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Omar Carlier. Historien, juriste, professeur, maître de conférences à Oran, Paris

«L’histoire est un perpétuel recommencement»

14 novembre 2019 à 9 h 00 min

«L’histoire doit maintenir vivante la vie.» (De Americo Castro)

Omar est un éternel forçat du travail, toujours prêt à franchir des frontières pour assouvir sa quête de dénouer un problème ou d’apporter un élément nouveau à son puzzle. Débordant d’énergie et d’idées, il est toujours entouré de livres. Il a travaillé sur bien des sujets, surtout en histoire, son domaine réservé. Mais le réduire à ce seul espace serait une entorse à la réalité, puisque notre historien, ouvert au monde et aux diversités, a produit des livres, qu’on peut considérer comme des références. Il nous avait donné rendez-vous au CRASC d’Oran.

«Vous ne risquez pas de vous tromper, il se trouve en face de l’USTO», nous avait-il prévenu ! Le but premier de cette rencontre est de l’éclairer sur le rôle des médersas et des médersiens en ma qualité de secrétaire général de l’Association éponyme. Il avait déjà travaillé sur l’hypokhâgne, c’est-à-dire les élèves doués en maths et lettres, préparant les grandes écoles, au lycée Bugeaud (L’Emir Abdelkader), le seul en Afrique du Nord qui a vu le passage de Derida, Camus et Assia Djebar, etc.

Il était bien là à l’heure fixée, à la bibliothèque du centre, en train de plancher sur une recherche. Jean-Louis Carlier est né en 1943 à Eaubonne dans le Val-d’Oise, dans la région parisienne. Il y a fait ses études jusqu’à décrocher une licence d’histoire. Venu en Algérie après l’indépendance dans le cadre de la coopération, il a enseigné à Oran.

«C’est là que je l’ai connu, témoigne le professeur Omar Lardjane. C’était au début des années 1970. C’est à travers Abdelkader Djaghloul, avec qui on a fait une licence de philo et dont la femme était normalienne comme la mienne et qui professait dans un lycée d’Oran. C’est dans ce milieu d’intellectuels, enseignants universitaires, artistes, Alloula, Mediene, etc. qu’on s’était connus. Il était à l’université d’Oran en qualité d’historien et donnait des cours de droit et en Sciences Po. Il venait souvent à Alger pour son travail, notamment ses recueils de témoignages auprès des anciens militants du PPA, d’où son énorme thèse, ‘‘Entre nation et Jihad. L’histoire sociale des radicalismes algériens’’.»

Oranais par adoption

Jean Louis, issu d’une famille catholique conservatrice, s’est marié à Oran, avec une historienne, documentaliste et s’est converti à l’islam en prenant le prénom de Omar. C’est un juriste affirmé, qui a évolué aux côtés du célèbre professeur de droit Vatin qui a enseigné en Algérie. Son épouse, qui a travaillé avec Mahfoud Kaddache, l’a soutenu dans toutes ses entreprises, qui n’ont guère été une sinécure.

Algérien de cœur et de nationalité, Omar a trimé pour atteindre ses objectifs, à commencer par cette période trouble où en novembre 1993, il a dû partir : «J’ai quitté Oran en catastrophe, quand la pression sur moi-même et sur ma famille est devenue lourde et intenable. Je suis parti en France sans le sou… Je m’efforçais de terminer ma thèse en 5 volumes.

A science Po, Paris, aux côtés de Claude Collot, historien des Institutions, et Jean Leca, politologue, c’était difficile, à la limite du supportable. Mais j’ai soutenu ces thèses avec succès. J’ai été élu à un poste de prof associé en histoire à l’Université de Clermont-Ferrand. Ensuite, élu à un poste de maître de conférence en histoire à Paris-Sorbonne durant l’été 1995. Puis, professeur en histoire contemporaine à l’université Paris VII durant l’été 2004 jusqu’à ma retraite en 2013.»

Omar n’est pas, comme certains, au cœur d’un énorme tintamarre qu’on n’entend pas. Discret et réservé, ses œuvres, il les a forgées dans l’épreuve, dans la sérénité et l’enthousiasme, propres aux chercheurs sûrs de trouver. Sûr aussi que l’histoire, en ces temps de lassitude, peut être une idée force, peut apporter de nouvelles réponses et de nouvelles actions. On le sent entêté dans ses ambitions, jusqu’à forcer le destin, sûr de sa trajectoire rectiligne, qui pourtant a bifurqué parfois… Son ami, l’historien Fouad Soufi, le décrit comme un universitaire accompli, sérieux et assidu, respectueux des gens et qui ne porte pas de jugements à l’emporte-pièce.

