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samedi, 04 juillet, 2020
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Ahcene Zehnati . Économiste de la santé et chercheur au CREAD : «Il est indispensable de disposer d’un système d’information sanitaire fiable»

04 mai 2020 à 9 h 30 min

Ahcène Zehnati est économiste de la santé, chercheur au Centre de Recherche en Économie Appliquée pour le Développement (CREAD).

Il est également chercheur associé au Laboratoire d’Économie de Dijon (LEDi). Sa thèse de doctorat, soutenue en 2014, a porté sur une analyse économique de l’émergence et du développement d’une offre privée de soins en Algérie. Il a à son actif plusieurs publications. Notre économiste, qui revient dans cet entretien sur la situation actuelle liée à la crise sanitaire et les défaillances du système de santé, a publié en 2017 un ouvrage collectif sur les évolutions récentes du système de santé algérien. En 2018, il a publié un autre ouvrage sur la démographie médicale en Algérie.

 

-La crise sanitaire a révélé les défaillances du système de la santé algérien. Ces défaillances sont-elles le résultat du faible intérêt à l’égard de l’économie de la santé ?

L’étiologie de la crise n’est pas liée seulement au faible intérêt accordé à l’économie de la santé dans notre pays. Ce n’est qu’un aspect parmi d’autres, comme le management de notre système de santé, son mode d’organisation et de fonctionnement, son financement, ses modes de gestion des ressources humaines… Les défaillances étaient déjà là depuis presque trois décennies. Notre système de santé a besoin de l’administration d’un traitement de fond, non d’un traitement symptomatique, car le propre d’un symptôme c’est son caractère récidiviste ! Il est impératif d’aller vers des réformes structurelles même si on sait que c’est toujours compliqué à les mettre en œuvre.

Selon Mintzberg, un des grands spécialistes du management et de la sociologie des organisations, les systèmes et les organisations de santé sont si difficiles à gérer. «Le système de santé est l’un des plus complexes de la société contemporaine et que les hôpitaux, en particulier, sont des organisations extraordinairement complexes.» Améliorer les conditions de travail et valoriser les salaires sont certes une condition nécessaire mais pas suffisante pour espérer un réel changement. Le mal est beaucoup plus profond. La refonte de notre système de santé doit d’abord passer par une évaluation objective, sans complaisance, externe et indépendante.

Sur cette question, le choix des Hommes est important ; des personnalités d’envergure à compétence et intégrité avérées sont indispensables pour mener une telle entreprise, loin de l’opportunisme malsain, des conflits d’intérêts et des manœuvres politiciennes qui ont pollué notre système de santé et sont une des raisons de sa défaillance. C’est ce mal profond qui devra être éradiqué avant de s’attaquer aux frontons des bâtiments administratifs et leur changer de dénomination sans en changer l’âme et le corps.

Malheureusement, les connaissances produites sur notre système de santé dans les milieux universitaires et de recherche n’ont pas été exploitées pour mieux le connaître et tenter ainsi d’apporter des solutions appropriées.

Quel est le sort des travaux de recherche et des thèses soutenues dans nos universités ? Au final, elles n’ont permis qu’à leurs auteurs une progression dans leurs carrières universitaires et de recherche. C’est dommage, car ce sont des ressources qui ont été consommées sans un réel impact économique et social. Plus que jamais, nous devons nous inscrire dans une démarche pragmatique en raisonnant en termes d’utilité. D’ailleurs, la crise sanitaire a montré que ceux qui étaient dévalorisés et humiliés ont été les plus utiles à la société.

-Sur quels facteurs faudrait-il intervenir rapidement pour un système de santé performant ?

Avant de répondre à votre question, il faut d’abord définir qu’est-ce que la performance et comment la mesure-t-on ? La performance d’un système de santé est définie par un ensemble de critères, comprenant au moins la qualité, l’accessibilité, la durabilité et l’équité des soins de santé. Pour faire simple, la performance consiste à ramener ce qui est produit par le système de santé aux moyens dont il dispose.

La performance d’un système de santé se mesure en fonction des objectifs qui lui sont assignés ; c’est une activité qui s’inscrit dans le domaine de l’évaluation.

