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Mohamed Harbi . 85 ans, militant de la cause nationale, historien, professeur des universités : A 15 ans déjà dans le feu de l’action !

27 décembre 2018 à 9 h 42 min

«Il faut vivre comme on pense, sinon tôt ou tard, on finit par penser comme on a vécu.» Paul Bourget

Harbi a été ambassadeur en Guinée (1960-61), SG du MAE (septembre 1961-septembre 62), participe aux Accords d’Evian, collaborateur de Krim Belkacem, conseiller de Ben Bella. Historien, il décrit le fonctionnement du FLN de l’intérieur dans son livre Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie (1975), professeur émérite, enseignant à Paris où il vit depuis des années. Auteur de plusieurs ouvrages en chantier, dont le tome 2 de ses Mémoires.

Une info postée sur Facebook par un écrivain chroniqueur laissait croire que Mohamed Harbi était fini. L’auteur du post s’est apitoyé sur le triste sort de notre historien et néanmoins résistant : «Dans sa solitude, dans la froideur de l’exil, dans la noirceur d’une cécité cruelle, l’historien Si Mohamed Harbi sombre. Dans notre indifférence totale et aveuglante.

L’historien descend dans la cruauté de l’oubli. Aveugle. Frappé par la cécité impitoyable.» Bien sûr que ces propos pêchés on ne sait où sont faux et terriblement cruels, mais heureusement que notre ami commun Dahmane Arkoub s’est empressé de les démentir, car en contacts réguliers avec Harbi «qui va bien, il n’a pas perdu sa vue et paradoxalement il a fini par accepter son exil et le vit plutôt bien. Bien qu’il ait souffert, sa vie durant, des aléas de ses engagements politiques et leurs répercussions sur sa vie familiale, il a toujours été très entouré de sa famille.

A 85 ans, il continue de travailler à plusieurs projets, dont le tome 2 de ses mémoires (Un Algérien debout). Je rassure toutes et tous : Si Mohamed va bien.» J’ai eu à le vérifier l’autre soir à Paris, où Si Mohamed s’est prêté avec courtoisie au jeu des questions que je lui ai posées avec la finesse et la précision qui le caractérisent. Si Mohamed est né le 16 juin 1933 à El Harrouch, où il a fait sa scolarité jusqu’en 6e, avant de rallier le collège Luciani de Skikda jusqu’en première avec cette précision que l’éminent patron de cet établissement n’est autre que le directeur de l’enseignement en Algérie. L’année qui suivra, Mohamed l’effectuera au collège Sainte Barbe à Paris, dans la filière philo où il décrochera son bac en 1950 pour entamer une licence d’histoire.

Les lumières de Paris

«En réalité, je n’ai passé que la propédeutique, le reste du temps est occupé par mes responsabilités auprès des étudiants algériens à la fédération du MTLD», concède-t-il. Très jeune, Mohamed était imprégné des idées nationalistes et se construisait dans la militance grâce à son «grand-père maternel Saïd Kafi qui m’a influencé autour des causeries religieuses, ainsi que mon oncle Lamine, devenu procureur, et Chérif, mon autre oncle, directeur de la médersa.» L’autre oncle est Ali Kafi, l’ancien président du HCE.

On verra bien que les belles idées ont si bien ensemencé l’esprit de lutte de notre adolescent qui a sans doute bien appris des conseils bienveillants de ses encadreurs de conduite beaucoup plus que des porteurs de savoir. Ainsi, de son enfance, le jeunot a gardé le goût de la famille et le don de l’engagement avec l’audace de ceux qui ne doutent de rien et qui s’étonnent de tout : «A 15 ans déjà, le 4 avril 1948 lors des élections truquées de Naegelen, j’ai saboté les bulletins des électeurs des différents villages autour de Skikda. Ce n’était pas de la politique au sens propre du mot. J’avais subi l’influence de ma famille maternelle, qui m’a plongé dans les luttes. Après moi, tous mes autres frères m’ont suivi dans cette trajectoire dans notre village de Saint Charles, aujourd’hui Ramdane Djamel.»

A Paris où il est étudiant, il se fait des galons dans l’organisation estudiantine nord-africaine, où il est élu secrétaire général de l’association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord.
«Cela s’est fait dans des conditions particulières.

Après avoir rejeté ma candidature du fait que j’étais mineur, j’ai été élu après que le candidat de l’Istiqlal passé au PCF a été récusé par son premier parti. C’était une période de lutte dans toute l’Afrique du Nord. Ferhat Hached était assassiné en Tunisie, le roi du Maroc Mohamed V exilé à Madagascar, c’était l’année où Messali a été autorisé à effectuer son pèlerinage à la Mecque, et moi j’allais représenter le MTLD au congrès anti-impérialiste de Bruxelles.

