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Mohamed Salah Mentouri. Ancien ministre, ancien président du CNES : Cadre engagé, intransigeant, sans allégeance !

05 septembre 2019 à 9 h 45 min

Il nous a quittés le 5 septembre 2010, voilà 9 ans jour pour jour. Retour sur le parcours de ce militant engagé qui mérite un hommage appuyé. La vérité sera un jour la force. «Savoir c’est pouvoir», est le plus beau mot qu’on ait dit.    (Ernest Renan)

 

Ce n’est pas un assoiffé de pouvoir, confie un de ses amis, le seul pouvoir qui le meuve est assurément le pouvoir de construire.» «Sans fausse modestie, je ne conçois d’intérêt à évoquer mon parcours personnel que dans la mesure où il renvoie, en les entrecroisant, aux étapes majeures qui ont jalonné la vie du pays depuis plus de 50 ans.

Faute d’en avoir été un acteur décisif, j’en ai été par contre un témoin attentif et un observateur intéressé, même passionné.» Le ton est donné. «Mon adolescence a été marquée par l’irruption, dès avril 1955, de la lutte armée à Constantine, où ma famille, originaire de Ferdjioua, est venue s’installer dès 1940.

Le 20 août 1955, l’évasion de  Ben Boulaïd de la prison du Koudiat et la grève des lycéens de mai 1956 constituent pour moi des repères inoubliables dans une ville où rafles, perquisitions, arrestations et meurtres répondaient aux opérations valeureuses des moudjahidine dès le début de 1955.

Le deuxième jour de l’Aïd (mai 1956), des activistes juifs ont prémédité le massacre de dizaines d’Algériens.» Cette tragédie, étrangement méconnue, a levé, s’il en était besoin, le dernier voile sur le choix du camp colonisateur de la part des dirigeants de cette communauté, laquelle n’avait jamais, jusqu’à plus amples informations, revendiqué son algérianité, à la différence de ses homologues tunisienne et marocaine.

Enfance constantinoise

L’évocation de cet acte odieux frise aujourd’hui le blasphématoire, pour autant qu’il ait été connu, en ce qu’il inflige, certainement, un démenti cinglant à une présentation trompeuse et perverse d’une prétendue cohabitation harmonieuse des communautés durant la colonisation. Ce rappel valorise d’autant les engagements individuels, courageux et méritoires. «Pour avoir été témoin et failli même être victime de cette expédition punitive, je ne verserai pas pour autant dans la surenchère compassionnelle. Ma contribution personnelle a été trop modeste pour succomber à la tentation, coutumière de nos jours, de l’exaltation patriotique ex-post.

Elle l’est d’autant plus, comparée aux sacrifices consentis alors par beaucoup, parmi lesquels je compte avec émotion et fierté mon frère, le chahid Mahmoud (Ahmed Cherif).» Ancien dirigeant de l’ugema, alors qu’il achevait ses études de droit à Lyon, Mahmoud a été chargé de l’activité clandestine estudiantine, comme en témoigne Ahmed Doum, dirigeant de la Fédération fln de France, avant de rejoindre le maquis à la Wilaya I. Il est mort en 1957 et repose au carré des Martyrs d’El Alia. L’aîné, le professeur Bachir Mentouri, a rejoint l’aln en tant que médecin. Il a été le premier maire élu d’Alger, de 1966 à 1975, puis député de 1977 à 1982.

Il a reçu, à titre posthume, la médaille Athir du Mérite national. Plusieurs établissements et sites ont été baptisés en hommage à Bachir et Mahmoud, dont l’université de Constantine. La famille compte par ailleurs de nombreux moudjahidine et martyrs, dont Belkacem, un des premiers condamnés à mort exécutés. Un tel lignage favorise, assurément, l’éclosion du sentiment patriotique, le rendant quasi-naturel. «L’émotion m’étreint encore au souvenir de camarades du lycée d’Aumale ou du quartier St-Jean, vaillamment engagés dans le combat de libération.