Une centaine d’indicateurs sont passés au crible pour rendre compte de la performance d’un système de santé à l’exemple de la mortalité prématurée, des années de vie corrigées du facteur d’invalidité, de la mortalité néonatale, du taux de survie à 5 ans après un cancer colorectal ou de la surconsommation d’antibiotiques…

Il n’y a pas de modèle unique à travers le monde ; un système de santé est le produit historique et social de chaque pays. Quoi qu’il en soit, les pouvoirs publics disposent de trois possibilités. La première consiste à ne rien faire ; le système reste tel quel. La deuxième réside dans la conduite de grandes réformes qui vont chambouler l’ordre établi. Enfin, agir sur un ou deux leviers du système sans vision d’ensemble.

La deuxième option est certainement la mieux indiquée si l’objectif recherché est celui d’aboutir à des changements structurels visant le long terme. Pour réussir ces transformations, il faudra disposer d’une vision globale, d’une stratégie, d’objectifs clairement définis, d’un leadership politique, managérial mais aussi technique, une détermination dans la mise en œuvre et une évaluation périodique des politiques menées.

Tous les dossiers doivent être mis sur la table. La question des ressources humaines, dont la formation, est primordiale mais pas seulement. La gestion ou le management hospitalier, le financement ou encore la régulation et la gouvernance de notre système de santé. Il n’est pas possible de revenir dans le détail sur chacun de ces aspects dans cet entretien.

Si on se penche, par exemple, sur la question du financement, il y a lieu de noter que nous payons notre santé trois fois : par l’impôt dont une partie va au budget du ministère de la Santé, par les cotisations sociales (CNAS et CASNOS) et par nos propres moyens financiers (out of pocket) quand nous nous adressons au secteur privé. La charge financière est pesante, y compris pour les assurés sociaux. Imaginons le cas des personnes non assurées !

Cette pression financière sur les ménages peut induire une renonciation aux soins pour cause d’accessibilité financière ou faute d’un capital relationnel pour accéder au secteur public. L’implication des ménages dans la prise en charge de leurs dépenses de santé est de plus en plus forte au point où leur contribution dépasse celle de la sécurité sociale.

Le projet de contractualisation, censé régir les relations entre les financeurs et les prestataires de soins sera-t-il relancé ? Le mode de financement du secteur public basé sur un budget pré-affecté sera-t-il revu ? Le panier de soins pris en charge par les organismes de sécurité sociale dans le secteur privé sera-t-il élargi ?…

Parce que notre système de santé est en crise et l’inquiétude grandit que nous devons impérativement mesurer sa performance. Pour ce faire, il est indispensable de disposer d’un système d’information sanitaire fiable et performant, sans oublier les bases de données de l’assurance maladie, et des données d’enquêtes ciblées sur tel ou tel autre aspect du système. Au cours des dernières années, les données relatives aux performances des systèmes de santé se sont démultipliées et sophistiquées.

L’allongement de l’espérance de vie à la naissance dans notre pays n’est pas le résultat de la performance de notre système de santé. Ce sont plutôt les déterminants en amont de l’état de santé de la population (accès au logement, à l’eau potable…) qui ont joué fortement dans l’amélioration de l’espérance de vie.

D’ailleurs, différentes études menées dans le contexte des pays développés ont montré que les systèmes de santé ne contribuaient que faiblement à l’amélioration de l’espérance de vie de la population. Il convient donc de relativiser le lien de cause à effet entre système de santé et performance sanitaire d’un pays.

-Concernant les salaires, quelle est votre appréciation justement à ce sujet au niveau du secteur public ?

En Algérie, les médecins du secteur public sont scindés en deux groupes. Le premier groupe est représenté par le corps des médecins généralistes et de certains médecins spécialistes. Cette catégorie est appelée «médecin de santé publique», elle perçoit exclusivement un salaire de l’hôpital. Le deuxième groupe est représenté par les médecins spécialistes hospitalo-universitaires. Ils perçoivent un double salaire. Un salaire de l’hôpital et un autre salaire versé par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique au titre de la participation des médecins au cycle de formation des études médicales et des activités de recherche.

Dans une récente étude, nous nous sommes intéressés aux salaires réels (indemnités comprises sans celles liées à la chefferie de service) de ces deux catégories de médecins en nous focalisant sur l’échelon 6, c’est-à-dire 16 années d’expérience professionnelle (milieu de carrière).

