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M’hamed Benredouane. médecin dermatologue, conférencier, imam : Il aimait ses patients, mais pas l’hôpital !

08 août 2020 à 9 h 14 min

«La médecine, c’est essentiellement une question de foi. Le docteur a la manière, il sait inspirer la confiance et faire naître l’espoir.» A . Christie

M’hamed Benredouane, mon ami, le sage, le médecin des pauvres, le ministre qui a  démissionné, acte rare dans nos contrées, l’homme accompli est parti, en ces jours bénis, laissant derrière lui un palmarès digne de respect. M’hamed a toujours été habité par des certitudes qui ont constitué le ciment de sa riche et forte personnalité.

M’hamed, le frère, nous a quittés après un long bras de fer avec la maladie qui a fini par l’emporter. Il avait 70 ans. J’ai eu le privilège de le connaître il y a plus de deux décennies, et une amitié indéfectible nous liait. Quand il m’accueillait dans son bureau, c’était toujours avec une simplicité bienveillante. Il était sérieux, concentré et méthodique, allant à l’essentiel, avec un goût admirablement, organisé et une clarté impressionnante de vigueur et d’exigence. Visage rond et lunettes sages, barbe soignée, blouse blanche de rigueur, M’hamed incarne le médecin dévoué, attentionné, très proche des petites gens et des idées généreuses.

Ce n’est pas par hasard si ses patients et tous ceux qu’il a accompagnés le pleurent aujourd’hui autant que sa famille, comme l’Association «Etifl El barie», qui se souvient de son apport et de ses nombreuses conférences tenues à Hussein Dey. «Il a soutenu notre combat pour la sauvegarde des enfants abandonnés. Il a toujours répondu à nos invitations, malgré son programme chargé. Aujourd’hui, je suis abattue, j’ai une pensée émue pour sa famille et sa fille Rekia», confie l’une des responsables de l’Association, la gorge nouée. Benredouane M’hamed, le verbe haut, était aussi à l’aise dans sa vocation de médecin spécialisé qu’en théologie. Allait-on oublier ? Il a été ministre éphémère des Affaires religieuses au début des années 1990.

Son passage a été si court qu’on ne s’en souvient même plus. Issu d’une famille algéroise de notables, dont l’un des membres fut même consul de l’Emir Abdelkader, M’hamed en avait gardé jalousement les valeurs ancestrales. Son grand-père Omar tenait un commerce de tissus à El Biar, mais avec l’accumulation de crédits, il dut fermer boutique pour aller s’installer dans le piémont blidéen, dans une ferme à Bouinan en 1927. Son père, M’hamed dit Hamoud, militant nationaliste depuis les années 1940 y vécut. M’hamed y vit le jour en 1950. «Au sein de la ferme, on a mis en place une infirmerie de guerre dans des casemates aménagées. Les médecins y venaient pour soigner les moudjahidine. Le groupe de Souidani Boudjemaâ y a fait des passages», se souvient-il.

Tout en humeurs et nuances, le dermatologue qu’il est devenu a fait ses premières classes à l’école Jules Ferry à Hussein Dey, puis à l’école annexe de Bouzaréah, non loin du domicile familial. Puis, ce fut le lycée El Mokrani, la Fac de médecine de 1970 à 1976, où les études ont été achevées par une spécialité en dermatologie (1979). Depuis, il a exercé à l’hôpital Mustapha, après avoir fait un passage à l’hôpital Maillot durant son service national.

Comme il avait des dons d’orateur et qu’il maîtrisait tout ce qui a trait à la religion grâce à une solide formation coranique, il a été, avec ses confrères, à l’origine de l’ouverture de salles de prière, dont celle de l’hôpital Beni Messous en 1979. «J’y officiais en qualité d’imam en faisant des causeries. J’ai donné des conférences liées à l’islam, aussi bien au sein des hôpitaux qu’à travers les mosquées d’Alger», nous-apprendra-t-il. Son ascension sera couronnée par des interventions sur les ondes de la radio et des apparitions à la télévision, qu’il fréquentait en fait dès le début des années 1970.

