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dimanche, 05 juillet, 2020
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PANDÉMIE COVID-19

Défis et opportunités pour l’Algérie

03 mai 2020 à 9 h 29 min

La pandémie Covid-19 bouleverse complètement l’ordre sanitaire et économique mondial.

Sur le plan sanitaire d’abord, ce sont des dizaines de milliers et peut-être des centaines de milliers de décès qui affectent ou affecteront la planète entraînant autant de drames et de désordres individuels et familiaux. Toute l’architecture sociale, économique mise en place depuis la Seconde guerre mondiale est ébranlée dans ses fondements conceptuels, organisationnels et stratégiques à l’orée du nouveau millénaire. Nous pensions peut-être assez naïvement que ce passage allait se faire simplement en adaptant les codes certes sans cesse revus et corrigés du monde hérité de la révolution industrielle.

L’informatisation généralisée, la mondialisation effrénée allaient devoir répondre aux besoins socio-économiques d’une population en augmentation quasi exponentielle. Mais cela était sans compter avec un micro-organisme de quelques millièmes de millimètre, dont l’origine est débattue, mais qui relève sans doute des rapports complexes entre les règnes animal et humain. L’origine de ce virus : pangolin ou chauve-souris et son mode de transmission à l’homme sont l’objet de nombreuses controverses scientifiques entres lesquelles s’infiltrent les désormais habituelles théories complotistes devenues inévitables justement à la faveur du développement prodigieux des réseaux sociaux et de leurs pouvoirs amplificateurs.

Cette pandémie avait des signes annonciateurs : Sars-Cov1 puis Mers-Cov. Les autorités scientifiques et politiques n’ont pas pris la mesure de cette menace et surtout des interactions possibles entre crise sanitaire et conséquences économiques éventuelles. Certes, il y a eu dans l’histoire de l’humanité des épidémies graves : choléra, typhus, peste noire, grippe espagnole en 1936, puis plus récemment épidémie du sida, épidémie Ebola, mais aucune n’a entraîné une onde de choc aussi puissante, globale et systémique que l’actuelle.

Notre pays évidemment n’échappe pas à cette pandémie. Pour le moment, les chiffres annoncés par les autorités de tutelle sont plutôt rassurants mais n’échappent pas aux habituels doutes, informations et commentaires débridés véhiculés par les réseaux sociaux. Cela fait partie des nouveaux codes sociétaux et comportementaux planétaires et il faut s’en accommoder.

On peut cependant se demander légitimement si l’on est dans un phénomène contenu par les différentes mesures prises et en particulier par le confinement partiel ou total des différentes régions du pays ou au contraire à l’orée d’une gigantesque vague qui risque de nous submerger. Il est très difficile de répondre à cette question pour de multiples raisons qui tiennent pour l’essentiel à l’incertitude scientifique inhérente à cette pandémie nouvelle (durée d’incubation, mode de transmission, évolution vers les formes graves, durée de l’immunité…), mais aussi à l’insuffisance des tests virologiques actuellement effectués dans notre pays.

Deux tâches majeures nous font face : d’abord s’organiser pour faire face à un éventuel afflux massif de patients infectées par le virus tout en continuant à soigner les autres malades dont le nombre a considérablement diminué ces derniers jours mais qui risque d’affluer en masse une fois les effets sur l’épidémie Covid observés.

La séparation des deux populations est obligatoire mais est illusoire car un certain nombre de patients porteurs d’affections chroniques sont potentiellement infectés par le virus Sars-cov2 .L’une des difficultés pour les équipes soignantes est de dépister ces patients dans le strict souci d’éviter toute contamination pour soi et d’empêcher, notamment dans les grands centres urbains, une dissémination du virus avec la formation d’un cluster hospitalier particulièrement virulent. L’emploi rationnel des tests virologiques rapides (en cours de mise à disposition du personnel soignant) et l’utilisation du scanner thoracique (largement disponible dans notre pays) devrait pouvoir aider à s’affranchir de cette difficulté majeure.

Une autre piste serait une plus grande mutualisation des moyens logistiques et humains destinés à combattre l’épidémie. Cette mutualisation, à travers un nombre plus restreint de structures dédiées à la prise en charge des patients infectés et particulièrement les plus graves d’entre eux, serait source d’économies en moyens humains et matériels avec en plus un moindre risque de dissémination du virus.
Dès à présent, il faudrait peut-être aussi associer les opérateurs téléphoniques pour le suivi des patients infectés grâce à leur téléphone portable et mettre en alerte les personnes potentiellement en contact.

Ces données pourraient être transmises à l’Institut national de santé publique dans le respect bien évidemment des textes en vigueur régissant les libertés individuelles.

