’austérité serait approuvée par leurs représentants démocratiquement élus.

Pour y parvenir, tout plaide pour une transition politique qui garantirait des élections libres, transparentes et démocratiques au niveau national pour donner au pays une Assemblée Nationale légitime à pouvoir constituant, et un gouvernement crédible car représentatif de la population. Le référendum sur la constitution, issue de cette Assemblée, interviendrait au terme et non pas au début de ce processus. Un dialogue sincère et transparent avec les acteurs du monde politique et de la société civile sans exclusive permettrait de construire un consensus national sur cette transition, à l’exemple d’autres pays dans le monde qui ont réussi à la réaliser.

Un tel dialogue nécessite au préalable des mesures d’apaisement, qui prouveraient concrètement la volonté politique du pouvoir de respecter à la fois les règles universelles d’un Etat de droit et ses engagements de démocratisation de l’Etat et de ses institutions.
Les amendements du code pénal qui entravent la liberté d’expression, le maintien en détention de journalistes et de citoyens pour délits d’opinion ne favorisent pas un tel dialogue et sapent la confiance de la population, qui considère ces mesures injustes. Rien ne peut donc justifier leur application.

Sur un autre registre, l’Etat ayant vocation à rechercher le bien être de sa population pourquoi dans ces conditions n’allège t’on pas la souffrance des familles dont les enfants sont en prison en les libérant, pourquoi tarde-t-on à apaiser l’inquiétude des parents en répondant à leur besoin d’information sur la rentrée scolaire et les dispositions prises pour les examens dans ce contexte de pandémie ?

Ce sont des dispositions simples à prendre dont la portée est considérable pour la crédibilité de l’Etat et de ses institutions. Qu’attend-on pour le faire ?

Compter sur notre peuple devient un impératif pour préserver la souveraineté nationale

Les initiatives citoyennes pour faire face à la crise sanitaire au niveau des quartiers de nos villes et de nos villages démontrent s’il en était besoin qu’on peut compter sur les capacités des Algériennes et des Algériens à se mobiliser «tous pour un, un pour tous» en faisant preuve d’entraide et de solidarité face à la gravité de cette crise et de ses conséquences.

L’engagement de nos médecins et du personnel soignant dans la prévention et la lutte contre la pandémie, pour sauver nos compatriotes au péril de leur vie, illustre parfaitement cette fraternité qui unit notre peuple face à l’adversité, chaque fois qu’il fait l’objet d’agressions extérieures d’où quelles viennent. Raison de plus pour ne pas douter de sa mobilisation dès lors que la patrie est en danger.
Compter sur notre peuple est devenu un impératif car les conséquences économiques de la pandémie dans le monde vont impacter durablement les conditions de vie et de travail de tous, sans exception.

Pour mobiliser le peuple, les décideurs devraient s’engager sincèrement dans un dialogue sérieux, responsable et transparent lui permettant d’assumer pleinement sa citoyenneté et de prendre en main son destin menacé par une crise multidimensionnelle durable, ouvrant ainsi l’espoir d’un meilleur avenir. Cette option politique de démocratisation est la seule voie qui peut donner du mouvement au statu- quo politique et entraîner la société à se mobiliser pour sauver le pays de l’effondrement.

Comme le temps presse, le calendrier de la démocratisation doit être accéléré car au plan international, la crise épidémique Covid-19 va entraîner une invasion prévisible des multinationales frappées par la récession, pour se refaire une santé financière à nos dépens. Sous prétexte de «nous aider», ces multinationales viendront capter nos marchés et nos ressources comme si de rien n’était.

Les états-majors de ces firmes, forts du soutien politique et militaire de leurs gouvernements respectifs, sont en train d’échafauder des stratégies pour s’approprier nos richesses, du sol, du sous-sol, de la mer et du soleil, sans contrepartie véritable. Seul un peuple rassemblé derrière les dirigeants, qu’il aura élus démocratiquement, pourra prémunir le pays de cette invasion.

C’est l’occasion de rappeler que le capitalisme fer de lance du néolibéralisme a favorisé le marché dominé par ses multinationales pour désarmer les Etats et réguler la mondialisation, dépossédant ainsi les pays en développement de leurs souverainetés : souveraineté alimentaire, souveraineté de la santé, souveraineté de l’éducation et évidemment souveraineté de la sécurité. Cette pandémie confirme l’échec des politiques néolibérales dans le monde qui considéraient qu’un système de santé est une entreprise soumise aux lois du marché alors qu’il représente des valeurs sociales et humaines dont l’impact sur l’économie d’un pays est considérable en termes de progrès social et de cohésion de la société

C’est dans ce contexte et en pleine conscience des défis et des enjeux présents et futurs qu’il faudra faire preuve de solidarité à l’égard de pays voisins qui relèvent de notre profondeur stratégique.

Devant les égoïsmes nationaux révélés par cette crise, le développement autocentré est désormais la seule voie possible qui garantira la sauvegarde de nos souverainetés.

Compter sur soi n’est pas un repli sur soi. En ce temps de menaces multiples qui pèsent sur tous les pays et sur tous les continents, l’instauration d’un Etat de droit, démocratique et social, qui permettra à notre peuple d’exercer son droit à l’autodétermination et de disposer ainsi du pouvoir légitime de décider de son destin, est la seule voie, raisonnable et incontournable, pour préserver la stabilité et l’indépendance de notre pays et assurer à tous un niveau de vie décent.

 

> Par Mohand Amokrane Cherifi

Expert auprès des Nations unies



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