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Abdeltif Rebah. Economiste : «On ne saurait traiter le problème du déséquilibre du budget uniquement sous l’angle des transferts sociaux»

19 avril 2021 à 10 h 27 min

-La réussite et le développement d’un pays se mesurent à la qualité de ses prestations et transferts sociaux. Que pensez-vous de la politique engagée par l’Etat algérien en matière de transferts sociaux ?

Permettez-moi, tout d’abord, de rappeler que la politique des transferts sociaux relève de la politique budgétaire qui est un des instruments de la politique économique de l’ Etat, à côté de la politique monétaire, de la politique des revenus et de la politique du commerce extérieur. Ces instruments sont au service de la réalisation des buts de la stratégie économique et sociale de cet Etat. En d’autres termes, la qualité de la politique des transferts sociaux ne peut être appréciée isolément des autres composantes de la politique économique et tout particulièrement, dans notre cas de figure, de celles qui doivent assurer l’optimisation des recettes de l’Etat, la politique fiscale qui doit assurer l’optimisation des recettes fiscales et la politique du commerce extérieur qui doit assurer l’équilibre de la balance des paiements. On sait que les transferts sociaux sont un outil fondamental de la politique de redistribution du revenu national visant à atténuer les inégalités sociales.

Autrement dit, on ne saurait traiter le problème du déséquilibre du budget de l’Etat uniquement sous l’angle des transferts sociaux, des subventions. C’est un discours antisocial qui n’est pas crédible, car il ignore sciemment d’autres gisements financiers énormes qui pourraient répondre aux exigences budgétaires du pays : économiser en mettant fin aux dilapidations, on évalue à 7,5 milliards d’euros et 600 milliards de dinars le montant des biens issus de la corruption à récupérer, assécher le phénomène des surfacturations estimé à 30% du montant des importations, éliminer les gaspillages dans le fonctionnement de l’Etat, appliquer la justice fiscale. En 2018, l’impôt sur les salaires a rapporté à l’Etat 692 milliards de dinars, contre 384 milliards de dinars versés par les entreprises, les salariés paient plus d’impôts que les entreprises ; l’impôt sur les bénéfices des sociétés (IBS) était en baisse même de 8,5% par rapport à l’exercice 2017, les crédits octroyés aux hommes d’affaires non remboursés.

-Le budget alloué aux transferts sociaux est souvent présenté comme «un fardeau» difficile à supporter par l’Etat. D’aucuns appellent même à le réduire afin de soulager les finances publiques. Quel est votre avis ?

Je dois vous avouer, de prime abord, que j’éprouve, personnellement, un certain malaise devant ce retour de la thématique des «transferts sociaux fardeau difficile à supporter par l’Etat» qui me laisse la désagréable impression de revivre les «grands débats» du tristement célèbre FCE. Il y a quelques années, du temps de la «3issaba» des Ouyahia, Sellal et consorts, le patronat et ses élites planchaient déjà, lors d’un symposium, sur la question de la facture à payer, en s’interrogeant ingénument : l’Algérie peut-elle satisfaire la forte demande sociale, alors que ses ressources sont limitées ? Ses ressources sont limitées ! Oui, vous avez bien lu, «ressources limitées» ! On était au temps des «ressources limitées», ce temps, où Ali Haddad bénéficiait de 124 marchés publics (dont la plus grande partie entre 2012 et 2018), d’un montant de 78 410 milliards de centimes, de 452 crédits auprès des banques, pour un montant de 211 000 milliards de centimes, dont 167  000 milliards de centimes, soit 83%, ont été accordés par des banques publiques.

C’était le temps des «ressources limitées» où Mourad Oulmi, le patron de Sovac, avait bénéficié, entre 2014 et 2016, de crédits pour un montant total de 12  040 000 000 DA, faisait des aller-retour, entre le pays et la France, à bord d’un jet privé loué à 600 000 DA de l’heure. Ce ne sont pas des faits que j’invente, ils ont été révélés lors des procès de ces hommes d’affaires pour corruption, pour ne citer que ceux-là. Comment l’Algérie avec des ressources si limitées pouvait-elle satisfaire la forte demande sociale, n’est-ce pas ? Cette pressante interrogation revenait comme un leitmotiv sous la plume de nos élites converties. Comme si c’était le petit peuple des salariés et des maigres retraites qui avait été à l’origine de la désindustrialisation, du désinvestissement, de l’explosion des importations tous azimuts, des surfacturations et des surconsommations énergétiques, du boom des grosses fortunes, de l’évasion fiscale, de la fuite des capitaux, des dilapidations et malversations à grande échelle, etc.