La deuxième tâche beaucoup plus importante est plus difficile est de préparer et d’encadrer le déconfinement. En effet, s’il est relativement facile de décréter un confinement, il est très difficile d’organiser sa levée en raison du risque de voir se propager une deuxième vague épidémique. La difficulté essentielle réside dans l’incertitude concernant le nombre de patients effectivement infectés et plus particulièrement les personnes porteuses saines (c’est-à-dire n’ayant pas développé de signes cliniques ou très peu) et n’ayant par définition pas consulté de médecin. Lors du déconfinement, ces personnes pourraient donc contaminer des personnes jusque-là confinées et ayant échappé au virus.

Plus le nombre de patients contaminés sera important, plus le risque de voir démarrer une nouvelle flambée épidémique planera sur nous. Plusieurs stratégies sont actuellement à l’étude : déconfinement partiel par régions ou par catégories de personnes en fonction de leur risque de voir se développer une forme grave de la maladie.

Dans ce dernier cas de figure, les personnes les plus âgées et les porteurs de maladies chroniques devraient bénéficier d’une attention particulière (cloisonnement plus long ? dépistage plus important ?) Le corollaire avec l’impératif économique rend évidemment cette question plus complexe car elle renvoie en filigrane à la question de l’utilité sociale et économique, à un moment donné, des différents groupes de population.

Ces considérations doivent répondre à un souci d’efficacité, de régulation sociale bien comprise et donc surtout bien expliquée. Ces questions certes importantes ne doivent cependant pas occulter le seul vrai objectif, celui de sortir le plus rapidement possible de cette épreuve avec le moindre coût humain et social.

D’une manière plus générale, ce dont on est sûr, c’est que cette pandémie met à nu un certain nombre de dysfonctionnements dans l’organisation des systèmes de soins à travers le monde.

Ainsi, en Algérie, trois systèmes de soins existent : le secteur des structures hospitalo-universitaires, le secteur des établissements de santé de proximité (EPSP) et le secteur privé libéral. Ces trois systèmes fonctionnent séparément avec des logiques différentes et sans objectifs clairement définis. Il n’y a aucune liaison juridique, administrative, clairement identifiée entre ces différents systèmes de soins.

En particulier le système hospitalo-universitaire qui se veut être au sommet de la pyramide puisqu’assurant la formation se débat depuis de très nombreuses années dans des difficultés organisationnelles sans fins. Les différentes solutions proposées n’ont jamais été efficaces et ont abouti pour la plupart à une plus grande confusion encore. Cela n’est pas faute d’avoir essayé mais le problème réside plus en l’absence d’une vraie réforme structurelle et massive touchant à l’ADN même du système. Ce qui manque le plus, c’est une vision stratégique de notre système de soins.

Cette vision stratégique va devoir s’imposer comme étant au cœur de notre système social et économique pour les prochaines années. Ce sera le moteur du développement futur.

Pour cela, l’Algérie dispose d’atouts considérables : d’abord un maillage sanitaire conséquent, des centres de santé existent dans le moindre recoin de notre pays gigantesque, ensuite un nombre très important de professionnels de santé entre médecins, infirmiers, ambulanciers, administratifs et autres agents de soutien.

Il faut donner des objectifs à cette formidable armada pour le moment très largement sous-utilisée.

L’objectif principal est de recentrer, dans les plus brefs délais, notre action sur la santé publique. Ecouter, dépister, conseiller, orienter, traiter nos patients doivent devenir la mission principale des soignants, son objectif principal. La mise en place de systèmes de veille sanitaire concernant les menaces infectieuses mais aussi les maladies chroniques, les affections cancéreuses doit être institutionnalisée.
Le deuxième objectif serait l’utilisation massive, exhaustive, immédiate des outils informatiques.

La numérisation des données de santé doit devenir obligatoire. Tous les points de santé publique ou privée lucratifs ou demain caritatifs devront être obligatoirement être connectés et reliés à des instances régulatrices (agences de santé ou autres qui associeront professionnels de santé mais aussi associations de malades, autorités publiques élues).

Avec ces outils, nous devrions dépister toute modification sanitaire inhabituelle dans n’importe quelle région du pays, fusse-t-elle la plus reculée, dans des délais beaucoup plus courts et permettant une prise en charge plus précoce et donc potentiellement plus efficace.

Enfin,un troisième objectif stratégique est à terme indispensable : le développement d’une industrie des sciences de la santé qui devra être la plus innovante possible et s’appuyer sur la recherche scientifique, l’industrie. Aujourd’hui, le pays qui fabrique le plus de masque de protection est au cœur de toutes les sollicitations.

Demain, celui qui découvrira les traitements et les vaccins de cette pandémie sera peut-être le maître du monde. Les industries issues des biotechnologies seront probablement à l’origine d’une nouvelle ère industrielle. Notre pays ne doit pas rater ce tournant historique car il s’agit ni plus ni moins de remettre l’être humain au centre du développement social.

Cette vision intégrant les besoins sociaux, la numérisation et l’innovation sera peut-être le cœur de l’après Covid-19.

 

Par Pr. Yassin BOUHOUITA

Chef de service de cardiologie
CHU Mustapha Alger.

 

 



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