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mercredi, 08 décembre, 2021
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Brahim Guendouzi. Économiste : «Le cycle inflationniste est en train de s’installer dans la durée»

10 mai 2021 à 10 h 33 min

 

  • Quel bilan doit-on faire de la gestion des prix des produits alimentaires durant le mois du Ramadhan ?

Globalement, les prix des denrées alimentaires se sont maintenus à un niveau élevé de façon inattendue, comparativement aux mois passés où la hausse restait limitée à la première semaine du Ramadhan coïncidant avec le rush des consommateurs sur les marchés. Malgré une situation économique difficile induite par la crise sanitaire, force est de constater que les comportements tant du côté de l’offre que celui de la demande n’ont pas infléchi. L’activité commerciale a repris de sa vitalité après avoir connu une morosité suite aux contraintes imposées par les protocoles sanitaires. Aussi, la disponibilité des produits locaux et importés, est satisfaisante. Cependant, la tendance haussière des prix ne peut être appréciée dans sa durabilité qu’après la fête de l’Aïd, avec le ralentissement de la consommation et surtout le retrait momentané de quelques d’intermédiaires occasionnels. Certains prix vont s’ajuster probablement vers la baisse et toucheront quelques produits frais. Sinon, le cycle inflationniste est en train de s’installer dans la durée car favorisée par la conjoncture économique actuelle.

  • Nous assistons à une quasi démission des pouvoirs publics face aux réseaux de distribution et autres spéculateurs qui sont devenus les principaux régulateurs du marché. A quoi est dû cet échec du contrôle par l’Etat ?

Le secteur de la distribution brasse beaucoup d’argent et attire de nombreux intermédiaires disposant d’une surface financière considérable et d’importants moyens matériels (moyens de transport, zones de stockage, locaux commerciaux, chambres froides, etc.). Les pouvoirs publics agissent plutôt en amont chez les producteurs que ce soient au niveau des agriculteurs et éleveurs en leur fournissant les inputs nécessaires ou bien les industriels-transformateurs en procédant à divers contrôles (qualité, fiscalité, financement bancaire, etc.). Les activités avales sont moins régulées car ce sont plus les producteurs qui s’en chargent en cédant leurs produits à des intermédiaires dont le rôle est de les faire parvenir aux consommateurs. Mis à part les biens dont les prix plafonnés car ils font l’objet de subventions par l’Etat, les autres prix sont libres.

Mais en l’absence d’une concurrence saine, le processus de formation des prix n’obéit pas à une logique de marché, faisant en sorte que plusieurs intervenants qui arrivent à s’introduire dans les circuits de commercialisation et disposent ainsi de quantités appréciables de produits, fixent chacun sa propre marge commerciale. Ajouté à cela, l’utilisation du paiement cash dans les transactions commerciales, l’absence de facturation, le recours à des prête-noms, la vente sur pied dans l’agriculture, la faiblesse du contrôle sanitaire et phytosanitaire, autant de pratiques qui réduisent l’impact de l’intervention des services de l’Etat. En définitive, vouloir mettre de l’ordre dans le secteur sensible de la distribution, c’est s’attaquer à la fois à toutes ces pratiques, sachant que l’organisation économique actuelle ne milite pas en faveur d’un tel changement. De même, le système des subventions de prix de certains produits alimentaires de première nécessité, vidé de son sens, est appelé à être révisé pour un meilleur ciblage afin d’en faire bénéficier les seuls nécessiteux.

  • Vous aviez prédit, dans un précédent entretien, une continuité de la tendance haussière des prix, sur des mois, notamment du fait de la récession économique. Existe-t-il tout de même des leviers sur lesquels on peut jouer pour limiter cette inflation galopante ?

Des hausses de prix se manifestent dans plusieurs secteurs d’activités, particulièrement dans l’agroalimentaire comme on vient de le constater durant ce mois sacré de Ramadhan. La conjugaison de plusieurs facteurs ont rendu la poussée inflationniste inéluctable. Tout d’abord, les producteurs sont confrontés à des surcoûts engendrés par la pandémie, qu’ils répercutent sur les prix de vente. Ensuite, le poids du secteur informel a fait en sorte qu’il existe une multitude d’intermédiaires qui parasitent le secteur de la distribution rendant la formation des prix opaque pour un grand nombre de produits dont particulièrement les denrées alimentaires. La forte dépréciation de la monnaie nationale, décidée par la Banque d’Algérie ces dernières semaines, va renchérir les produits importés, aussi bien pour la consommation finale qu’en tant qu’inputs pour les entreprises. Enfin, au niveau des chaînes d’approvisionnement à l’international, on assiste actuellement à un désajustement entre l’offre et la demande provoquée par la pandémie, et se traduisant par une hausse des prix d’un grand nombre de produits de base ainsi que les tarifs du transport maritime.