En 1991, à la chute du gouvernement Hamrouche, c’est Ghozali qui prend la suite. Le 17 juin de cette année-là, ce dernier fait appel à M’hamed pour lui confier le portefeuille des Affaires religieuses. «A 41 ans et à un poste aussi sensible dans une conjoncture difficile, j’avais des appréhensions, je n’étais pas sûr que les personnes âgées allaient m’accepter. J’ai dû batailler 48 heures pour ne pas être nommé», nous a-t-il confié. Pourquoi le choix s’est-il porté sur lui spécialement ? «Il y avait des partis puissants à l’époque, on commençait à percevoir l’éclatement de la société algérienne. Je suis natif d’Alger, je suis issu de l’université algérienne. Je n’étais impliqué dans aucun parti. Je prône un islam pur, authentique. J’avais le profil idoine.

J’étais sans doute la personne la moins rejetée de toutes ces forces. Mais il y avait quelque chose d’inavoué, que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre, lâche-il en soupirant. On a dû se dire là haut, qu’étant un fils de famille algéroise, notable et universitaire, je n’allais pas poser trop de problèmes. Mais j’ai des principes. Je l’avais dit d’emblée. On avait essayé de m’imposer certaines choses, mais j’ai refusé. C’est ce qui explique que je suis parti au bout de 8 mois seulement.» Mais, il y a heureusement une vie après la politique. Le sourire silencieux de notre interlocuteur en dit long sur ses sentiments. Il est vrai que l’histoire regorge de drames et d’anecdotes, de destins cabossés et d’impostures. Est-ce à dire qu’un ministre, comme dirait l’autre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. Sa marge de manœuvre est-elle si réduite ?

La culture du bien public absente

Qu’a-t-il donc pu tirer comme enseignements après son passage au gouvernement ? Un ministre de la République, ça sert à quoi au juste ?

«Il y a deux points importants. Le ministre peut faire beaucoup de choses. Il a de larges leviers qu’il peut actionner s’il en a la volonté. S’il veut s’accrocher à son poste, cela change tout. Le deuxième point, ce n’est pas la démarche intellectuelle et rationnelle qui prime dans les décisions, on aurait pu épargner beaucoup d’argent et d’efforts en faisant ce qui était humainement possible de faire.

On a fait dans la démagogie. Moi, j’aurais fait construire 4 grands hôpitaux dignes de ce nom, dotés de toutes les commodités dans les 4 grandes régions du pays, au lieu d’en construire qui ne répondent pas aux normes, qui ne possèdent même pas de compresses ni de fil chirurgical ! On a agi hélas aussi pour d’autres considérations qui échappent à toute logique», regrette-t-il. Le médecin qu’il est, conscient de la situation chaotique du système de santé, dresse un constat peu glorieux : «Il y a un point sur lequel tout le monde est d’accord.

Il vaut mieux ne pas tomber malade dans ce pays, ironiste-t-il, l’air grave. On a investi des sommes énormes dans l’achat du matériel, du médicament… Pourtant, la défaillance est générale. Pourquoi ? Est-elle liée à la gestion, à l’argent, au facteur humain ? Ce qui est sûr, c’est que la gestion sociale n’existe pas. Nous sommes tous en train d’œuvrer à la destruction de l’hôpital. On n’a pas la culture de ce bien public pour l’entretenir et l’améliorer.

Regardez la gestion des malades. Elle est catastrophique. Selon moi, il faut libérer les CHU des petites pathologies pour les consacrer à la recherche et aux maladies lourdes. L’hôpital Mustapha, par exemple, est un immense parking qui sert aux malades et au personnel, mais aussi à tout l’environnement immédiat. Il faut mettre fin à cette mascarade», tonne-t-il sans être convaincu que les choses vont réellement changer. «Il y a des normes, même si elles paraissent injustes et contraignantes, il faut s’y soumettre, mais je crois qu’on n’a pas encore cette culture», tempête-t-il avec l’air de se dire qu’ailleurs cette situation provoquerait un cataclysme, alors qu’ici elle ne donne lieu, au plus, qu’à un simple haussement de sourcils. Sans verser dans un pessimisme stérile, le médecin propose sa thérapie : «Il y a deux manières de s’en sortir, et c’est l’expérience de par le monde qui le prouve.

