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Youcef Fates. dr d’état en sciences politiques, enseignant à Paris. Auteur d’ouvrages sur le sport

Le sport a toujours été politique

20 décembre 2018 à 8 h 54 min

«Si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout.» (Albert Camus)

 

Youcef Fates est né le 30 mars 1945 à Jijel, il a fait l’Ecole normale d’instituteurs de Constantine, mais il a bifurqué vers le Cneps de Ben Aknoun pour une formation de professeur en EPS. Il a fait son service national à l’Ecole inter-armes de Cherchell, où il a compté parmi les dix professeurs majors de promotion décorés par le président Houari Boumediene au milieu des années 1970. Fates a enseigné au CNEPS, puis à Sciences Po, filière dont il est docteur d’Etat. Il est enseignant chercheur à l’université Paris X depuis plusieurs années.

Pour bien sentir son époque, il faut aller voir les sociologues et les spécialistes. Eux seuls peuvent tâter le pouls de la société et ses pulsations pour nous en livrer l’état des lieux et conséquemment le diagnostic.

Souvent leur analyse est implacable et sans appel. Fates est l’un d’eux. Nous avons eu le plaisir de le rencontrer cette semaine. Ce docteur en sciences politiques, prof d’EPS, s’est choisi une spécialité, le sport, qu’il décortique depuis des années.

Il le fait avec la conviction que ce phénomène social reflète parfaitement les chambardements sociaux devenant plus qu’un business mondialisé, un enjeu pour les hommes politiques. Fates sonde le football en particulier, sport populaire et populiste qui n’offre pas que des émotions.

Le thème est pris à bras-le-corps et avec finesse, car Youcef, en bon pédagogue, est passé sans encombres de l’éducation tout court à l’éducation sportive. Le résultat est appréciable : des ouvrages références qui dessinent les nombreuses trajectoires de ce phénomène de la société moderne.

Avec ses passions et ses dérives, dès lors que le mariage du foot et de l’argent a largement déteint sur les valeurs que ce sport se targuait de défendre. En devenant le premier spectacle mondial, le foot a beaucoup gagné et beaucoup perdu, quand bien même il reste le seul lien social de plaisir et de fierté. Un regard vers le passé nous renseigne sur la place et le rôle de la pratique sportive en tant que vecteur d’identification.

Pendant la guerre de Libération, et bien avant, les clubs musulmans se considéraient comme des entités défendant leur identité. Et leur confrontation contre les clubs européens était vue comme un affrontement colons contre colonisés. Cette quête identitaire était aussi revendiquée par les clubs européens dans l’Algérie coloniale, dont certains, nous dit Fates, ont adopté le nom de Gallia. Pourquoi donc ?

Cette appellation provient du terme gallium, latinisé Gallus, signifiant coq, et d’autre part gaulois, le choix de cette dénomination n’est pas anodin. Le coq gaulois aux couleurs bleu et rouge du drapeau français.

Les Européens d’Algérie, en majorité italiens, espagnols et maltais, voulaient signifier avec force qu’ils étaient français descendants de Gaulois, plus français que les Français de métropole et plus patriotes. C’est sans doute pour cela que leur comportement sur le terrain était plus farouche, plus musclé, plus haineux …
Le sport est aussi une arme

Depuis sa licence en sciences politiques en 1972, suivie d’un magistère, Youcef a franchi plusieurs stades, il a été recruté en qualité de maître-assistant à l’Institut d’études politiques d’Alger, en optant pour l’enseignement supérieur, lui le cadre du MJS. A ce titre, il participe à la rédaction des statuts de l’Institut supérieur d’EPS. Bénéficiant d’une bourse avec son épouse, également enseignante dans le même département, ils partent à Paris pour une thèse de doctorat d’Etat.

«L’intitulé de ma thèse est : ‘‘Sport et politique en Algérie de la période coloniale à nos jours’’. Quant à mon épouse, elle a travaillé sur la question algérienne vue par le journal Time à travers le prisme de la diplomatie. De par ma double formation universitaire et sportive, j’étais dans mon élément du fait de mon expérience et ma passion pour le sujet.

Comme j’ai été recruté au laboratoire de sociologie de l’Insep, à Paris, on m’avait confié une mission pour une enquête mondiale auprès de différents pays membres de l’Unesco. Cette enquête était le prélude à la conférence internationale des ministres de la Jeunesse et des Sports.

On a eu des retours des questionnaires, ce qui nous a permis d’avoir accès à des sources d’information très importants. De là est sorti mon livre Sport et Tiers-Monde (PUF)».

Youcef a collaboré à plusieurs publications et revues internationales en abordant particulièrement le sport en Algérie, il a à son actif un autre ouvrage collectif : De l’Indochine à l’Algérie, la jeunesse en mouvement, de l’autre côté du miroir (La Découverte).

«Ce livre est le résultat du colloque que j’avais organisé sur l’Algérie et le Vietnam, en présence de Mahmoud Kaddache et Pierre Chaulet .»

Sport et politique, où est la frontière ?

Par ailleurs, notre universitaire a écrit un excellent ouvrage : Sport et politique en Algérie (L’harmattan) où il fait l’analyse historique du mouvement sportif algérien et sa structuration de l’indépendance aux années 90’. Son dernier-né s’intitule Mémoire du sport algérien : quand le ballon devient une arme aux mains du colonisé. Sans compter Le sport en Algérie coloniale.

L’iconographie du sport algérien à travers les slogans et les tags.