Logiquement, c’est à la Banque d’Algérie que revient la prérogative de stabiliser les prix grâce à la politique monétaire. Or, les mesures d’ordre monétaire prises justement en 2020 et reconduites pour 2021, destinées à encourager le crédit bancaire sous toutes ses formes en faveur des entreprises, particulièrement les PME, touchées par les pertes d’activités en raison de la crise sanitaire, ont eu pour effet la hausse de la masse monétaire de l’ordre de 7% en 2020. L’économie réelle quant à elle a reculé, enregistrant une contraction du PIB de – 6,5%. En conséquence, l’économie nationale enregistre un cycle inflationniste avec lequel il faudra s’accommoder. D’autant plus que la loi de finance pour 2021 a estimé le taux annuel d’inflation à 4,2%. L’essentiel est de juguler la récession en enclenchant le processus de relance économique par des incitations à l’investissement, notamment en fournissant des financements. La sauvegarde des emplois et le retour de la croissance économique semblent être les priorités.

  • Qu’en est-il de la politique engagée pour réguler le commerce extérieur et comment en finir avec la politique de l’import-import ?

Les pouvoirs publics ont affiché la ferme volonté de faire baisser sensiblement le niveau des importations et ce pour deux principales raisons. En premier lieu, c’est pour réduire le déficit de la balance commerciale qui avoisine 10 milliards de dollars en 2020. En second lieu, c’est d’atténuer autant que faire se peut la baisse du niveau des réserves de change qui est actuellement de près de 42 milliards de dollars, soit l’équivalent de 14 mois d’importation approximativement.

La détérioration de la situation économique du pays, avec l’impact de la pandémie de la Covid-19 et l’effort financier engagé par l’Etat pour y faire face, ont aggravé le déficit budgétaire ainsi que celui de la balance des paiements. D’où la nécessité d’ajuster le taux de change du dinar. La dépréciation de la valeur de la monnaie nationale par rapport à l’euro et au dollar a pour conséquence directe un renchérissement des biens importés et donc un découragement de leur consommation. Il s’agit d’un mécanisme de réduction des importations par l’effet prix.

Par ailleurs, un ensemble de mesures d’ordre réglementaires sont prises afin de réguler les activités d’importation de produits et de matières premières destinés pour la revente en l’état (décret exécutif n° 21-94 du 09 mars 2021 modifiant et complétant le décret exécutif n°05-458 du 30 novembre 2005). Il en est de même de l’article 118 de la loi de finances 2021 imposant aux importateurs le paiement des opérations d’importation des produits destinés à la vente en l’état à l’aide d’un instrument de paiement «à terme» payable quarante-cinq (45) jours, à compter de la date de l’expédition des marchandises, sauf pour celles ayant un caractère stratégique ou les produits alimentaires de large consommation. Ces mesures viseraient à créer un effet d’éviction auprès des opérateurs activant dans l’importation pour réduire un tant soit peu les volumes de produits importés.

La récession économique actuelle, dont la Covid-19 a favorisé les conditions d’émergence, rend complexe le processus de mise en œuvre des nouvelles sources de croissance économique susceptibles de redonner à l’économie du pays les ressorts de sa diversification et de sa consolidation. La modification du taux de change apparaît certes comme la variable d’ajustement la plus évidente, et il fallait s’y attendre, pour pouvoir parer au plus urgent face à la dégradation de la situation des finances publiques et au recul du niveau des réserves de change.

Aussi, est-il nécessaire d’envisager d’autres mesures d’ajustement pour maintenir un tant soit peu les équilibres macroéconomiques permettant de mettre l’économie nationale sur une trajectoire de croissance économique dès cette année, auquel cas, la récession s’installera dans la durée et rendra encore plus complexe tout effort de sortie de crise.

> Propos recueillis par  Nadjia Bouaricha


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