Ma foi en l’issue de la lutte se renforçait à la faveur de cet environnement. Ces vicissitudes et méandres dans la marche vers l’indépendance ne m’ont pas empêché de saluer avec enthousiasme et même orgueil la nationalisation du canal de Suez et l’arrivée au pouvoir de Castro à Cuba. De façon d’abord spontanée mais diffuse, puis de plus en plus consciente, je percevais la proximité de ces luttes avec la nôtre dans leur finalité commune de liquidation d’un ordre d’oppression et de domination.»

Son parcours professionnel, après l’indépendance, allait mettre à l’épreuve cette sensibilité. «Diplômes en main, obtenus grâce à une bourse du gpra, et après mon bref passage à la Banque d’Algérie, sous la direction experte de Seghir Mostefaï, j’ai travaillé à la SN Repal, société mixte algéro-française de pétrole, un formidable centre de formation pour les cadres algériens. Membre de la section ugta, j’ai figuré parmi les animateurs d’une grève à caractère strictement professionnel. Cette action m’a valu un licenciement (avec d’autres collègues) sur ordre du ministre de l’Energie, à la satisfaction de la partie française de l’entreprise.

Le ministre a cru voir dans cette grève un épisode du bras de fer qui l’opposait alors à d’autres membres du pouvoir. La paranoïa nourrissait ainsi la propension prévalante à l’autoritarisme. En rejoignant en 1969 le ministère du Travail, après deux ans d’inactivité, j’ai eu l’avantage, sous la conduite sage et éclairée de M. S. Mazouzi, d’avoir pour collègues et amis Ali Zamoum, Aboubakr Belkaïd, Mohamed Nabi, Samir Imalhayen.

Je me réjouis d’être crédité d’avoir marqué de mon empreinte la sécurité sociale, dont j’ai été le directeur général pendant plus de 10 ans, avec pour point d’orgue l’élaboration au sein de la commission nationale de refonte de la Sécurité sociale que je présidais, de projets de textes ayant abouti aux lois de 1983.» Le socle de notre système actuel en protection sociale repose sur ces lois. Il allait révéler son rôle inégalable d’amortisseur lors de l’épouvantable crise sociale des années 1990. A la faveur de l’élargissement de son champ d’application et de l’élévation substantielle de son niveau de protection, la Sécurité sociale a été une dynamique de progrès social des années 1970.

Dans le sillage de la courbe ascendante des conquêtes sociales, la gratuité des soins reste une référence emblématique à laquelle j’ai contribué. Je n’éprouve pas moins de fierté d’avoir apposé ma signature, le 1er octobre 1980, le nom de l’Algérie à la convention générale de sécurité sociale algéro-française, encore en vigueur. Jusque-là, j’avais applaudi, en pleine conformité avec mes convictions, aux nationalisations, à la Révolution agraire, à la Charte nationale de 1976 et aux efforts de développement industriel, sur fond de quête de dignité et de mieux-être social.

Ces orientations me semblaient émaner de l’esprit du 1er Novembre et être sous-tendues par la philosophie de la Révolution. L’impulsion, peut-être exagérément volontariste, imprimée à cette dynamique de conquêtes et d’avancées, a subi par la suite un ralentissement, avec pour effets inéluctables le recul et la marginalisation progressive des adeptes de ce courant de pensée. Dans ce contexte de reflux généralisé, la Sécurité sociale ne pouvait échapper aux visées opportunistes des partisans du réajustement de la place de cette institution.

Tirant les conséquences de cette offensive, j’ai démissionné, malgré les nombreux appels du personnel des caisses à une révision de ma décision. Mais, quelques années plus tard, à ma grande surprise, j’ai été appelé au gouvernement comme vice-ministre. De grandes émotions ont ponctué mon passage aux Sports, avec notamment l’organisation des Jeux sportifs nationaux, la consécration de la suprématie africaine de l’équipe nationale de handball, dirigée par Derouaz et enfin, sous la conduite de Saâdane, la deuxième qualification consécutive au Mondial de l’en de football, avant un sevrage qui allait durer 24 ans. J’ai été sensible aux hommages qui m’ont été récemment rendus par  Mahiedine Khalef, Saâdane et Salah Assad.»

