Ali Daoudi. Agroéconomiste : «La crise actuelle montre toute la fragilité du modèle de sécurité alimentaire de l’Algérie» | El Watan
toggle menu
jeudi, 01 octobre, 2020
  • thumbnail of elwatan07092020





Ali Daoudi. Agroéconomiste : «La crise actuelle montre toute la fragilité du modèle de sécurité alimentaire de l’Algérie»

14 septembre 2020 à 11 h 55 min

-Depuis des années, on parle de la nécessité de relever le défi de la sécurité alimentaire avec au menu une série de décisions, mais aussi d’innombrables difficultés. Avec l’avènement de cette pandémie, la fermeture des frontières et la multiplication des mesures protectionnistes à travers le monde, comment se présentent les conditions pour relever ce défi ?

Les grandes crises, comme celle que vit le monde actuellement, constituent pour les sociétés réflexives des moments privilégiés pour se remettre en cause et évaluer la pertinence de leurs choix stratégiques et la robustesse des systèmes dont dépendent leur existence et leur bien-être. L’ampleur de cette crise et la profondeur de ses effets sur l’économie et la société dans ses différentes composantes exigent, une fois la gestion des conséquences urgentes maîtrisée, un sérieux travail d’évaluation et de remise en perspective des choix économiques et sociétaux de base, car cette crise est annonciatrice d’un avenir de plus en plus incertain. Une incertitude accentuée par l’ampleur de la mondialisation économique qui par le jeu de l’intégration économique et la division internationale du travail a densifié, diversifié et complexifié les rapports économiques et géopolitiques entre pays.

Les complémentarités et les interdépendances favorisées par la mondialisation n’ont pas atténué la compétition entre les entreprises et les pays qui, dans leur quête de plus de parts de marché et de plus de contrôle des ressources naturelles rares se livrent de rudes guerres de positionnement dans les maillons névralgiques des chaînes de valeur économiques mondiales. Cette mondialisation dont le moteur est la croissance économique a également engendré des dégâts collatéraux sur l’environnement (pollution, épuisement des ressources et changement climatique) fragilisant les écosystèmes naturels, accentuant la rareté des ressources et exacerbant l’incertitude, notamment pour les pays et les communautés les plus fragiles.

Dans le contexte de l’Algérie, la sécurité alimentaire constitue un aspect sur lequel la réflexion ne saurait être ajournée, car les réformes et les ajustements qu’il serait nécessaire d’engager pour remédier aux insuffisances sont principalement d’ordre structurel dont les résultats escomptés ne se concrétiseront qu’à long terme. Demain se construit aujourd’hui, tout retard aura des conséquences lourdes pour le pays. La situation actuelle est la conséquence des choix faits, et ceux qui n’ont pas été faits, les vingt dernières années. Il est cependant clair que la question de la sécurité alimentaire ne peut être dissociée des autres besoins élémentaires qu’il faut impérativement sécuriser, notamment l’eau, l’énergie et la santé. Le défi de l’Algérie est de se doter d’un modèle de développement dans lequel ces quatre composantes sont combinées d’une manière complémentaire, cohérente et durable, car elles constituent les bases de toute prospérité économique et sociale, encore plus, de la souveraineté nationale.

Pour tout pays, la sécurité alimentaire correspond, selon la FAO, à l’accès de ses habitants à la nourriture nécessaire pour mener une vie saine et active. Cet état d’équilibre stable entre l’offre et la demande sur les produits alimentaires est le résultat d’un système alimentaire que chaque pays configure en fonction de ses moyens et ses objectifs. L’Algérie a fait le choix, dès son indépendance, de faire du droit à l’accès à l’alimentation pour tous un principe fondateur de son contrat social. La subvention directe des produits alimentaires de base (pain, lait, sucre), et indirecte pour les autres produits (subvention à la production, défiscalisation du secteur agricole), a constitué le principal mécanisme à travers lequel l’accès de tous à l’alimentation est assuré. Ce choix politique de maintenir les prix alimentaires à des niveaux bas, principalement pour les produits de base dont les prix sont fixés administrativement, a eu des conséquences lourdes sur l’évolution de l’ensemble du système alimentaire national. La première implication a été le découplage progressif entre la demande alimentaire et l’offre agricole nationale, créant ainsi une désarticulation structurelle du système alimentaire national. L’offre alimentaire s’est progressivement consolidée par les importations devenues l’une de ses composantes structurelles.

Les filières agricoles dont les prix des produits sont administrés et ou régulés par l’Etat ont vu leur développement perturbé, les producteurs et transformateurs n’ayant pas les bonnes incitations pour investir dans l’amélioration de leur productivité.

