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Athmane Bouras. Activiste culturel, membre de la fondation Casbah : «Quand la Citadelle souffre en silence

18 mars 2021 à 10 h 00 min

«La vérité existe. On n’invente que le mensonge.» Georges Braque

Tout a commencé par une confirmation de mon ami Hamid Benkanoun, qui m’a ainsi répondu lorsque je lui ai fait part de mon intention d’aller tâter le pouls de La Casbah, son terroir. A l’évocation du nom que j’avais en tête pour accompagner ma quête de savoir, il m’a répondu :《«Vas-y, tu as frappé à la bonne porte. Athmane est le mieux placé pour faire l’état des lieux et dresser une radioscopie réelle de la Citadelle».

Athmane Bouras, approchant la soixantaine, méthodique dans son discours, sûr de lui et de ses convictions, membre très actif de la Fondation Casbah, est un homme qui connaît parfaitement les coins et recoins de la vieille cité.

Il en connaît toute l’histoire, dont il est passionnément épris. On y est allé, l’assurance en bandoulière, en cette matinée printanière, qui donne encore plus de clarté et d’éclat à ce quartier mythique de la capitale. Ah, La Casbah ! tant et si bien chantée par ses enfants Momo, Mustapha Toumi, Laâdi Flici, M’hamed Trari, El Anka, M’rizek, Amar Ezzahi, Chaou, Zolo, Boumehdi, Temmam, Ranem, Serri… Rezzagui.

Pensive, elle n’a pas encore gommé les rides de son présent malmené ni oublié ses amertumes. Comme une héroïne de tragédie grecque, elle se croit mal-aimée et apparemment se préfère ainsi. En attendant mieux, elle savoure l’image que lui renvoient les reflets de son passé.

Mais elle n’a pas gagné la partie qu’elle a pourtant livrée  il y a bien longtemps contre sa déchéance. A vrai dire, cette ville-labyrinthe est pudique et secrète, jusque dans ses douleurs et ses débordements. Fidèle aussi et tellement blessée. Constat implacable, maintes fois dressé. Pour la réconcilier avec elle-même, pour qu’à nouveau elle s’offre ainsi triomphante à notre admiration, il faudrait, à écouter Athmane, un travail de titan, tant le passif est lourd et pesant.

Enfant de la Casbah

Nous avons d’emblée perçu chez Athmane cette passion illimitée à entretenir la mémoire. Un bien beau feuilleton lorsqu’elle ne s’éloigne pas trop de son cours originel qu’est la vérité. Athmane, avec son franc-parler, le dit lui-même : «Certains, au lieu de se conformer à la vérité, la travestissent en racontant des histoires qui, en fin de compte, n’intéressent que leurs auteurs.» C’est dit en termes crus, avec une ironie qui frise la dérision.

Et puis, Athmane s’emporte en évoquant les turpitudes de l’histoire qui a été bien secouée dans l’épisode relatif à l’injustice qui a frappé le sort du jeune martyr Bouhamidi Mahmoud, laissé sur le bas côté de cette Histoire qui n’en fait qu’à sa tête, mais des fois à la tête du client. «La fondation a déja corrigé cet impair, en baptisant un de ses espaces du nom de Bouhamidi.

Mais l’Etat ? Il l’a omis je ne sais pourquoi dans la stèle consacrée aux martyrs de la rue des Abderrames, qui trône du côté du port d’Alger. Il y a Ben Bouali Hassiba, Petit Yacef Omar et Ali Amar (Ali la Pointe), mais point de Bouhamidi.

J’en ai parlé à Yacef Saadi, qui m’a dit qu’il allait tout faire pour réparer cette erreur. Dahmane, le frère de Petit Omar, s’était rapproché de l’ancien wali d’Alger, Zoukh, pour lui signifier l’absence de Bouhamidi sur le mémorial, en lui faisant remarquer que la stèle a été érigée dans un lieu inapproprié près du port. Vous savez quelle a été la réponse méprisante du wali ? :‘‘On sait ce qu’on fait’.’ Ah bon, nous aussi on sait désormais où son savoir arrogant et insignifiant l’a mené. Le jeune Bouhamidi  était agent de liaison avec Petit Omar. La maison des
Bouhamidi, sise, 4 rue Caton, servait de refuge pour les moudjahidine.