En revanche, sa nomination au Tourisme a mis à rude épreuve ses convictions face aux tentatives de passage en force des tenants d’un Infitah larvé, subrepticement recherché, mais en dehors de tout cadre légal. «J’ai payé par mon limogeage mon opposition à une privatisation rampante, illégale et non assumée. Après une inactivité de 2 ans, j’ai été, en 1989, le premier président élu du Comité olympique. J’ai été, à l’occasion d’un remaniement, après quatre mois de travail, nommé ministre de la Santé et des Affaires sociales, après que le portefeuille de l’Economie m’eut été furtivement proposé. Sans parvenir à apaiser mon angoisse grandissante, j’ai salué le retour, sur fond de tragédie grecque, de l’homme qui avait toujours exercé sur moi, sans l’avoir connu une véritable fascination : le président Boudiaf.

Or, avant l’annonce de son arrivée, j’avais demandé à être déchargé de mes fonctions gouvernementales. Pour éviter toute corrélation équivoque avec le retour de Boudiaf, je n’ai pas jugé positif d’annoncer publiquement ma décision. Je présume que celle-ci n’a pas été appréciée, si j’en juge par mon remplacement par ma propre cousine !»

Fasciné par Boudiaf

Une autre période d’inactivité, volontaire celle-ci, s’ouvrait pour durer cinq ans. «Mais dès mai 1991, plusieurs articles de presse me classaient parmi les choix possibles du président Boudiaf pour le poste de chef de gouvernement. Un suprême honneur de la part de l’homme du 1er Novembre, même s’il ne s’était agi que d’une éventualité sans lendemain. D’ailleurs, cette hypothèse a été, par la suite, évoquée à plusieurs reprises, ce qui m’a valu de la part d’un chroniqueur le qualificatif de ‘‘Premier ministre cyclique’’. Ces supputations ne m’ont pas, bien sûr, laissé indifférent, moi qui me croyais en rupture de ban. En réalité, j’ai décliné plusieurs offres de postes ministériels dans les gouvernements suivants, ainsi que d’autres hautes fonctions qu’il appartient à ceux qui les ont proposées de révéler éventuellement.

Ces refus successifs qui peuvent sembler présomptueux, obéissaient pourtant dans des contextes variés à des appréciations chaque fois différentes. Je concède avoir ressenti, devant ces sollicitations, une certaine fierté, celle d’inspirer reconnaissance et respect sans aliéner mon attachement à des valeurs sans attache clanique ni autres affinités. Pour dire vrai, j’étais dubitatif quant à la faisabilité de certaines propositions. En revanche, j’ai accepté de rejoindre le cnes, sur insistance de Abdelhak Benhamouda. Ce choix en a décontenancé plus d’un, après mon refus de charges mieux cotées, si l’on se réfère du moins à une certaine critérologie.

Mais chercher à avoir ceinture et bretelles n’est pas un exercice sans inconvénient. Dès mon installation à la tête du cnes, j’ai publiquement affiché mon opposition à un rôle d’organisme-alibi, d’institution d’attente destinée à combler un déficit de représentativité que pourrait lui assigner le contexte de crise généralisée et que dicteraient les exigences de restauration de la paix civile.

Je me suis au contraire fixé pour objectif de forger un instrument d’analyse critique et de réflexion contributive, capable de fournir une grille de lecture avec des référents éloignés des standards stérilisants de l’autosatisfaction triomphaliste. En arrière-fond de cet objectif, se dessinait l’ambition de faire de cette assemblée des forces économiques et sociales un creuset de la citoyenneté économique.» Dans la grisaille environnante, l’émergence d’un îlot où la liberté de ton rompait avec le primat de la pensée unique, l’apparition d’une voix discordante, bousculant les pesanteurs du monolibéralisme, a eu pour effet d’amplifier l’audience du cnes et à renforcer sa crédibilité.