Puis vint la crise de 1953, qui eut raison des équilibres du parti qui volèrent en éclats. La crise, je l’ai vécue à deux niveaux. Avec les centralistes au départ, j’étais ami avec Didouche Mourad, je n’étais pas d’accord avec la manière dont ils avaient envisagé l’insurrection.

D’un autre côté, j’étais anti-messaliste car je refusais les pleins pouvoirs détenus par un seul homme, fut-il Messali. J’avais des sympathies pour le CRUA, dont les premiers tracts sont parvenus chez moi et c’est dans ma chambre que se tenaient les premières réunions. Il y avait Didouche, Boudiaf, Boulahrouf, M’hamed Yazid et moi-même. A l’instar de certains camarades missionnés à travers le territoire national, j’avais accompagné Lahouel à Saint-Arnaud, à Collo, El Harrouch, j’ai même donné une conférence à Filfila pour expliquer la crise du parti et les moyens d’en sortir.

C’était le début d’une tragédie.» De cette période trouble et brûlante, des amis communs se souviennent de leur camarade Mohamed. Tahar Gaïd, 89 ans, a été membre fondateur de l’UGTA, ambassadeur en Afrique orientale, il est islamologue et auteur de plusieurs ouvrages, il a connu Harbi au début des années 50’ : «Il était étudiant au lycée de Skikda et moi à la médersa d’Alger.

A deux reprises, le parti avait organisé des conférences pour créer une organisation de jeunesse et une association d’élèves et d’étudiants universitaires. C’est Harbi qui est venu représenter ses camarades du Constantinois, moi ceux de l’Algérois, c’était un nationaliste qui est devenu marxiste. On s’est revus après l’indépendance. Il était membre du bureau politique du FLN et moi secrétaire national de l’UGTA, nous avons raffermi nos liens d’amitié. Quand je suis parti au Ghana comme ambassadeur, j’étais correspondant de Révolution africaine que dirigeait Harbi en écrivant sous le pseudonyme de Abdoulaye. »

Messali et les autres

Quant à Naït Amar Tayeb dit Belhadj, 89 ans, cadre dirigeant du MTLD et du FLN, il a connu Harbi en 1951 à Paris : «J’étais étudiant en mathématiques, lui en philo, on se voyait au siège du parti dirigé alors par M’hamed Yazid. On était très contents de le voir arriver, il militait déjà à Skikda. Je connaissais les membres de sa famille, aussi bien du côté paternel que du côté maternel, il était très engagé, dans l’air du temps et très actif. A Alger, j’ai habité chez lui près de 6 mois à l’immeuble Algeria au Télemly. Quand j’étais responsable des relations extérieures du FLN, lui était conseiller à la Présidence avec Ben bella.

Moi je n’ai pas tardé à mon poste puisque j’ai démissionné au bout de quelques mois. Je ne l’ai plus revu depuis sa sortie de prison en 1968.» Lors de notre entretien, Harbi m’a demandé des nouvelles de Tayeb, je l’ai rassuré. Pour revenir à la crise évoquée, Harbi affirme que le tort est des deux côtés : «J’ai essayé d’arrondir les angles, mais en vain, les messalistes font éclater la fédération de France du parti, alors que l’un des leurs, Filali Abdellah, est éliminé par le FLN. En fait, les hostilités avaient commencé bien avant la scission.

Boudiaf n’a-t-il pas été agressé par un commando messaliste place de Chartres ? J’avais proposé avant l’arrestation des premiers dirigeants de la Fédération, Doum et Bensalem, de limiter les dégâts et de procéder aux discussions, mais sans résultats. Bien après, en février 1957, la Fédération de France du FLN est l’objet de nombreuses arrestations. Boulahrouf, Boumendjel, Adlani et Moundji en réchappent mais l’organisation est en plein désarroi. J’ai pris sur moi de rédiger une déclaration titrée : ‘‘La lutte continue’’, avec une fausse signature comme si une nouvelle direction était déjà là. Cette initiative personnelle a eu l’effet d’un coup de tonnerre en France, où l’on a cru réellement à une nouvelle et puissante organisation. Cela dit, on a quand même attendu plusieurs semaines pour restructurer un nouveau bureau, à sa tête Omar Boudaoud, envoyé par Abane Ramdane et Boussouf.