Après, et vu le flux des arrivants combattant pour la cause, ce fut la maison mitoyenne de Fatiha Attali, veuve du chahid Mustapha Bouhired, qui joua le même rôle. C’est ici que le 23 septembre 1957 au soir, aux environs de 23h, que Yacef et Zohra Drif ont été arrêtés par les paras. Comme on le sait, la maison où périrent les 4 chouhada a été bombardée le 8 octobre 1957. Mais, hélas, le cas de Bouhamidi n’est pas isolé, et comme l’histoire est parfois selective, je vais vous citer le sort d’une adolescente qui a été fidaiya à la Casbah à 14 ans, et qui n’a jamais eu les faveurs de l’’Histoire.

Elle s’appelle Bahia Hidour. Arrêtée à 16 ans et torturée à Beni Messous. Après sa sortie de prison, elle a repris son combat dans les réseaux de l’Arba. Elle a succombé le 18 décembre 1960 à la rue Franklin, à Bab El Oued, en face du Monoprix avec la bombe qu’elle allait déposer. Personne n’en a parlé. Notre mission à la fondation est de lui rendre son dû, ainsi qu’à d’autres oubliés, par reconnaissance et par devoir de mémoire.»

Hommage aux anonymes

A l’instar d’autres chouhada, la fondation lui a rendu un hommage amplement mérité. «Cette initiative rentre dans le cadre de nos activités qu’on essaie de diversifier au possible. On a créé une bibliothèque pour les enfants. On s’attache à écrire l’histoire de La Casbah. Et on a entamé, dès septembre dernier, la mise en place d’un musée qu’on s’emploie à enrichir au fil des jours.

C’est le projet phare de la fondation, lancé exclusivement par nos moyens propres : ni subvention ni aide quelconque», signale M. Bouras. Loin de verser dans le défaitisme ni dans le fatalisme, Athmane semble dire que la situation, hélas, est ainsi, et que le plus beau compliment qu’elle puisse décerner à certaines gens négatives consiste à les ignorer.

Cet homme d’écoute, d’abnégation et d’efficacité pense sincèrement à une certaine idée du service public frileux, parfois carrément obtus, qui, visiblement est loin de l’agréer compte tenu des résultats peu flatteurs qu’il a réalisés dans la «trituration» du renouveau casbadji. Alors Athmane s’emporte : «On parle de 150 entreprises et 54 architectes qui activent au niveau de La Casbah, selon la wilaya.

Rien de tout cela n’est vrai. Ils ont peut-être retapé quelques palais et de rares douirette, et encore, à moitié. Je vous donne des exemples ? Dar Bourouba à Bir Djebbah. Ils ont placé les échafaudages, mais rien depuis six longues années.

Dar Belfedjaa. Depuis 20 ans, ils disent qu’ils vont restaurer. Ils ne sont jamais venus. Les familles n’ont eu ni les logements promis ni la restauration. Les douirette se sont effondrées, les familles ont été divisées et chacun s’est débrouillé pour trouver un refuge, chacun de son côté, qui chez des parents, qui en recourant à la location. La famille Boudriès, qui compte de nombreux chouhada père et fils, a été flouée.

On leur a dit : ‘‘Sortez, on va refaire la maison.’’ Ils sont sortis. La maison est restée en l’état, sans travaux, et comme elle était mitoyenne à celle de Hahad, elle a entraîné dans sa chute la maison de ce dernier. C’était du temps de la ministre Khalida Toumi. On calait les bâtisses avec du bois blanc, qui à la longue dépérissait. C’est ce qui est arrivé.

Et la situation perdure depuis 15 ans jusqu’à ce jour ! assène Athmane avec dépit, qui reconnaît que la situation n’est guère simple du fait que certaines habitations relèvent des biens habous, et que la majorité du foncier est du domaine privé qui peut s’opposer à toute initiative émanant des autorités publiques.

Des autorités qui n’incitent pas parfois à la confiance. Pourquoi ne tiennent-elles pas compte de la brique, propre à La Casbah, qui est originale  en l’adoptant ? Il y a un seul fabricant dans notre pays qui continue à produire ce matériau à base de tuf et qui se trouve à Béjaïa. Ici, on ne doit pas restaurer avec le fer, le gravier et le ciment.

Ce qui est recommandé, c’est du tuf, celui de Bou Saâda est très demandé, comme le sable de Oued Souf et de Ghardaïa. En tout état de cause, l’Etat ne peut pas reconstruire à l’identique sans l’aval des proprietaires. Si certaines maisons tombent, c’est tout le quartier qui est condamné et s’affaisse comme un chateau de cartes. En 2006/2007, il y avait 1916 maisons entre dyour et douirette. En 2014, il n’y en avait que 1000, dont 306 marquées rouge, c’est-à-dire susceptibles de s’effondrer à tout moment. On n’a pas encore les derniers recensements du CTC des deux dernieres annèes, mais ce n’est pas du tout réconfortant», pronostique notre interlocuteur, qui s’engage dans un discours passionné lorsqu’il aborde ce sujet brûlant.

