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Hachi Idir. Historien, enseignant, chercheur au CRASC d’Oran : «Le jeu cynique de l’ordre colonial»

22 avril 2021 à 10 h 00 min

«Le crime de la mort n’est pas de nous tuer, mais de conférer l’éternité à notre angoisse.»  Jean Rostand

Quand il déroule son exposé, il offre le spectacle d’un homme qui maîtrise parfaitement son sujet, qu’il est allé aborder sous toutes ses coutures. Ce jeune homme de 36 ans, issu de la nouvelle génération d’historiens, résolu, brillant, montrait, déjà adolescent, qu’il ne tiendrait pas l’histoire, pour un musée sourd et muet, de surcroît, accessible seulement à quelques-uns.

C’est pourquoi son apprentissage a été, dès le début, studieux et plein d’abnégation. Sans se dépenser vainement, il a structuré, lentement, intelligemment sa trajectoire. Il aimait passionnément l’histoire, et, sans doute, à chacun des examens qu’il lui fallut subir, il eut le sentiment de risquer son avenir. Mais mû par des valeurs personnelles et familiales, bien ancrées, il a attendu patiemment son heure. Ecoutons-le : «Ma famille tenait absolument à ce que je fasse sciences.

Ce que j’ai fait en obtenant mon bac dans cette filière. Certes, c’est plus valorisant, et les débouchés, plus prestigieux. Mais moi j’avais mon idée, déjà, depuis un temps. L’histoire rien que l’histoire ! C’est ainsi, qu’après, ma licence en histoire à l’université d’Aix-Marseille et mes deux masters, j’ai obtenu mon doctorat en 2017. Ma thèse traitait de ‘‘l’histoire sociale de l’insurrection de 1871 et du procès de ses chefs (Constantine 1873)’’.

Après la soutenance en mars 2017, je suis rentré en Algérie où après les démarches administratives, qui ont duré presque six mois, j’ai assuré des cours en tant que vacataire, à l’université de Tizi Ouzou (3 mois), puis j’ai candidaté pour être recruté au CRASC d’Oran, qui m’a intégré en avril 2018. Mon intégration s’est faite au sein d’une unité de recherche, qui s’occupe d’anthroponymie et de toponymie. Lieux et personnes.

Parmi les principales activités de recherches, que j’y mène, ma participation à une enquête, sur la toponymie du Sahara, à la basse vallée de l’oued Mya à Ouargla. On a mené, en deux occasions, deux enquêtes de terrain, qui ont consisté à interroger des personnes-sources, dépositaires de la culture locale, qui nous ont donné les connaissances en leur possession, des noms et des lieux.»

L’HISTOIRE, UN ÉTERNEL RECOMMENCEMENT ?

«On a pu constituer des centaines de toponymies avec des renseignements qu’il s’agit de traiter et d’analyser. A côté de cela, je conduis un projet d’établissement, inscrit dans l’organigramme du CRASC, sur la dénomination des luttes algériennes du XIXe siècle, de leurs acteurs, de leurs chefs, des catégories sociales, socioprofessionnelles, qui ont alimenté les contingents de guerriers, de ces mouvements de lutte.

A côté de ces deux projets, j’ai poursuivi mes recherches, entreprises, lors de mes travaux de doctorat, en vue de les augmenter, de les améliorer et de les publier. J’ai beaucoup lu, encore plus sur le XIXe siècle dont je suis un passionné, et parce qu’il explique le XXe. Pour comprendre la Révolution de 1954 , je pense qu’il est important de connaître le XIXe siècle, qui, en toute logique, explique, pour beaucoup, ce qui allait se passer par la suite.

J’ai lu des travaux de qualité faits sur l’insurrection de 1871 par les illustres historiens que sont Kaddache, Bouaziz, Mameri, Saadallah, Lacheraf, Salhi, Gaïd, Chachoua Kitouni, Tahar Oussedik, il faut leur rendre hommage. Je ne suis que le continuateur, en m’inscrivant dans une approche d’histoire anthropologique ou d’anthropologie historique», concède-t-il simplement. Peut-être, beaucoup de sentiments, profonds, auraient pu pousser Idir à opter pour d’autres trajectoires.

Influencé, peut-être, par celle de son père Slimane, qui a montré ses preuves dans la recherche anthropologique et préhistorique. «Mes relations avec mon père sont très amicales, et le bain familial est très important. Moi, j’ai toujours aimé les cours d’histoire-géo, et les ouvrages d’histoire m’ont toujours attiré», répond-il sobrement. Quant à savoir pourquoi son baptême du feu a commencé par l’insurrection de 1871, la réponse est immédiate : «Quand on rentre en thèse, on essaye toujours de trouver un sujet original, un objet de recherche, qui n’est pas fouillé à fond.

