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Des fissures en série chez les alliés du pouvoir

11 mars 2019 à 11 h 00 min

Depuis la première marche du 22 février dernier contre le 5e mandat, des remous secouent la scène économique et syndicale. Démissions, défections et menaces de grèves. Certains le font pour montrer leur adhésion au mouvement populaire en marche. D’autres le font en prévision des conséquences qu’aura le changement sur leurs affaires – qui ont bien prospéré durant le règne de Bouteflika – avec la pression de la rue de plus en plus forte.

Une pression qui a fini par faire reculer certaines têtes des pro-pouvoir. Le temps n’est plus à la proximité avec le clan présidentiel, mais au ralliement à ce grandiose mouvement de protestation pacifique pour le dégommage du système politique en place, alors qu’il y a moins de deux mois, l’appui à la candidature du président sortant pour un 5e mandat était clairement affichée.

Début février, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et le Forum des chefs d’entreprises (FCE) avaient déclaré leur soutien à Bouteflika, le désignant comme leur candidat à l’élection présidentielle, mettant en exergue le travail accompli durant ses précédents mandats. Une réaction déjà affichée bien avant l’annonce de la date de l’élection.

D’autres organisations patronales, considérées également comme partenaires du gouvernement lors des différentes tripartites, ont également pris la même position, c’est-à-dire le soutien indéfectible à Bouteflika. Avec les derniers développements de la situation et le soulèvement populaire, les cartes sont vite brouillées, et place alors au retournement, même si certains acteurs ne se sont pas encore prononcés clairement sur la question, nous donnant des réponses à demi-mot. Ils veulent coûte que coûte préserver leurs intérêts en adoptant le «wait and see».

Agitation, malaise…

Du côté du FCE, la semaine du 1er au 8 mars, deux dates symboliques du mouvement populaire ont été fortement agitées après l’annonce du départ de trois patrons. Mohamed Arezki Aberkane, Hassan Khelifati et Laïd Benamor étaient les premiers, avec Madjid Meddahi, patron de Granitex, à quitter les rangs de cette organisation patronale proche du pouvoir, avant d’être rejoints par d’autres hommes d’affaires.

Au total, on parle de neuf démissions, dont celles de Mohamed Arezki Aberkane, PDG de SPA Sogemetal, celle de Madjid Meddahi, de Granitex, ainsi que d’autres membres honoraires à l’étranger, notamment en Russie et en Allemagne. Mais les chiffres seraient beaucoup plus importants, une centaine en Algérie et une cinquantaine à l’étranger, selon une source proche du dossier qui nous avouera : «On ne le dit pas, mais le départ du secrétaire général du FCE, Boumediène Derkaoui, s’explique par le fait qu’on l’a empêché de donner ces chiffres.»

C’est dire le malaise qui règne au FCE, affecté encore par une dissension avec la création d’un FCE dit «FCE originel», dont les initiateurs ont rendu publique le 5 mars une déclaration annonçant leur appui au mouvement populaire. «Le FCE originel ne peut rester sourd à l’expression populaire à laquelle il adhère complètement», peut-on lire dans ledit document. D’emblée, cette sortie a été décriée par Hassan Khelifati.

«Qu’ils assument d’abord le bilan de Ali Haddad avant de lancer une telle initiative», plaidant dans le même sillage pour la tenue d’une assemblée générale inclusive pour débattre de tout ce qui a été fait au cours de ces dernières années et de décider des étapes à suivre à l’avenir, de manière à apporter des changements profonds au sein du forum.

Et ce, d’autant que Khelifati se considère toujours comme membre du FCE. «J’ai juste gelé mon appartenance», nous précisera-t-il. Ce n’est pas le cas de Abdelmadjid Ouadah, qui a claqué la porte du FCE en octobre 2017 pour dénoncer la gestion opaque des cotisations, et de Slim Othmani, dont la démission remonte à 2014, à la veille de la présidentielle. Il n’avait pas cautionné le soutien au quatrième mandat de Bouteflika. Aujourd’hui, il émet des critiques à l’égard de ceux qui ont choisi de partir et de ceux qui ont lancé le FCE originel.

La guerre des intérêts

«Ceux qui ont démissionné ont beaucoup plus peur pour leurs intérêts qu’autre chose, alors que le groupe qui a créé le FCE originel a opté de travailler dans l’informel», nous résumera-t-il. Et de poursuivre : «Quand on a un patronat et que subitement, il y a un groupe qui se dit patronat originel, c’est une manière de se reproduire encore dans l’informel, à travers cette démarche.» Pour le PDG de NCA Rouiba, cette démarche n’est qu’une manière de sous-estimer la maturité du peuple. «Ils pensent qu’il y aura des règlements de comptes après le changement revendiqué.

Or, le peuple algérien n’est pas dans cette logique, il veut tourner la page, aller vers une Algérie cohérente dans l’intérêt des Algériens, de l’Algérie, du Maghreb, du bassin méditerranéen et de l’Europe», expliquera M. Othmani, non sans rappeler que la logique des intérêts d’un clan a toujours primé sur celle du pays. Les patrons affichent en effet des positions qui, souvent, changent en fonction de leurs calculs.

Ce que tentent justement de sauvegarder les autres organisations patronales, à l’image de la Confédération algérienne du patronat (CAP). Son président, Boualem M’Rakech, ne veut pas afficher sa position dans cette lutte pour le départ du système. Il se contentera de dire : «Il faut protéger les principes républicains de l’Algérie. Nous sommes dans une situation difficile.