En 2020, le médecin généraliste de santé publique est rémunéré à 80 121 DA, le spécialiste de santé publique à 113 970 DA. Pour les médecins hospitalo-universitaires, le maître assistant perçoit un salaire de 113 905 DA, le maître de conférences B, 136 942 DA, le maître de conférences A, 156 322 DA, enfin le professeur, 186 310 DA. À ces salaires peuvent s’ajouter les indemnités de chefferie de service pour certains d’entre eux (34 000 DA pour le professeur et 22 275 DA pour les maîtres de conférences A et B).

Évidemment, à comparer avec les revenus des médecins dans le secteur privé ou les salaires des médecins dans les pays développés, les médecins algériens du secteur public sont mal payés. Les revenus des médecins dans le secteur privé où la rémunération se fait à l’acte sont beaucoup plus importants. Ils sont 3, 4, voire 10 fois plus élevés que ceux du secteur public. Néanmoins, la double activité des médecins de l’hôpital dans le secteur privé leur permet d’augmenter leurs revenus qui peuvent être substantiels dans le cas de certaines spécialités très rémunératrices. Pour situer financièrement les médecins par rapport aux cadres du secteur public économique, nous avons eu recours à la dernière enquête de l’Office Nationale des Statistiques (ONS) sur les salaires.

Le salaire net mensuel moyen des cadres dans le secteur public national (hormis l’agriculture et l’administration) s’élève à 87 571 DA. Les salaires varient d’un secteur à l’autre. Le salaire le plus bas concernent les cadres de l’hôtellerie- restauration avec 60 221 DA et le salaire le plus élevé est enregistré par les cadres des industries extractives, soit 131 022 DA.

À comparer avec nos voisins immédiats, le médecin spécialiste frôle les 14 000 DH et 2500 DT respectivement au Maroc et en Tunisie. De plus, des augmentations de salaires ont été décidées tout récemment par les autorités de ces deux pays. La rémunération des médecins (généralistes et spécialistes) est, dans tous les pays de l’OCDE, nettement plus élevée que le salaire moyen de l’ensemble des travailleurs (OCDE, 2015).

À titre illustratif, le salaire d’un médecin hospitalier en France gagne en moyenne 5700 euros bruts/mois (le salaire moyen d’un fonctionnaire est de 2516 euros bruts/mois).

Des questions relatives à la fonction hospitalière et aux modes de rémunération de nos médecins peuvent être posées. En voici quelques-unes. Loger le secteur de la santé dans la fonction publique à l’instar des autres secteurs est-il pertinent ? La spécificité de l’activité de soins ne militerait pas pour un régime spécial ? Est-il approprié d’uniformiser la grille des salaires des médecins sachant les différences techniques entre les spécialités ? La nature des actes est différente d’une spécialité à l’autre. Ne peut-on pas envisager une partie fixe et une partie variable, fonction des caractéristiques de chaque spécialité ?

-La question des salaires et le manque des moyens au niveau des structures sanitaires publiques expliquent-ils la fuite des médecins vers d’autres pays ?

Je me suis déjà exprimé sur cette question dans les colonnes de votre journal. La décision d’émigrer est multifactorielle. En dépit des opportunités d’emploi dans les secteurs public et privé (surtout pour le cas des spécialistes), les médecins algériens éprouvent un fort désir d’émigration.

Même si les causes de cette émigration médicale n’ont pas été élucidées par des études et recherches, on peut penser que les interactions entre les motivations individuelles, les aspirations professionnelles et les éléments contextuels d’ordre politique, économique et social ont été déterminantes dans la décision d’expatriation.

Il est vrai que les salaires des médecins dans le secteur public ne reflètent pas la valeur du travail fourni. Cette sous-valorisation a non seulement entraîné une migration vers le privé mais renforcé le désir d’émigration chez nos jeunes médecins et la préférence à s’installer dans le privé. Bien que les incitations financières restent des outils nécessaires pour garder un personnel médical motivé et productif, elles restent limitées dans le cas des migrations internationales.

Les conditions de travail, les perspectives d’évolution de carrière, l’investissement, surtout matériel à consentir dans le privé pour le cas de certaines spécialités (radiologie, anatomie-pathologie…) et les caractéristiques sociodémographiques des médecins (genre, âge, lieu d’exercice, situation familiale…) sont également à prendre en considération.