La guerre de Libération, la résistance de l’Emir, par exemple, ont eu leur dose, l’insurrection de 1871, un peu moins. Surtout en ce qui concerne les procès qui ont suivi l’insurrection, notamment, ceux des chefs jugés à Constantine, parmi lesquels Boumezrag, El Mokrani, Ali Oukaci, Aziz Ben, Cheikh El Haddad, Mohamed Benelhadj, Bengana, Ahmed Bey, Bencheikh Messaoud et parmi les membres des grandes familles Beniles et Belaroussi.»

Sujet fort intéressant, puisqu’il marque une période importante de notre pays, mais quels sont les facteurs motivants qui ont incité notre chercheur à choisir ce thème ardu, du fait de la rareté des archives y afférentes. Explication toute personnelle d’Idir. «J’ai opté pour ce sujet, car lors de mes deux masters un et deux, il y a des hasards qui amènent à des connexions, j’avais travaillé sur les récits de voyage de Slimane Bensiam, notabilité de Miliana, en master 1 et en master 2 sur le récit de Si Mohamed Saïd Benali Cherif, membre de la prestigieuse zaouia de Chellata. Leurs récits, qui datent de 1853, où ils ont été publiés dans les colonnes de plusieurs numéros successifs du titre de presse coloniale, Elmoubacher, je les ai traduits de l’arabe au français. Ces récits sont des comptes rendus de voyages que les autorités coloniales de l’époque ont organisés pour le compte d’une dizaine de notabilités algériennes.

Le but du voyage, clairement énoncé dans des archives que j’avais exhumées, du Centre d’archives d’Outre mer, consistait à montrer à ces voyageurs, un peu spéciaux, la grandeur et la puissance de la métropole, dixit Bugeaud.»

LE RÔLE DES ARISTOCRATIES FÉODALES

Benali Cherif n’est pas étranger à l’avènement de l’insurrection, puisqu’il en a été acteur, mais au rôle si controversé. œuvre majeure de sa jeune carrière, mais inaugurale car la première, Idir en a fait un livre volumineux et bien documenté. C’est mon travail le plus abouti. J’y ai travaillé pendant 10 ans, pas de manière continue et exclusive. Dans la lecture, la recherche, la documentation, le dépouillement, la réflexion et la rédaction. Il explique qu’au rebours de la lutte de libération faite de maquis, de guérillas et d’opérations ciblées, l’insurrection de 1871 a été frontale.

«Elle avait commencé au chapitre de faits pré-insurrectionnels, par des commerces de poudre et d’armes observés en plusieurs points d’Algérie, de l’extrême-est à l’extrême-ouest, durant le printemps-été 1870. A l’automne-hiver, ces faits marquent comme un refus, qu’on peut analyser de diverses manières. En citant le fait que les Algériens sortaient d’un terrible cycle de famines de 1866 à 1869, et qu’ils renouaient, en 1870, avec une année agricole plutôt satisfaisante. Or, les activités des populations, de l’Est et du Centre se résument à la céréaliculture ou l’oléiculture. Ces deux activités constituent en automne un rendez-vous incontournable du calendrier agraire.

On peut considérer que les prémices de l’insurrection se sont résorbées, parce que la paysannerie algérienne était occupée aux travaux des champs. On peut, du coup, invoquer l’argument climatique. L’hiver 70/71 a été très rude. Il a beaucoup neigé. On peut considérer cet aléa climatique comme un élément réfrénant, qui a ajourné la révolte, dont l’avènement commence à se préciser d’une manière sérieuse, avec ce qu’on a appelé les Mutineries de Spahis de Moudjber au sud de Médéa et de Aïn Guettar, à Souk Ahras, qui sont intervenues après que le gouvernement général de l’Algérie a décidé d’expédier ces régimes de Spahis (cavaliers autochtones intégrés) en France, pour combattre les armées prussiennes.

Or, ces Spahis sont un type de régime inventés par les Ottomans. Pourquoi ? parce qu’ils possédaient des terres à exploiter, autour de leur bordj militaire implanté parfois en milieu hostile. A des fermiers soldats, les grandes belles parcelles, à des spahis, qui étaient exonérés de tout impôt, en échange de l’exploitation de cette terre.

Ces spahis recevaient même de la part des Turcs, des chevaux et des armes. La réaction des spahis insurgés de Moudjber et Aïn Guellar est purement culturelle. Ces spahis ont reçu l’ordre d’embarquer pour la France en vue d’y combattre les Prusses. Ce contre quoi ils s’insurgent en tuant, le même jour, à plusieurs centaines de kilomètres de distance (entre Médéa et Souk Ahras) deux brigadiers français, qui les conduisaient, pour les uns, vers Alger, pour embarquer, et les autres vers Bône.