Comme des chateaux de cartes

«Ce qui est navrant, c’est qu’on réhabilite avec facilité les batiments haussmaniens, mais on néglige le patrimoine national de La Casbah avec tout son poids symbolique. Même les touristes, condamnés à adopter une attitude stoïque durant leurs visites, faute de vespasiennes, ont une vision étriquée à cause de circuits qu’on leur propose, limitées à des zones réduites et qui ne reflètent pas tout le patrimoine de La Casbah, avec ses lieux historiques, ses mosquées, ses palais, ses fontaines, ses terrasses, sa médersa, son mausolée de Sidi Abderrahmane, ses zaouïas dont celle de Bir Djebbah où officiait l’imam-enseignant, moudjahid, également aumonier à Serkadji,  le vénérable et regretté Tahar Meziani, que Dieu ait son âme, atrocement tué par les paras.»

Pour Athmane, la machine du temps s’est accéléréé en changeant les habitudes et les mentalités avec. Pour étayer son propos, il cite l’arrivée du mois du Ramadhan où, raconte-t-il, et «en guise de bienvenue, les comportements n’étaient plus les mêmes. La propreté était encore davantage mise en avant, avec le lavage à grande eau des venelles et des terrasses. Les murs des maisons étaient blanchis à la chaux, les meidate étaient posées à wast eddar prêtes à accueillir même les étrangers à la famille.

C’est ainsi qu’avant que les coups de canon annoncent la rupture du jeûne, les enfants étaient envoyés alentour pour ramener les nécessiteux, les gens étrangers au quartier ou de passage. C’était un véritable hymne à la solidarité et à la générosité, que l’hospitalité algérienne légendaire magnifiait. C’était l’époque où les valeurs étaient respectées, où les gens étaient pudiques, éduqués, probes, tolérants, et où le vivre-ensemble en symbiose avait un sens. Il nous faut absolument renouer avec ce qui faisait notre fierté et titillait notre orgueil.

Renouer avec ces traditions, c’est sauvegarder notre personnalité. Ainsi, à la veille de l’Aïd El Fitr, par exemple, nous avions décidé d’honorer les éboueurs, ceux-là mêmes qui évacuent quotidiennement nos déchets, en leur offrant des gateaux et des friandises faits par nos mères à cette occasion. La Casbah, ne l’oublions pas, est une belle mosaïque, qui a accueilli généreusement des Algériens de toutes les régions, qui ont toujours vécu en belle harmonie, se partageant le pain et la peine, qui ont gardé le sens de l’honneur, de la pudeur, de la parole donnée, du respect et de la reconnaissance.»

Les autres communautés non impliquées dans la guerre de libération y ont vécu intensément, solidairement, sans rien regretter, comme le grand Roger Hanin qui a témoigné avec émotion : «On partageait un petit appartement au 25 rue Marengo, dans la basse Casbah, avec une autre famille, les Abou et leurs 3 enfants. Au total, nous étions douze  dans ce réduit, mais tellement heureux. En arabe, Hanin veut dire le doux, s’est-il rappelé, dans ses mémoires, avec beaucoup de nostalgie.»

Parcours

Athmane est né le 4 octobre 1964 à la rue du Chameau (frères Racim) à la Casbah. Etudes à M’cid Fatah. Garçon unique après la mort de son frère, suite à un accident de la route au lendemain de l’indépendance. Athmane a 8 sœurs. Leur père, le regretté Mokrane qui tenait un restaurant à Bab El Oued, lui a appris les secrets de la marmite.

Mais plus sérieusement, il a inculqué à ses enfants les valeurs du travail et du respect de l’aîné et d’autrui. A thmane, qui a exercé dans la gestion des marchés, notamment au marché Bouzrina et Amar El Kama, s’est converti dans l’élevage ovin.

Passionné d’histoire, il a beaucoup appris auprès des anciens, des architectes et des urbanistes qui sont passés par La Casbah. Ses connaissances, il les transmet à travers les médias qui le sollicitent, ou par le biais de débats avec de simples citoyens. Athmane est père de deux garçons et une fille.


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