La stabilité et la cohésion passent avant tout», rappelant que la CAP s’inscrit dans une démarche qui est la défense de l’entreprise. D’où, selon lui, cette nécessité de privilégier le dialogue pour se détacher de la rente. «L’enjeu est de se brancher réellement à la locomotive du développement. Nous avons la possibilité de le faire en mettant à profit toutes les forces. Que les autres partent se reposer», lâchera-t-il en conclusion.

Du côté de la Confédération générale des entrepreneurs algériennes (CGEA), c’est également l’hésitation. Contacté à cet effet, Abdelaziz Yousfi, représentant de cette organisation plaidera juste pour le changement des méthodes de travail, « pour aller dans le sens du développement socio-économique », précisera t il. Il est clair que quand les intérêts sont en jeu, il est difficile d’afficher une position.

Parallèlement, pour l’UGTA, sa direction s’est inscrite depuis longtemps dans l’option du cinquième mandat, défiant les travailleurs qui rejettent catégoriquement ce choix . Elles sont, en effet nombreuses les sections syndicales de l’UGTA à avoir dénoncé fortement cette position à travers des mouvements de protestation. C’est le cas à titre illsutratif des travailleurs affiliés à l’UGTA de l’Eniem (Entreprise nationale des industries électroménagères) et de l’Union locale de la zone industrielle de Rouiba.

Dans des déclarations rendues publiques la semaine dernière, les travailleurs ont salué «le caractère pacifique, fraternel et responsable des manifestations». De même qu’ils ont revendiqué le changement du système. «Nous déclarons que l’UGTA ne doit pas s’inscrire en porte-à-faux avec l’histoire et doit exprimer l’adhésion des travailleurs aux aspirations de la nation au changement pour une vie meilleure.

C’est pour cela que nous demandons une réunion d’urgence de la commission exécutive nationale, instance suprême entre deux congrès, pour débattre de la situation et prendre une position claire dans l’intérêt du pays, des travailleurs et de l’UGTA», écrit l’Union locale de Rouiba dans sa déclaration et en ce moment où les syndicats autonomes brandissent déjà la menace de la grève.

C’est dire la profondeur du malaise. Ce que reconnaîtra Amar Hadjout, président de la Fédération nationale des travailleurs des textiles, cuirs et habillement. Pour ce dernier, certes, la situation ne peut pas être réjouissante, mais «il faut que les revendications restent dans la limite du respect des autres, avoir cette capacité de débattre et dépasser les clivages». «Il ne faut pas faire l’impasse sur ce qui a été fait sur le plan économique», ajoutera-t-il, comme pour rappeler les réalisations durant le règne de Bouteflika et défendre le choix de la centrale syndicale. Une centrale devenue au même titre que le patronat mais aussi le Conseil national économique et social (CNES) des parties du pouvoir pour résumer l’analyse du sociologue, Nacer Djabi.

Allégeance au pourvoir

«Nous avons assisté durant cette période à une forme de désertification du côté des organisations sociales et patronales Or, les Algériens ont besoin de ces organisations. Jusque-là, celles qui activaient sur le terrain n’ont fait que jouer un rôle d’allégeance au pouvoir. Elles travaillent pour l’intérêt qu’une seule personne. Elles gèrent plutôt une propagande politique», analysera-t-il.

Et dire que «le FCE est une force économique vitale qui a besoin d’un souffle nouveau, alors que jusque-là il a joué un rôle de soutien électoral». «C’est une partie du cercle corrompu politico-financière», estime Nacer Djabi, rappelant que c’est bien le FCE qui a financé les précédentes campagnes de Bouteflika à travers des pressions sur ses membres.

Et de surcroît en faisant appel aux institutions de l’Etat, comme les impôts pour la pression fiscale. Concernant l’UGTA, le constat de Djabi est percutant à plus d’un titre : «Les forces sociales sont devenues un comité de soutien. L’UGTA s’est retrouvée entre les mains d’un petit clan. Au lieu de défendre les intérêts des travailleurs, sa direction a vendu son allégeance au pouvoir.»

C’est ainsi qu’en cette période d’appels insistants au changement à tous les niveaux, il serait intéressant d’en profiter pour rénover ces structures et leur permettre de fonctionner sur de nouvelles bases loin des considérations politiques. «Maintenant que le peuple s’est révolté, le rapport de force a changé, la peur a changé de camp. Le souffle de la rue doit toucher ces organisations avec force», plaidera M. Djabi, abordant par ailleurs la léthargie du CNES. Un CNES qui ne fait plus de rapports depuis que Bouteflika est là, alors qu’il consomme un énorme budget.

Ce que reconnaîtra un expert de ce que dit le conseil pour qui cette explosion aurait été évitable si le CNES s’était réellement penché sur les problématiques de l’heure. «On sent cette frustration de ne pouvoir produire de rapport et de lecture sur les politiques publiques. Chose qu’on n’a pas faite depuis 2015. Pas de commissions, pas de membres, c’est la sécheresse, rien ne se fait au CNES», regrette notre expert.

Or, pour Nacer Djabi : «On a besoin de réflexion, d’une grande organisation syndicale et d’un patronat fort.» Et ce, d’autant poursuit-il, que «le monopole de l’argent et de la politique entre les mêmes personnes est très dangereux. On est en train de construire une oligarchie dangereuse. Il faut une vie démocratique au niveau de ces organisations. On a fini par créer un vide et on a développé le tribalisme et le clanisme.» Les résultats sont là aujourd’hui : le sursaut pour rétablir la dignité d’une jeunesse frappée par le chômage, les inégalités et le mal-vivre. 


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