Fouad se désole qu’il ait été attaqué d’une manière abjecte par Saadalah en 1987 à Paris, lors d’un colloque, où il a remis en cause son algérianité en le traitant de Leon Roche, l’espion infiltré de l’Emir Abdelkader. On a affaire à un brave enseignant qui se revendique militant de gauche, s’appuyant sur ses fortes convictions…

Quid de l’histoire du mouvement national ? «C’est une thèse soutenue sur des travaux qui intègrent des textes différents, par le volume, par la période d’enquête d’écriture, mais qui se rapportent tous à une analyse du mouvement indépendantiste algérien de l’Etoile Nord-Africaine au Parti du peuple algérien (1926-1954). Cette thèse met l’accent sur le processus de socialisation et de politisation saisies au plus près du local et des interactions entre acteurs individuels et collectifs, au plus près de leur condition d’expérience.

Et donc dans une approche d’anthropologie sociale et culturelle de l’histoire politique algérienne. Je mets l’accent dans cette approche sur les cadres socio-culturels de l’action politique collective à l’échelle du quartier, de la rue, des lieux de socialisation et de sociabilité, l’école et son environnement, l’association, notamment les associations sportives, les scouts, mais aussi des lieux de sociabilité très anciens qui se politisent et qui politisent, par exemple, les cafés et les hammams, mais aussi les petits métiers.

Caractéristiques de la petite production marchande, du commerce, de l’artisanat, des services, notamment les tailleurs, les coiffeurs, les cordonniers, les petits épiciers. Je mets aussi l’accent sur la dimension juvénile sur la jeunesse, qui est un facteur décisif du changement historique en Algérie sur plusieurs générations, qu’il s’agisse des années 20’, 30’ et 40’.

C’est le renouvellement du rôle efficace de la jeunesse dans de nouvelles conjonctures politiques et historiques. Je peux dire que le PPA était un parti jeune, de jeunes, puisque les autres formations politiques et politico-idéologiques qui formaient, dans les années 1940, ce que mon amie Malika Rahal a appelé la décennie des partis, dont je vois, pour ma part, les prémices dans les années 1930, avec la fédération des élus, les oulémas (1931) le PCA, le PPA, l’ENA… L’un des volets de mon approche du politique, saisi sur le segment nationaliste radical indépendantiste, concerne, d’une part, la symbolique politique.

La majeure partie des cadres jeunes formés en ville dans l’école publique acquièrent, en partie grâce à elle, et dans les luttes politiques, successivement le lexique et les symboles de la politique moderne dont la base d’expérience se trouve déjà dans la dynamique associative, prémices de la société civile algérienne émergente dès la fin du xxe, siècle avec l’Avant-garde de la vie au grand air (AGVGA), une des premières, sinon la première à l’échelle du Maghreb. C’est ce que j’ai appelé combinaison du lexique scolaire et technologie sociétaire…

Cette compétence politique incorporée par la jeunesse scolaire citadine passe par la nouvelle culture politique de l’écrit, de l’imprimerie, d’où le rôle majeur joué en ce qui concerne l’ENA par le journal El Oumma, puis avec le PPA par le Parlement algérien L’Algérie libre et El Maghreb El Arabi. C’est aussi sur ce capital social, culturel et politique que s’opère le retournement contre l’ordre établi colonial des principales références du nationalisme moderne et la combinaison du drapeau et du nachid.

La symbolique de 1789 enrichit d’autres références résistancielles algériennes, l’Emir Abdelkader, El Mokrani, qui retournent contre la domination coloniale ses propres outils et ses propres symboles. Le nachid déclamé et le drapeau brandi à Paris, même lors du 14 juillet 1936, avec le Front populaire, et à Alger, lors du 14 juillet 1937, mais dans un cortège séparé du Front populaire avec Messali en personne, à l’actuelle Place des martyrs.»

La grande allure et l’exceptionnelle profondeur intellectuelle en imposent, en particulier lorsqu’il va aux fins fonds des choses. La discussion avec Omar est vive. Il déverse des idées, à jet continu, comme une source intarissable. La résistance algérienne à l’époque ? «Cet idéal politique, dans le cadre de l’idéologie nationaliste moderne, associe la raison des textes et la raison des gestes.

Elle s’exprime dans la mobilisation des hommes et pour partie des femmes. Mobilisation des masses, meetings, sur des itinéraires déjà tracés depuis les années 1919-1920 lors des premiers mai et 14 juillet. C’est ce que j’ai appelé de la performance politique saisie dans ses diverses expressions et manifestations.