On peut dire que l’insurrection montrait, avec ces faits, les premiers signes de la résurgence des structures anthropologiques anciennes et l’attachement à la terre. Après quoi, des opérations sont signalées à Souk Ahras et près de Bordj Bou Arréridj. De fait, on sort de l’anonymat et des initiatives individuelles. Avec les spahis, on assiste pour la première fois à des opérations directes menées à armes ouvertes, collectivement. Retour également d’anciennes notabilités révoquées, comme Keblouti, Bentahar, Benrezgui et Nacer Benchohra exilés en Tunisie, qui reviennent et s’impliquent.

A Souk Ahras, près de Bône et dans les Babors, les opérations ont consisté en des attaques contre des fermes coloniales. A Keblouti et Benchohra, il faut ajouter le fils de l’Emir venu de Syrie. Cela confirme le surprenant effet de ressusciter des structures anciennes, dont l’insurrection de 1871 a été porteuse et qui s’est étalée de la Kabylie jusqu’aux portes d’Alger, dans la région de Cherchell, celle du Hodna, de Biskra, Souk Ahras, le Nord constantinois, les Aurès, le Sétifois et le Sud, Touggourt, Ouargla, Ferkane, Megrine.

Parmi les dates importantes, celle du 16 mars 1871, à laquelle le bachagha Mohamed Benelhadj Ahmed Mokrani se lance à l’assaut du centre de colonisation de Bordj Bou Arréridj, après avoir, deux jours auparavant, adressé une véritable déclaration de guerre au général Augeraud. L’autre date décisive a lieu le 8 avril 1871 au marché de Msisna au-dessus de Seddouk où l’appel au djihad est lancé par Chikh El Haddad, commandeur de la confrérie Rahmania. Cet appel a ajouté à l’insurrection plus de 120 000 combattants, ce qu’aucune notabilité de l’époque, ni autorité religieuse autre que Chikh El Haddad ne pouvait réaliser. Cet appel a été lancé, à la demande de Mohamed Benelhadj Ahmed El Mokrani.»

PROCÈS, LE COUP DE GRÂCE

«Ce qui ressort de ces procès, c’est le sentiment affiché d’une volonté de l’occupant d’abattre les structures traditionnelles de l’Algérie, telle qu’elle était jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle. Ce procès, qui s’est déroulé en 1873 à Constantine, a sonné le glas des catégories mobilières. Plusieurs auteurs évoquaient jusqu’à la fin du XIXe siècle une aristocratie militaire et guerrière, qui était incarnée par un certain nombre de familles, parmi lesquelles on peut citer les Mokrani, Ath Abbas, Oukaci, de la tribu des Amraoua, Benazzedine et Benachour du côté de Mila, Zouagha et Ferdjioua, les Bengana de Biskra, qui avaient des influences dans les Aurès jusqu’aux Oasis d’El Oued. Les Ouled Sidi Chikh, tribu chérifienne, confrérique et Djouad (noble d’épée), aristocratie guerrière avec des cavaliers de formation martiale connue en Algérie pour sa résistance (1864/1870) avec ses Si Kaddour, Si Alaa et Si Slimane, Cheikh Bouamama ayant repris le flambeau en 1881.

Ce procès a marqué la dislocation et la disparition de ces grandes familles, qui ont fait l’objet d’une stratégie d’annihilation à partir des années 1850. La plupart ont connu la rétrogradation, la révocation, la disgrâce ou la déportation ou, enfin, la mort comme El Mokrani, qui a péri au combat le 5 mai 1871 sur les rives de l’oued Souflat du côté de Aïn Bessam. Ces familles, vu leur enracinement et leur emprise sur les populations, constituaient une menace pour l’occupant.

C’est pourquoi il fallait les neutraliser.» Toujours en alerte, l’énergie débordante, Idir a d’autres projets qui lui tiennent à cœur. «J’aimerais bien reprendre les récits de voyage, sur lesquels j’ai déjà travaillé.

Mon vœu aussi est de trouver des traces des autres procès organisés dans le sillage de l’insurrection de 1871. J’aimerais, enfin et rapidement, finir ce que je suis en train d’écrire sur la toponymie de Ouargla.»

 

 

Parcours

Idir Hachi est né le 3 août 1985 à Bologhine. Il a rejoint l’école primaire à Bab Ezzouar où sa famille avait déménagé. C’est là qu’il passe sa 6e avant de rallier le collège privé de Mme Greffou, jusqu’à la seconde où il est reçu sur concours au lycée français Alexandre Dumas, qui venait de rouvrir. C’est là qu’il obtint son bac sciences. Mais la passion de l’histoire prend le dessus. Il prépare et réussit à décrocher sa licence et ses deux masters, couronnés par un doctorat obtenu avec brio en 2017. Son sujet de thèse Histoire sociale de l’insurrection de 1871 et du procès des chefs (Constantine 1873). Idir est chercheur au Crasc d’Oran.


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