-En ces temps d’incertitudes et d’amenuisement des ressources financières, quelle est la meilleure manière de gérer les subventions destinées à soutenir certains produits, en garantissant un maximum de protection sociale ?

Les ressources financières publiques ne sont pas à leur optimum. Tant s’en faut. Des réformes s’imposent en vue de l’augmentation de l’efficacité du recouvrement fiscal, de la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales ainsi que de la révision du système des avantages fiscaux. Alors que le secteur privé représente 80% du PIB hors hydrocarbures, sa contribution fiscale n’atteint pas 1% du PIB. L’impôt sur les salaires, l’IRG, prélevé à la source, rapporte au fisc algérien plus de deux fois celui de l’IBS (impôt sur le bénéfice des sociétés). Selon des évaluations expertes, les arriérés fiscaux sont estimés à 3900 milliards DA à fin 2019 et les deux phénomènes fraude fiscale et évasion fiscale représentent environ 1,5% du PIB par an, soit l’équivalent de 2,5 milliards de dollars par an. Les allégements fiscaux ce sont aussi des subventions, les bonifications de taux d’intérêt aussi. Le coût administratif de ces exonérations est considérable. Avec 530 niches fiscales et douanières pour un montant cumulé de 1260 milliards DA (600 milliards environ pour les impôts et 660 milliards pour les douanes, soit 7,9% du PIB) qui touchent l’IBS, la TVA intérieure et extérieure et les droits de douane. Chaque année, nous payons entre 200 et 250 milliards de dollars de bonifications de taux d’intérêt payés aux banques pour compenser la différence entre le taux bancaire et le taux effectivement supporté

-Comment arriver à un ciblage des subventions avec le système administratif que nous connaissons en Algérie ?

On sait que le ciblage des subventions suppose l’identification précise et exacte, préalable, de ceux qui sont destinés, selon les critères de sélection retenus, à en être bénéficiaires. Il s’agit de la partie de la population considérée comme catégorie de ménages à bas ou très bas revenus. Comment cerner les contours socioéconomiques de cette catégorie dans une économie dominée par l’informel, le non-enregistré, quand la structure de la population active dans notre pays est marquée par une part très importante d’actifs occupés, non enregistrés, ceux de l’informel. L’emploi informel, dont les revenus échappent à l’enregistrement, représente plus de 50% en moyenne de l’emploi total. Au-delà de ces considérations de méthode, c’est le principe même du ciblage des catégories sociales pauvres avec son corollaire la carte d’indigent qui est irrecevable dans notre pays. Non seulement, elle porte en elle le souvenir infâme de l’ère de la misère coloniale mais elle reflète une vision de l’avenir du pays en totale opposition au message émancipateur de Novembre et en tout cas complètement antinomique avec ce que requiert la construction du front intérieur plus que jamais indispensable.

-La crise sanitaire et la chute des prix du pétrole ont fortement impacté la situation économique. Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise par le gouvernement ?

Le tableau n’est guère rassurant. La pandémie Covid-19 a mis à nu la grande vulnérabilité du «modèle économique» algérien financé uniquement par les revenus du secteur pétrolier et gazier, frappé, aujourd’hui, de plein fouet par les répercussions négatives de ce fléau mondial, sur le niveau d’activité des économies importatrices de brut et de gaz. Notre peuple et sa jeunesse particulièrement ont pu mesurer à leurs dépens, en termes de pertes d’emploi et de revenus, la fragilité et l’inconsistance, sur tous les plans, de cette économie faite de bric et de broc, dominée par l’import-revente. La tentation du «on efface tout et on recommence» est toujours là, présente. Mais notre jeunesse ne peut reconsidérer sa vision de l’avenir si ses perspectives ne sont pas inscrites dans la renaissance d’un projet de développement national authentique, enraciné, émancipateur et social. La condition sine qua non de ce nouvel élan, on ne le répétera jamais, assez, est de rompre avec la démarche économique libérale ruineuse, en cours depuis une trentaine d’années, et ses pratiques mafieuses et de corruption.

 

> Propos recueillis par  Nadjia Bouaricha


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