Actuellement, nous sommes sur un projet de recherche où nous analysons les motivations et préférences des jeunes médecins vis-à-vis de la spécialité, du mode d’exercice (public-privé), de la localisation de leur pratique sur le territoire et leur désir d’émigration. L’enquête de terrain a été menée dans 6 wilayas, sièges de faculté de médecine (Alger, Oran, Constantine, Tizi-Ouzou, Tlemcen et Sétif) auprès d’un échantillon de 576 résidents en dernière année de formation dans 20 spécialités.

Les résultats préliminaires de cette recherche révèlent que 74% des résidents interrogés souhaitent s’expatrier où 27% d’entre eux sont déterminés à partir et 47% des sondés ont évoqué la probabilité de s’expatrier. 11% des enquêtés n’envisagent pas du tout d’émigrer et 15% ne sont pas encore fixés. 27% des résidents souhaitent partir juste après avoir accompli le service civil ; 24% comptent émigrer juste après avoir achevé leurs études de spécialité ; 20 % après quelques années d’exercice en Algérie ; 26% ne savent pas encore quand est-ce qu’ils vont partir.

Enfin, presque 3% d’entre eux comptent partir avant même d’avoir achevé leurs études de spécialité. Par pays de destination, la France arrive en tête avec 42% d’intentions d’installation, suivie par le Canada (15%), l’Allemagne (14%), les Pays du Golfe (8%), les États-Unis (4%) et autres destinations (2%). En outre, 15% ne sont pas encore fixés sur leur destination.

Ce ne sont là que quelques résultats préliminaires du tri à plat des données. Les analyses statistiques et économétriques pour expliquer les déterminants de ce phénomène sont en cours.

-Le Chef de l’Etat a annoncé la suppression du service civil et la revalorisation des salaires dans le secteur public pour les médecins qui décideraient d’exercer dans les wilayas du Sud. À votre avis, quel serait l’impact de ces deux décisions ?

Le service civil est passé du statut d’une mesure exceptionnelle au statut d’un moyen d’ajustement plus ou moins explicite des ressources humaines en santé au niveau des wilayas qui accusent une pénurie de médecins. Même si aucune évaluation n’a été menée pour apprécier son efficacité, il n’en demeure pas moins qu’il a été qualifié d’échec patent par les résidents eux-mêmes et les professionnels de santé dans leur ensemble. Le dispositif est jugé anticonstitutionnel et discriminant puisqu’il concerne que les diplômés en médecine spécialisée et non pas les autres diplômés. Il est vécu par les concernés comme une grande injustice.

Les résidents pratiquent entre 6 et 8 mois dans l’année dans des structures isolées et dépourvues de moyens sans omettre les difficultés à se loger, à se déplacer, etc. Dans ces conditions, ils ne peuvent exercer correctement leur métier et se contentent de référencer les patients vers les structures de soins plus nanties. Si les mesures qui viennent d’être annoncées par les pouvoirs publics sont effectives, les impacts ne seront que positifs pour les résidents. La suppression du service civil réduira l’âge d’entrée sur le marché du travail pour cette population.

La durée des études de médecine est longue à laquelle il faudra ajouter le service civil et militaire, cela rallonge l’âge d’entrée dans la vie active. En revanche, les effets négatifs seront ressentis par les populations qui dépendaient de la présence des résidents. La revalorisation des salaires peut entraîner un véritable effet d’aubaine auprès des médecins sensibles aux incitations financières.

Les médecins, qui éventuellement décideraient d’aller dans ces régions suite aux augmentations des salaires combleront le vide laissé par les ex-résidents. Combien seront-ils ? Dans quelles spécialités ? Par conséquent, cette mesure va augmenter le turn-over des médecins comme ce fut le cas pour les résidents si elle n’est pas assortie d’une obligation d’exercice pendant quelques années dans les régions concernées.

Espérant que les revalorisations des salaires annoncées vont permettre une amélioration de la couverture médicale dans les régions mal dotées, même si des études menées dans le contexte des pays développés montrent que la mise en place de stratégies incitatives exclusivement financières semble n’avoir qu’une influence modérée sur la réduction des inégalités territoriales à court terme et très faible à long terme.
En définitive, les stratégies à adopter doivent s’inscrire dans des politiques d’aménagement des territoires qui s’articulent avec des politiques régionales de développement local. La prise en compte de l’aménagement des cadres de vie, dimension pouvant influer sur le choix des professionnels à s’installer, est considérée comme un élément important dans le choix du lieu de localisation.