Celles du leadership dont l’archétype est représenté par Messali et le célèbre discours du stade municipal le 2 août 1936 dans lequel il combine lui-même le geste et la parole : ‘‘Cette terre n’est pas à vendre’’, en montrant une poignée de terre ! J’ai dit qu’il incarnait une figure séculaire, celle de l’homme de l’heure, reformulé dans le cadre de la modernité.

Messali malgré tout

Maître des mots, maître des masses, maître de l’heure. Et c’est au terme de cette puissante dynamique que le PPA dans sa triple dimension légale et secrète (PPA clandestin, Organisation spéciale, MTLD légal), dont la crise ultime a mené au 1er Novembre 1954. Il faut aussi noter la dimension de la liturgie politique à travers des symboles, des actions collectives ordonnées, signifiantes, avec le drapeau, les chants, l’expression corporelle, le doigt levé au lieu du poing… incorporés dès 1936 dans la cravate blanche, verte et rouge, qui correspond au drapeau.

L’autre dimension politique, c’est le Nidham, référence presque magique à l’organisation, mot fétiche mis en exergue dans un article célèbre de Messali, mais qui a été repris et proprement incorporé par les jeunes du PPA et son aile avant-gardiste qui se définit comme révolutionnaire par excellence par les jeunes de l’OS. Une sorte d’avant-garde révoltionnaire, ce qui va contribuer à la force symbolique de Belouizdad, Aït Ahmed, Ben Bella. C’est justement d’avoir été à la tête de l’OS et pour Boudiaf d’avoir été le coordinateur du mouvement insurgé le 1er Novembre 1954.»

L’esprit clair, intuitif, attentif, Omar dit crûment et clairement les choses. De la malice et de la tendresse dans le regard. Un besoin de s’expliquer, d’être bien compris. Son texte est limpide et d’une grande importance. Mais quelle portée, quelle accessibilité pour les masses ? «C’est un travail académique à distance des partis. J’ai de grands maîtres historiens et politiques, anthropologues, mais pas de gourous ! J’ai un engagement civique, passé dans ma jeunesse par l’Union des étudiants français et continué par le Syndicat sans appartenance partisane, même si je n’ai jamais dissimulé ma sympathie à la gauche progressiste dont je fais partie.»

Sans doute, Omar a fait un travail appréciable qui n’a pas été du goût de tout le monde. «On m’a fait le reproche de me focaliser exclusivement sur les Algériens musulmans, et leur branche nationaliste radicale, j’ai répondu qu’il m’était impossible de construire un objet de recherche aussi approfondi, et avec la même exigence sur l’ensemble des autres dimensions et composantes de la société algérienne contemporaine.

Néanmoins, en travaillant sur le café, le hammam, sur la passage de la zaouïa, de la tarika au hizb, du souk traditionnel au marché capitaliste de la médina seculaire à la ville moderne, j’ai évidemment lu avec intérêt les travaux de mes prédécesseurs Ageron, Nouchi, Lucette Valencier pour l’histoire maghrébine, Jean Leca, Vatin, Laroui, Mahfoud Kaddache pour le mouvement nationaliste, Ali Merad, Ahmed Nedir, pour les oulémas et dans les jeunes générations Malika Rahal, Fouad Soufi, un ami de 30 ans, mais aussi les grands historiens français dont Jacques Berque, Djeghloul, Djamel Guerid et Ali El Kenz en tant que sociologues.

J’ai eu une prudence et une humilité d’histoire, parvenu à l’âge qui est le mien, après 50 ans de recherche sur l’Algérie contemporaine. Les anciens affichaient une posture de modestie encore pratiquée aujourd’hui.» Lui, Omar, qui s’est converti à l’Islam, a conclu «Allah aalam».

– Parcours

Né en 1943 dans la région parisienne où il a fait ses études, juriste, historien, diplômé de sciences politiques. Algérien de cœur et de nationalité, il s’est converti à l’Islam pour adopter le prénom de Omar. Marié à une Algérienne, professeur en sciences documentaires, historienne médiévale.

Omar est membre fondateur de l’Unité de recherche d’anthropologie sociale et cultuelle créée en 1985 à l’initiative de Nadir Maarouf, premier docteur d’Etat algérien en sociologie.

Omar, après avoir enseigné à Oran pendant des années, a rejoint l’Université Paris VII Denis Diderot jusqu’à sa retraite en 2013. Ses principaux travaux : Entre nation et jihad ; Modernités, libertés, démocratie dans le monde arabe notamment. Marié, père d’une fille et deux garçons.


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