Cet homme rayonnant de gentillesse a des yeux clairs où s’allument de petites flammes rassurantes. Après avoir touché au sport qui est en fait la vie, Youcef a poursuivi son chemin pour aller sonder la société à travers des études sociologiques pointues, qui l’ont amené à s’appesantir sur l’impact du sport sur les hommes et leur environnement. Lorsqu’on pense à ses travaux, un seul adjectif s’impose. «Bien construits».

Et pas seulement. Ils éclairent sur la marche déglinguée de nos sociétés désarçonnées par tellement de dérèglements qu’elles paraissent perdues et surtout peu rassurées des lendemains qui déchantent.
La politique s’ingère de plus en plus dans le sport, s’inquiètent les esprits vigilants. Est-ce bien le cas ?

«Le sport est politique, au sens où depuis notre indépendance c’est l’Etat qui s’est occupé de cette activité en termes d’encadrement, de financement et de formation des cadres.

Le sport a été structuré et contrôlé par le pouvoir politique. Il n’y a jamais eu d’indépendance du mouvement sportif national. Est-ce que le sport n’est pas un isolat ? Cela renvoie à la nature de l’Etat et pose le problème de la démocratie. Le sport se conforme et obéit au droit algérien, beaucoup plus qu’au droit international, le MJS a toujours une mainmise sur les fédérations et un droit de regard.

C’est pourquoi le sport devient un objet de manipulations des pouvoirs, qui ont toujours compté sur l’adhésion des masses au plan interne, ce qui, à leurs yeux, est un raffermissement de l’unité nationale. Au plan international, les pouvoirs s’offrent une reconnaissance et une certaine légitimité.»

A la question de savoir si les dérives constatées sont une fatalité, Youcef réplique que ces dérives ne sont que le fruit de l’implication abusive de l’Etat, qui concourt à la fabrication d’émotions primaires des fans et l’abrutissement des foules, car ce sport-là n’est pas formateur de la citoyenneté, mais un sport anesthésiant, favorisant la passivité et détournant les gens des véritables problèmes.

Dans les stades, qui n’offrent aucun confort ni conditions idoines, le spectateur est déjà irrité et sur les nerfs du fait de l’absence totale du minimum. Le supporter rumine sa colère déjà bien avant le match. Dès lors, au festif se substituent souvent le répressif et les scènes violentes.

Dans le domaine de la communication, le public sportif, pourtant très large, n’a jamais compris pourquoi la chaîne de TV sportive promise depuis longtemps par les pouvoirs publics n’a jamais vu le jour, d’où le recours aux chaînes clandestines, émettant de l’étranger et qui, dans la plupart des cas, ne prennent pas de gants ni avec l’éthique ni avec le professionnalisme, incitant parfois à la violence.

Déjà, le sport ne bénéficie pas d’un budget conséquent dans les prévisions de l’Etat, les infrastructures en général sont très mal entretenues et ne répondent pas aux normes, même l’équipe nationale de foot en souffre.

A défaut d’une enceinte à son niveau, elle est obligée de se rabattre sur un stade de moindre importance. Malgré cela, certains responsables en appellent à l’organisation de la Coupe du monde chez nous ; est-ce sérieux ?

Vous avez dit foot pro ?

Dans son dernier livre, Youcef a écrit, «du café au café du sport», lieu de convivialité et de cristallisation du quartier qui symbolise le sentiment d’appartenance au lieu où l’on vit : «C’est le lieu indiqué où se retrouvaient les fans, les dirigeants et les joueurs. Aujourd’hui, ces lieux de socialisation ont disparu. Il n’y a plus de cercle sportif lié au club. Du coup, les supporters sont livrés à eux-mêmes.

Cela entraîne un certain nombre de dérives sur les gradins et autour des stades, les supporters ressentent une sorte d’exclusion, avec ce sentiment que leur existence et leur reconnaissance leur ont été enlevées. D’où l’apparition de slogans politiques contre le pouvoir politique. Ces slogans se sont davantage renforcés avec des moyens nouveaux, tels que les affiches, les chansons entonnées dans les enceintes sportives et diffusées sur YouTube. On est passés à un autre stade.

Si le pouvoir politique ne s’exprime pas sur certains événements politiques, c’est le stade qui le fait. L’exemple le plus frappant est celui de Aïn M’lila, où les supporters ont déployé un tifo politique.

Ainsi, ils s’expriment politiquement à propos d’un événement international, alors que leur vocation est de venir au stade pour soutenir leur équipe favorite. De la pratique de l’expression de la fête, le stade devient un lieu de sublimation et de défoulement en jouant le rôle de catharsis. Il faut se poser aussi la question de savoir pourquoi les comités de supporters ont été bannis, alors que leur mission est noble à travers l’organisation, l’animation et la canalisation.»

La question incontournable du football professionnel tel que pratiqué chez nous fait sourire Youcef, qui déclare : «Qu’il n’était pas obligatoire de créer ex nihilo un championnat professionnel qui nécessite un certain nombre de conditions juridiques, matérielles, financières, culturelles et humaines, hélas non garanties. Le lancement du professionnalisme est un échec.

Là où il a réussi, si je puis dire, c’est qu’il a entraîné des exigences inflationnistes hors normes des joueurs, mais pas autre chose : il a détruit le processus de formation des écoles de football appelées à produire de vrais professionnels. On ne forme plus, on recrute à coups de millions sans en avoir les moyens.

Tous les clubs sont dans le rouge, c’est une spirale infernale, il faut arrêter les dégâts. Car pour être professionnel, les clubs doivent être de véritables entreprises nécessitant des compétences en matière de management, de gestion, de communication, mais aussi l’utilisation de nouvelles technologies. On copie les autres alors qu’on n’est pas du même niveau.»

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