-Dans vos recherches antérieures, vous avez conclu que les médecins du secteur public exerçant en parallèle dans le privé restent attachés à leur emploi public en dépit des revenus substantiels qu’ils tirent de leur pratique privée. Quelles sont les raisons à l’origine de cet attachement ?

Dans un travail consacré aux médecins du secteur public qui disposaient d’une activité parallèle dans le privé, nous avons testé l’attachement d’un échantillon de 60 médecins à leur exercice public (Zehnati, 2014), nous leur avons demandé leur choix dans le cas où les pouvoirs publics décideraient d’une revalorisation des salaires dans le secteur public tout en imposant l’exercice exclusif dans le public ou dans le privé. La majorité des médecins (45 sur les 60 interrogés, soit 75%) déclarent qu’ils abandonneraient l’activité privée et exerceraient alors exclusivement dans le secteur public. Seulement 15 médecins (25%) migreraient vers le secteur privé.

Le revenu est donc un élément important pour les médecins puisque, s’il est un motif de double activité, il est aussi une condition pour accepter d’abandonner le secteur privé. Mais le revenu ne peut être la seule variable à prendre en compte. Comme les motifs de l’exercice privé le montrent, les médecins sont aussi largement sensibles aux conditions d’exercice de leur pratique médicale. Un différentiel quant à la technicité possible de l’activité peut aussi favoriser le secteur privé.

À l’inverse, d’autres registres de motivation peuvent expliquer une réticence à un engagement total dans le secteur privé : le caractère aléatoire de l’activité, les limites des perspectives de carrière dans ce secteur, l’exercice plutôt isolé et déconnecté du monde hospitalo-universitaire. Plus fondamentalement, le devenir et l’évolution du secteur privé restent dépendants des politiques sanitaires à venir et encore assez incertaines, induisant sans doute une réticence à un engagement plus fort ou définitif dans le secteur privé.

D’autres éléments enfin peuvent expliquer qu’en dépit des attraits du secteur privé, les médecins restent attachés à leur emploi dans le secteur public : la sécurité de l’emploi, le mode d’exercice à l’hôpital qui est basé sur la collégialité, le prestige attaché à un poste dans le secteur public… et aussi, paradoxalement, l’opportunité de développer une activité privée. Rester dans le secteur public offre la possibilité d’exercer dans le secteur privé avec moins de risques et plus d’opportunités. Au final, l’emploi dans le secteur privé est sans aucun doute considéré en Algérie comme une activité complémentaire, au sens où deux biens sont dits complémentaires, sont à consommer conjointement.

-Comment expliquer les inégalités de répartition territoriale des médecins dans notre pays ?

L’offre publique est planifiée, elle est l’affaire exclusive du ministère de la Santé qui décide de l’affectation des médecins à travers le territoire national en fonction des besoins des populations. En revanche, l’offre privée est totalement libre, elle relève de choix individuels sous-tendus par le principe sacro-saint de liberté d’installation. Les choix effectués ont évidemment des répercussions sur l’accès aux soins.
La densité médicale globale (secteur public, secteur privé, généralistes et spécialistes) est de 15 médecins pour 10 000 habitants en 2018.

La couverture en médecins passe de 29 médecins pour 10  000 habitants dans la wilaya d’Illizi, 27 médecins pour 10 000 habitants dans les wilayas Alger et d’Annaba à 6,85 médecins pour 10 000 habitants dans la wilaya de Djelfa et 8,73 dans la wilaya de Relizane. 32 wilayas présentent des densités inférieures à la moyenne nationale (15 médecins pour 10 00 habitants). Les wilayas de la steppe comme Tiaret ou M’Sila enregistrent des niveaux de couverture inférieurs à ceux des wilayas du Sud comme Adrar ou Tamanrasset.

Les inégalités territoriales sont encore plus prononcées pour le cas du secteur privé. La densité médicale passe de 0,54 et 2,12 respectivement dans les wilayas d’Illizi et d’El Bayadh à 13,15 dans la wilaya d’Alger et 12, 81 dans la wilaya d’Annaba. Pour le corps des spécialistes libéraux, la densité est 32 fois supérieure dans la wilaya la plus dotée (Annaba) que dans la wilaya la moins dotée Tindouf (en excluant le cas de la wilaya d’Illizi qui ne recense aucun médecin spécialiste libéral). La situation des généralistes libéraux présente une meilleure répartition territoriale. Elle est 8 fois supérieure dans la wilaya la plus pourvue (Alger) que dans la wilaya la moins nantie (Illizi).