Je peux dire que la collégialité n’était pas à l’ordre du jour et ne l’a jamais été. Quand je suis parti à Cologne, j’ai donné ma démission au comité fédéral. C’est là que j’ai appris par Saad Dahlab que Abane avait été assassiné à Tetouan. Quand j’ai déclaré que j’étais contre la lutte au cœur même de la France, ils m’ont menacé de mort, je me suis résigné à reprendre mes études. En Suisse, j’étais surveillé par la fédération du FLN qui avait mis à mes basques Faïdi Cherif, un gars de chez moi, cela a duré de septembre 1958 à mai 1959. Libertaire de conviction, je me retrouvais dans une organisation où l’autoritarisme plébéien inculquait à chacun que le mal se convertit en bien sitôt qu’il se fait au nom de la révolution.»

Menacé de mort

«C’est M’hamed Yazid qui m’a rappelé pour son cabinet du ministère de l’Information du premier GPRA sous Ferhat Abbas. Bentobbal voulait me prendre à l’Intérieur, mais c’est Krim, qui en fin de compte m’intégrera dans son équipe car il venait de perdre son conseiller Chawki Mostfai ; j’y suis resté jusqu’au moment où j’ai eu une altercation avec Ali Mendjli et des membres de l’état-major. Je suis passé en conseil de discipline et mis en attente. Ferhat Abbas a été interpellé à ce sujet par Boussouf pour statuer sur mon cas.

Abbas m’avait dit : ‘‘Nous sommes avec des gens de sac et de corde. Vivement qu’on rentre à Alger et qu’on mette le peuple au pouvoir !’’ Je me suis retrouvé libre au Caire où j’étais responsable des affaires avec les pays socialistes. En me confiant l’Information, ils avaient fait une connerie parce que moi, j’ai le vice de voir tout politiquement, j’ai eu des problèmes avec les dirigeants égyptiens à propos de l’arabe classique peu compris par la majorité et auquel j’avais tenté de substituer l’arabe moderne parlé. Avec Heykal, j’avais commencé à recruter les hommes de la presse de demain avec Meftahi, Benkaci et Benguetat.

Lorsqu’il y a eu la grève des cinq leaders à la prison de la Santé, j’avais organisé une campagne qui avait déplu aux leaders présents au Caire, qui m’ont muté pour une mission d’ambassadeur pour six mois à Conakry. Puis, ils se sont ravisés en me rappelant pour les premières négociations d’Evian en 1961. Après, quand ils ont voulu me nommer secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Boussouf s’y est opposé. Pour contourner ce refus, Dahlab, au lieu de m’appeler SG, m’a donné le titre de coordinateur de la direction centrale, ce qui revient à la même chose. Après, quand ils ne voulaient plus de moi, ils m’ont proposé le poste de Beyrouth, qui me plaisait ; je me suis dit que je vais pouvoir enfin écrire, mais Ben Bella m’a rappelé pour mettre un terme à la pagaille qui régnait dans les biens vacants, d’où la création du bureau national socialiste.

En réalité, tout était entre les mains de Boumaaza, Mahsas et Bouteflika. Comme je disais ce que je pensais, cela m’a coûté. Après le coup d’Etat de 1965, l’Organisation de la résistance populaire (ORP) a été créée et a été durement réprimée car la torture a été impitoyable. Le 9 août 1965, avec d’autres camarades, j’étais emprisonné jusqu’en 1968, puis mis en résidence surveillée à Skikda jusqu’en avril 1973, date à laquelle je me suis évadé en ralliant la Tunisie en voiture avec des passeports turcs, fournis par des Kurdes.» A la question de savoir si l’écriture de l’histoire de la lutte est bien rapportée, Si Mohamed rétorque que «celle-ci se base sur des archives.

Mais est-il facile d’en trouver lorsqu’il s’agit d’organisations clandestines comme les nôtres ? Et puis, on a constaté que le souci de la vérité passe après le témoignage de la plupart des acteurs plus soucieux de se montrer sous leur meilleur visage. Avouez que ces situations ne font guère avancer l’historiographie de la guerre de Libération.

Les chamailleries entre acteurs par médias interposés discréditent davantage la politique, déroutent l’opinion et dévalorisent la Révolution. Chez nous, il n’y a pas de mémoire collective historique.» Harbi considère que la société algérienne est une «société en surveillance mutuelle, de même qu’il estime que la question identitaire et celle de l’autoritarisme sont deux problèmes majeurs qu’il est nécessaire de dépasser pour aller vers une Algérie nouvelle et apaisée. Le pouvoir qui est là depuis 1962 n’a aucun intérêt à ce que l’histoire demeure la matrice d’une reconstruction du pays», tranche-t-il.

 

 


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