Au final, l’Algérie se retrouve actuellement avec un système alimentaire qui garantit l’accès à la nourriture pour tous, mais au prix d’une dépendance structurelle au marché mondial et d’une facture d’importation alimentaire très pesante sur la balance des paiements du pays. Plus de 50% de nos besoins alimentaires (exprimés en calories) sont importés, engendrant une facture annuelle moyenne de 8 milliards de dollars. Cette configuration est d’autant plus inquiétante que le financement de cette facture dépend totalement des devises des hydrocarbures ; la balance commerciale agricole étant déficitaire à 95%.

-Que faire face à un tel constat ?

La crise mondiale actuelle et ses conséquences concomitantes sur les marchés pétroliers et alimentaires montre toute la fragilité du modèle de sécurité alimentaire de l’Algérie. La double dépendance de notre sécurité alimentaire aux marchés mondiaux et aux devises tirées du pétrole, est intenable face à ce type de crise systémique. Notre modèle de sécurité alimentaire doit impérativement être repensé, il en va de la souveraineté du pays. Un vaste chantier de réformes du système alimentaire doit être engagé, aucune piste ne doit être négligée. La demande alimentaire doit être rationalisée (lutte contre toute forme de gaspillage) et réorientée par sa réactulisation à l’offre nationale, à travers notamment la réhabilitation et la promotion des systèmes alimentaires locaux mettant en valeur les ressources (naturelles, humaines et culturelles) de nos territoires et les vertus de leur modèle de consommation traditionnel.

L’agriculture algérienne, maillon faible de notre système alimentaire, doit être réformée dans ses structures (créer des exploitations agricoles compétitives) pour être en mesure de répondre quantitativement et qualitativement à la demande nationale, qui ne cessera de croître. Notre agriculture est hétérogène, elle se compose de sous-secteurs modernes performants, mais de taille relativement faible, et de sous-secteurs beaucoup plus importants (en termes de superficie et du nombre d’agriculteurs) mais nettement moins performants. Handicapées par de nombreuses contraintes naturelles (rareté de l’eau et des terres cultivables) et socioéconomiques (morcellement des terres, faible organisation des acteurs, dysfonctionnement des marchés et accès insuffisant aux services), ces sous-secteurs peinent à atteindre des niveaux de performances productives comparables à ceux enregistrés par les pays qui ont réussi leur révolution agricole.

Relever le défi de la sécurité alimentaire passe nécessairement par une amélioration conséquente et durable de la productivité d’une agriculture encore majoritairement extensive. La question du modèle de développement à adopter pour intégrer durablement toutes les catégories d’exploitations agricoles dans une dynamique de croissance inclusive et durable devrait être au cœur des politiques agricoles pour les vingt prochaines années. Susciter et accompagner l’émergence de modèles technico-économiques et organisationnels de développement agricole qui tiennent compte des atouts et des contraintes des différents territoires agricoles du pays est le défi que les prochaines politiques agricoles doivent relever pour gagner le pari de la sécurité alimentaire. L’émergence de ces modèles nécessitera certes la conjugaison, dans la durée, des efforts de tous les acteurs (pouvoirs publics, secteur privé, société civile et recherche), mais le rôle de l’Etat y sera central.

-Qu’en est-il justement de l’impact de la dégradation des finances publiques et des perturbations sur le marché mondial des produits alimentaires sur la situation en Algérie, surtout en cette période de changements climatiques et de raréfaction des ressources hydriques ?

La dégradation des finances publiques concernera à la fois l’approfondissement du déficit budgétaire et la baisse des réserves de change. Les difficultés budgétaires de l’Etat vont réduire ses marges de manœuvre en matière de gestion des conséquences de la crise sanitaire sur le pays et de soutien à la relance de l’économie nationale. Pour la sécurité alimentaire, de par son caractère hautement sensible, l’Etat réservera en priorité, mais non sans difficulté, les moyens disponibles pour sa préservation.

Cette année, et au moins l’année prochaine, le budget de l’Etat sera soumis à rude épreuve, avec une baisse importante des recettes (baisse de la fiscalité ordinaire et pétrolière) et une explosion des dépenses inhérentes à la gestion des effets de la crise sanitaire. Les dépenses en lien avec la sécurité alimentaire connaîtront également une forte augmentation. Aux dépenses réservées habituellement à la subvention des prix alimentaires s’ajouteront les allocations chômage et autres aides au revenu des catégories socioprofessionnelles affectées par le chômage forcé pendant la période de confinement sanitaire. Sans ces aides directes au revenu, la sécurité alimentaire de centaines de milliers de ménages vulnérables sera menacée.

Les importations alimentaires pèseront encore plus lourd sur la balance des paiements cette année ; elles représenteront près du tiers des recettes pétrolières. Ces devises rares affectées à l’achat de l’alimentation ne seront donc pas disponibles pour l’investissement productif et la relance de l’économie nationale. Pour l’année 2021, les prévisions d’importation, notamment des céréales (blé et orge) ne sont pas encore connues, les chiffres sur la collecte des céréales par les CCLS n’étant pas encore publiés ; mais tout porte à croire qu’elles seront aussi importantes que d’habitude.