«Le rapport semestriel de conjoncture, sa production-phare, a sans doute contribué à donner au cnes son rayonnement, contrariant le projet caressé mais jamais abandonné d’en faire une chambre d’enregistrement, une assemblée de pacotille, une enceinte d’opérette, une pièce d’un décorum de complaisance. Bref, une fiction, un leurre de représentation.

Dans cet esprit, j’ai proposé un pacte national de croissance, comme l’un des axes fondateurs d’un nouveau consensus national, l’ancien, issu de la lutte de Libération étant devenu caduc. Cette suggestion a accru la méfiance du gouvernement à l’égard du cnes, déjà tenu en haute suspicion pour son propos discordant et son rôle de veille et d’alerte. Je salue ici le rôle de la presse qui a contribué à diffuser les analyses et réflexions du cnes et à les cristalliser ainsi dans l’opinion.

Par ailleurs, je m’honore d’avoir été élu en 2001 président de l’Association internationale des Cconseils économiques et sociaux (aicesis), un hommage que j’ai ressenti, destiné à l’Algérie.» Cette trajectoire ascendante ne pouvait qu’exacerber les partisans du statu quo ante et leur propension à l’autoritarisme et à l’éradication de toute aspérité. Les manœuvres dilatoires se sont multipliées sur fond de rétrécissement des espaces autonomes d’expression.

Ne pas faire de la figuration

«Ces manœuvres ont pris la forme d’un projet visant à rendre les rapports du cnes non publiables, donc d’un impact nul, puis d’une annonce officieuse du renouvellement d’une partie de la composante du cnes. Ce renouvellement statutaire aurait dû être effectué depuis plusieurs années. Il n’est d’ailleurs toujours pas intervenu, cinq ans après, aujourd’hui. Ma démission m’a valu nombre d’hommages et de marques de considération. Elle a été saluée comme la rançon de la fidélité à des convictions fortement amères et de l’attachement à des principes solidement incrustés.

Je ne nourris aucun regret quant à cette décision, n’ayant jamais été assailli par l’obsession du pouvoir. C’est ainsi que lorsqu’en 1999 mes amis du ccdr m’ont fait l’honneur de suggérer ma candidature à l’élection présidentielle, j’ai fait valoir ma très haute conception de cette charge, estimant ne pas réunir, quant à moi, toutes les qualités requises.

Esquisse plus indulgente : j’ajoute pour la vérité que je ne créditais cette éventualité d’aucune chance d’aboutir. De plus, je n’ai ni la vocation ni le désir de faire tapisserie ou jouer les utilités dans un scénario au dénouement préétabli. Ceci dit, je reste confiant en l’avenir du pays, même s’il est traumatisé par les dérives prédatrices récurrentes et qu’il laisse l’impression d’être quelque peu chloroformé par l’aisance financière actuelle de l’Etat.»

 

 

 

Parcours

Né le 9 avril 1940 à Hamma (Constantine). Diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales (hec), licencié en droit, titulaire d’un DES de sciences économiques, il est membre de l’OCFLN à Constantine, puis en Tunisie et membre de de l’ Union générale des étudiants musulmans d’Algérie (UGEMA) de 1960 à 1962. Sous-directeur de l’animation et de la coordination au ministère du Travail et des Affaires sociales, puis directeur général de la Sécurité sociale (de 1970 à 1980). Il est ensuite secrétaire général du secrétariat d’Etat, puis du ministère de la Formation professionnelle (mars 1982-janvier 1984). Il devient alors vice-ministre chargé des Sports, puis vice-ministre chargé du Tourisme, et enfin président du Comité olympique algérien (novembre 1989). Le 18 juin 1991, Sid Ahmed Ghozali le nomme ministre du Travail et des Affaires sociales, puis, en octobre 1991, ministre de la Santé et des Affaires sociales.
Elu président du cnes le 7 décembre 1996, il démissionne le 3 mai 2005. Il décède le 5 septembre 2010 et repose au carré des Martyrs d’El Alia. Paix à son âme.


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