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5e mandat, comment la réflexion sur les politiques publiques a été mise en congé

18 février 2019 à 11 h 00 min

Les Algériens lisent peu les programmes électoraux des candidats aux présidentielles. On peut le comprendre. Personne n’est tenu de rendre des comptes sur ses engagements électoraux. La faute à l’échafaudage institutionnel qui a escamoté les contre-pouvoirs ? Pas seulement. Les programmes ne sont pas de vrais engagements. En économie, en particulier. Le programme de campagne de Abdelaziz Bouteflika de 2014, par exemple, parlait d’aller vers la bonne gouvernance, de réduire la bureaucratie et de lutter contre la corruption.

Trois têtes de chapitres sans aucune mesure concrète. Plus personne dans les pays de vraies compétitions démocratiques n’écrit un programme économique électoral sans mesures précises et sans scénarios de chiffrage du coût de la mesure ou des économies qu’elle va générer lorsqu’elle est directement budgétisable. Le programme de Bouteflika de 2014 est donc décharné. Grande littérature économique transposable sur tous les points d’un repère orthonormé.

Dès que le texte prend le risque d’énoncer l’esquisse d’une mesure concrète, il prend le risque de l’évaluation. Et bien sûr le risque de la promesse pas tenue. Exemple, dans le chapitre «réindustrialisation», le lancement d’une politique de partenariat des entreprises publiques algériennes avec de grands groupes mondiaux, oubliée, ou encore l’institution d’un conseil pour le développement durable, ajournée.

Le choix des textes programmatiques sans mesures concrètes, encore moins des mesures chiffrables, est un marqueur fiable de l’archaïsme politique d’un pays. Illustration du propos, le long paragraphe alambiqué qui veut faire allusion à la promotion des exportations hors hydrocarbures. Il évoque les avantages comparatifs, transformation locale, offre compétitive, produits manufacturés ou semi-manufacturés pour arriver aux marchés internationaux, sans jamais dire comment et par quelles mesures précises.

Pas une seule fois. Crédit d’impôt sur l’exportation, plateforme logistique en offshore, dépénalisation des infractions au rapatriement des recettes d’exportation : les pistes de promotion de l’exportation existent et un acte de candidature à la présidentielle implique d’aller au-delà du discours sur la méthode.

Sauf si l’on considère que ce n’est pas sur le contenu de son programme que l’on réunit les suffrages de ses concitoyens, ce qui, bien sûr, est le cas du vote dans le contexte autocratique algérien. Ou pire, sauf si l’on n’a pas pris le temps de réfléchir aux mesures qui permettent d’atteindre les objectifs déclarés.

L’art de construire des politiques publiques adossées à des arbitrages stratégiques documentés existe depuis plus d’un siècle. Il est le produit des think tanks. Les centres d’études, «réservoirs d’idées», qui décortiquent la data liée à un objet d’analyse pour en comprendre la trajectoire. Les programmes électoraux des grands partis des pays démocratiques s’appuient sur la production des think tanks plus ou moins proches politiquement pour inspirer avantageusement leur offre électorale. En Algérie, le think tank citoyen Nabni incarne depuis 8 ans une autre approche de la production des politiques publiques. La démarche est participative, documentée, régulée et mise à jour. Il en est né une production considérable d’études, de propositions et de chantiers ouverts.

Le gouvernement Sellal a tenté d’en profiter en associant Nabni à une ou deux réunions tripartites importantes. Il a sans doute compris à cette occasion combien il était important de se faire aider pour réfléchir et a fait le pas de créer une task force pour penser un autre modèle de croissance économique. En 2014, le candidat Ali Benflis s’est inspiré d’une partie des mesures de Nabni pour formuler certaines pistes programmatiques. Cette tendance à mettre de l’intelligence et de l’expertise dans la formulation des offres politiques est brutalement retombée depuis deux ou trois ans.

Le énième retour d’Ahmed Ouyahia et l’ossification politique qui a annoncé, dès lors, les prolongations du 5e mandat ont avorté l’embryon de séquence «intelligente» du système. La réflexion, à peine envisagée, a été éconduite au profit d’une feuille de route simple. Ne rien changer pour ne pas gêner une continuité de la présidence Bouteflika. Dès lors, tout l’écosystème de la production d’idées en a pâti. Pourquoi réfléchir s’il n’existe aucune possibilité de traduire les fruits de la réflexion en conseils et en audience ?

L’élection présidentielle est toutefois une occasion pour faire le tri dans les propositions de réformes et de leur déroulé, déployées ces dernières années et de les articuler en programme quinquennal. Cela ne servira à rien, car c’est le 5e mandat qui débutera le lendemain du scrutin du 18 avril… Réfléchir et produire n’est pas une option. C’est la nécessité vertigineuse d’un monde qui se transforme à la vitesse d’un flux de giga-data.

Les Algériens, affligés par l’annonce de la candidature de Abdelaziz Bouteflika à sa propre succession, peuvent toujours se consoler en regardant du côté des états-Unis. Le président Trump est prêt à entrer dans une crise institutionnelle sans précédent depuis l’affaire du Watergate pour obtenir 7 milliards de dollars de fonds publics. Il vient d’acter l’article sur la situation d’urgence qui lui permet en théorie de passer outre le vote parlementaire pour mobiliser ces fonds.

Grave atteinte à la Constitution américaine qui ne prévoit quasiment ce cas que dans les situations de guerre. Mais pourquoi donc Donald Trump a-t-il infligé aux Américains une shutdown record et maintenant un viol constitutionnel pour obtenir un financement public ? Parce qu’il ne veut pas arriver aux élections de novembre 2020 sans avoir réalisé sa principale promesse électorale, le parachèvement d’un mur sur toute la longueur de la frontière de son pays avec le Mexique.

Les élus pensent majoritairement, une partie des républicains comprise, qu’il n’y a rien qui se déroule à la frontière avec le Mexique qui justifie le recours à l’artifice souverain de l’urgence. La bataille de procédure promet d’être longue. Trump sait qu’il a peu de chance de la gagner.

Il veut arriver en campagne de réélection en 2020 en pouvant affirmer que la construction de son mur a été empêchée par une coalition de l’establishement. S’engager sur des propositions concrètes dans son programme électoral est un risque. C’est le risque démocratique de l’alternance.


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