Par ailleurs, notre forte dépendance aux marchés mondiaux nous fragilise en ces moments de grandes incertitudes sur le fonctionnement de ces marchés impactés par les conséquences de la pandémie de la Covid-19. L’Algérie fait face aux risques de baisse des disponibilités alimentaires et ceux relatifs aux perturbations des chaînes logistiques mondiales. Le premier type de risque est lié aux niveaux de production dans le monde, notamment chez les grands pays exportateurs et importateurs. Ce paramètre détermine le niveau de l’offre et de la demande et les prix d’équilibre. Un deuxième type de risque, lié au premier, provient des limitations/interdictions des exportations que certains pays exportateurs peuvent décider pour préserver l’équilibre de leur marché intérieur.

Actuellement, ces deux types de risques semblent limités pour deux principales raisons, l’importance des stocks constitués par les grands pays, notamment la Chine, et les anticipations optimistes sur les récoltes des céréales dans le monde. Les limitations – conjoncturelles – des exportations de blé par la Russie et de riz par le Viêtnam n’ont que peu perturbé les marchés. Pour les chaînes logistiques, la distinction entre le fret aérien, fortement perturbé par la pandémie, et le fret martine qui l’a été beaucoup moins, s’impose. Nos importations sont principalement acheminées par voie maritime.

-Sur un autre plan et avec le confinement, de nombreuses familles ont perdu leurs sources de revenus. quel impact justement sur ces catégories vulnérables et quelles seraient les conséquences sur le plan social, à votre avis  ?

L’une des conséquences importantes de la crise sanitaire et économique actuelle est la baisse du pouvoir d’achat alimentaire des ménages à faible revenu, dont la précarité serait aggravée par le ralentissement de l’activité économique et les pertes d’emploi et/ou de revenu qui en découlent. Le nombre de ménages en situation de précarité alimentaire a certainement augmenté considérablement depuis le début de la crise.
Deux caractéristiques de l’économie algérienne rendent la demande sur les produits alimentaires potentiellement fragile aux conséquences économiques de la Covid-19 : i) le poids important des dépenses alimentaires dans les dépenses totales des ménages et ii) l’importance de l’emploi informel, notamment dans le secteur commercial, aujourd’hui fortement impacté par le ralentissement de l’activité économique.

Les résultats d’une enquête réalisée par l’Office national des statistiques en 2011 sur les dépenses des ménages – la seule disponible – montrent que 40% des ménages algériens consacrent plus de 51% de leurs dépenses à l’alimentation ; la moyenne nationale étant de 41,8%. Ces données montrent la vulnérabilité de cette catégorie de ménages à toute baisse de leur pouvoir d’achat alimentaire, qu’elle soit induite par l’augmentation des prix alimentaires et/ou par la baisse ou la perte du revenu. Heureusement que les prix des denrées alimentaires ont connu une certaine stabilité les derniers mois.

Par ailleurs, l’économie informelle emploie, dans les différentes branches de l’économie (commerce, BTP, etc.), une grande partie de la population active (3,9 millions de personnes en 2012, selon l’ONS). Ces activités économiques étant lourdement ralenties par la crise actuelle, des centaines de milliers de salariés ou de travailleurs indépendants se retrouvent sans revenus des mois durant. Ils viennent grossir les rangs des ménages en insécurité alimentaire.

-Ne risque-t-on pas de connaître une expansion de la pauvreté ?

L’Etat a mis en place une série de mesures pour aider les ménages vulnérables, il s’agit notamment des allocations forfaitaires pour les chômeurs et salariés ayant perdu conjoncturellement leur emploi. Mais le risque de l’expansion de la pauvreté n’est pas exclu, d’autant plus que l’intervention de l’Etat dans ce domaine est assez approximative. L’absence d’un fichier national des ménages économiquement précaires et d’études régulières de suivi-évaluation de la pauvreté prive l’Etat des instruments de ciblage de sa politique d’aide aux démunis. Sans de tels outils, l’efficacité de l’intervention de l’Etat sera limitée, quels que soient les moyens mobilisés. Malgré les limites de leur mise en œuvre et leur coût élevé, ces mesures sont nécessaires et doivent être maintenues et renforcées pour des mois encore. Elles sont l’expression de la solidarité nationale, socle solide de l’unité nationale.

Avec l’ouverture prochaine des écoles, je suggère de rouvrir les cantines scolaires en urgence et d’améliorer leurs prestations (qualité des repas). L’appoint alimentaire qu’elles offrent préserve les enfants et soulage le budget des ménages vulnérables, notamment en cette période automnale, généralement marquée par une augmentation des prix des produits agricoles frais.



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!