Il faut payer les gens en fonction de leurs compétences et de leurs efforts. Si on ne le fait pas, c’est la descente aux enfers. Il faut aussi faire ‘‘payer’’ les gens pour leur incompétence et pour les dégâts causés.» Mais là, il faudrait une réelle volonté politique. La transition est opportune pour nous dire son sentiment sur la pratique politique actuelle. «C’est énormément de moyens pour un résultat qui ne satisfait personne, résume-t-il. Vous savez, si vous n’impliquez pas le peuple dans la décision, il ne se sent pas concerné. Pourtant, les compétences et les bonnes volontés existent. On doit tirer vers le meilleur et non vers le pire», conseille-t-il.

La décennie dite noire et l’émergence de l’islamisme politique ? «Il y a eu insuffisance de formation des prédicateurs, d’où la confusion et l’intrusion de gens se déclarant aptes à prendre en charge la vie spirituelle des citoyens avec tous les dérapages qui en ont résulté et qui malheureusement durent encore. Pourquoi retarde-t-on la nomination d’un muphti qui prendra les décisions adéquates en matière de sciences religieuses ?»

Haro sur la manipulation de l’Islam

«Il est indéniable qu’il y a eu, pendant au moins trois décades, utilisation du mouvement islamique pour contrer l’URSS et ses satellites. Une fois le bloc de l’Est effondré, le phénomène a échappé à ses géniteurs, à moins qu’il ne soit utilisé par-ci par-là à des fins stratégiques ! En plus, je crois qu’il y a un fossé entre gouvernants et gouvernés. L’Algérien ne sait pas que le bateau de farine qui prend du retard le privera de pain. Il faut le dire aux citoyens. Or, le pouvoir ne communique pas. Je vais vous raconter une anecdote. Lorsque j’étais au gouvernement, on a fait une proposition de loi contre le mensonge et le parjure de la part des responsables politiques. Eh bien, cette loi n’a jamais été votée.

C’est vous dire…» M’hamed, que Dieu ait son âme, avait beaucoup de gaieté naturelle, beaucoup d’entrain, le goût et le sens de l’initiative, un savoir-faire reconnu, une tolérance instinctive. Son tempérament, heureux, lui donnait une sorte de légèreté. Ce que j’ai retenu d’essentiel de lui, c’est qu’il avait mal à son hôpital. Meurtri par les séquences quotidiennes de négligence et de déconsidération.

Il en souffrait, en le disant à haute et intelligible voix. Mais ses appels n’avaient pas été entendus. M’hamed a défendu crânement, toute sa vie, avec sincérité, des idées généreuses et nobles auxquelles il croyait fermement. M’hamed ne donnait pas de crédit à l’ancrage des partis politiques islamistes au sein de la population, car il estimait qu’ils ne sont plus crédibles vis-à-vis de la société, parce que leur naissance s’est faite dans des conditions douteuses. Ils se sont éloignés de la transparence.

Ce qui a conduit à une rupture de confiance et de légitimité. Ces partis se sont totalement éloignés des revendications légitimes de la base pour entrer dans des luttes autour du pouvoir et pour le leadership.

 

 

Parcours

M’hamed Benredouane, né en 1950 à Bouinan, est issu d’une vieille famille algéroise de notables, installée sur les hauteurs d’Alger, précisément à Bouzaréah. M’hamed, titulaire d’un doctorat en médecine, a fait des études supérieures approfondies. Il était maître-assistant en dermatologie à l’hôpital Mustapha. Le 17 juin 1991, il comptait parmi les nouvelles figures du gouvernement, inconnues sur la scène politique, en devenant ministre des Affaires religieuses dans le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali. Il fera long feu, puisqu’il démissionnera 8 mois après. Homme de science, M’hamed était adepte d’un islam pur et authentique. Que ce soit lors de ses conférences ou des causeries religieuses qu’il animait dans les médias, il prônait la tolérance et un islam expurgé de toutes les surenchères et les mauvaises interprétations. M’hamed, père de 4 garçons et 3 filles, est décédé le 3 août 2020 à l’âge de 70 ans. Paix à son âme.



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