Une analyse en dynamique permet de constater que les niveaux de couverture globaux se sont améliorés. Nous nous sommes intéressés à la période 1999-2018 pour tenter de vérifier si les inégalités enregistrées initialement se sont réduites ou plutôt accentuées sur la période. L’indice de Gini (qui sert à mesurer les inégalités) est passé de 0,46 à 0,38, soit une diminution de 8 points, signe de réduction des inégalités. Un timide processus de rattrapage est en train de s’opérer à la suite notamment d’une politique de saturation de l’offre publique en médecins.  En 2018, 80 % des wilayas, soit 39 wilayas concentrent seulement 47 % de l’ensemble des médecins et 20 % des wilayas, soit 9 wilayas disposent de 53 % de l’ensemble des médecins en activité.

C’est dans le secteur public que les inégalités de répartition des médecins se sont réduites. En revanche, dans le secteur privé, les iniquités de répartition se sont légèrement accentuées sur la période considérée pour le cas des spécialistes. L’indice de Gini est passé de 0,55 en 1999 à 0,56 en 2018. Pour le cas des généralistes libéraux, on relève une amélioration dans la répartition territoriale de cette population sur la période prise en considération.

Ces progrès sont probablement dus à la forte présence des spécialistes dans les grandes villes, ce qui pousse les généralistes à se localiser dans des wilayas où la densité en spécialistes est moins importante pour échapper à la concurrence et pouvoir ainsi se constituer un portefeuille de patientèle. En plus des inégalités interwilayas, il y a également le problème des disparités intrawilayas.

Certaines wilayas concentrent 100% des spécialistes privés au niveau du chef-lieu de wilaya (Tissemsilt et Saida). Dans d’autres wilayas (à l’exemple de Laghouat, Souk Ahras, Khenchla, Bel Abbès et Oran), entre 80 et 90% des spécialistes sont localisés au niveau du chef-lieu de wilaya.

Pour revenir au pourquoi de cette mauvaise répartition, il y a une multitude de facteurs explicatifs. Pour le cas de l’offre publique, nous pouvons relever la rémunération peu attractive, les conditions de travail difficiles, les défaillances du système de santé dans son ensemble ou encore le cadre de vie au niveau des wilayas mal dotées. Dans le cas de l’offre privée, les choses se présentent un peu différemment sur certains aspects. Il y a d’abord le principe sacro-saint de liberté d’installation qui maintient, voire accentue les déséquilibres initialement observés. Sur la période 1999-2018, les inégalités ne se sont pas réduites bien, au contraire ! Les mêmes wilayas continuent toujours d’attirer les nouveaux candidats à l’installation.

Les disparités régionales persistent en dépit de la saturation de l’offre (politique active de formation). Il ne s’agit donc pas de former plus pour espérer un rééquilibrage territorial. Des facteurs qui relèvent d’autres registres jouent également dans la décision d’installation des médecins. La densité de la population disposant d’un pouvoir d’achat est certes un élément déterminant surtout que l’acte médical dans le privé n’est pas pris en charge par les organismes de sécurité sociale.

Des critères d’ordre personnel (tels que la proximité de la famille, l’activité professionnelle du conjoint, l’agrément du cadre de vie) peuvent également expliquer le choix de leur lieu d’installation

. Il y a lieu de noter aussi que la féminisation avérée de la profession médicale peut avoir des conséquences directes sur le choix du lieu de localisation.

Dans le cadre du projet de recherche consacré aux résidents, nous leur avons demandé de choisir 4 critères parmi 8 pouvant influencer positivement leur installation. Ceux relevant des considérations familiales ont dominé. La ville ou wilaya où réside leur famille arrive en première position ; 47% d’entre eux ont cité ce critère. Le deuxième critère important est une localisation compatible avec le travail du conjoint, avec une occurrence de 16%.

Le revenu espéré dans la zone s’est profilé en troisième position avec 13%. Une grande ville ou à proximité d’une grande ville, 11%. Le reste est représenté par d’autres critères, à l’exemple du choix de la zone rurale où l’impact sur la localisation est assez faible.

En définitive, ces intentions d’installation ne feront que renforcer les tendances actuelles en matière de localisation territoriale des médecins. Des politiques publiques doivent être mises en œuvre dans le but d’influencer les comportements d’installation et contribuer ainsi à un meilleur essaimage territorial de nos médecins.



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