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Kaci Hadjar, Moudjahid. Professeur en gynécologie-obstétrique décédé le 13 juillet 2019 : Le professeur qui rajoutait de la vie aux années

12 juillet 2020 à 9 h 04 min

Le professeur Kaci Hadjar avait toutes les raisons de s’en accommoder, mais fidèle à son tempérament, il a préféré garder sa discrétion légendaire. A 20 ans, il a préféré troquer ses études supérieures contre les rigueurs des maquis, en rejoignant la lutte de libération.

C’était son choix courageux et sans équivoque. Cette posture, il n’en a jamais parlé ni revendiquée. Issu d’un milieu modeste de l’Algérie profonde, Kaci s’est construit lui-même à la force des bras et des convictions.

Marqué par son père Omar, mineur en Belgique, il en a fait son modèle, par son courage et son sacrifice pour les siens. Le 13 juillet 2020, on commémore le premier anniversaire de sa disparition.

Ce modeste hommage est dédié à M. Kaci, homme humble parmi les humbles, et discret qui m’a honoré de son amitié. Guère alléché par la gloire et les feux de la rampe, Kaci, bâtisseur de générations entières, n’était obnubilé ni par la richesse ni par la gloire. Il aimait tout simplement la vie et aussi les proverbes, dont un qui revenait souvent dans sa bouche : «Il faut rajouter de la vie aux années et non des années à la vie.»

D’extraction modeste

Je ne le connaissais que de réputation. Que de belles choses dites autour de sa personne, auxquelles je ne me connecterais qu’en 2009, lorsque le célèbre médecin me fit l’honneur de m’ajouter dans sa liste d’amis. Une amitié qui s’est affermie au fil des ans. Dévouement, probité et engagement, tels sont les traits saillants qui sont sa marque de fabrique que j’ai eu à apprécier. Avenant et très sociable, Kaci m’a honoré de sa présence, fort appréciée, quelques années plus tard, lors de la présentation de mon livre Portraits à Tizi Ouzou, chez notre ami commun, Omar Cheikh.

Quand je l’ai appelé pour la première fois au téléphone au printemps 2009 pour convenir d’un rendez-vous professionnel lié à une interview, Kaci n’a pas dit non. Il s’est poliment excusé, retenu qu’il était par la grève des médecins à laquelle il participait.

En filigrane, on décelait déjà une partie de sa personnalité. En tordant le cou aux convenances, ne voilà-t-il pas un personnage atypique, iconoclaste ! Ancien moudjahid, contestataire, pas très tendre avec l’ordre établi, mais toujours respecté, autant pour son passé révolutionnaire que pour ses compétences.

Le lendemain, on devait se voir à l’hôpital de Baïnem, où il exerce, mais à l’heure indiquée, il n’était toujours pas au rendez-vous. Mais ne dit-on pas que patience mène à bien et que précipitation ne mène à rien ! Bien qu’harassé au sortir du bloc opératoire, Kaci me reçoit malgré tout, en compensant la fatigue, visible sur son visage, en créant une atmosphère détendue, truffée d’humour exquis et d’anecdotes cocasses.

Dans mon for intérieur, je me suis dit que l’attente en valait la peine. Le ton est donné d’entrée : «Les temps sont durs pour la corporation et d’une manière générale pour le peuple. Car au-delà de l’aspect purement matériel, les décideurs semblent dédaigner l’élite intellectuelle pour laquelle aucune considération n’est accordée.» En évoquant le système de santé et ses travers, il n’y va pas de main morte pour dénoncer les dysfonctionnements qui laminent une santé déjà bancale.

Docteur en médecine en 1972, agrégé de gynécologie obstétrique en 1982 après six années de maîtrise d’assistanat, Kaci est professeur depuis 1992. Avec ce profil, il est sans doute très bien placé pour parler d’un domaine qu’il connaît fort bien. «Le système de santé a besoin d’être réformé en profondeur, martèle-t-il. Il y a une mauvaise carte de la couverture sanitaire. On continue de mourir au cours des transports des malades, dont il faut éviter les déplacements excessifs dans le cas des urgences.»

Système de santé déclinant

«Il faut raccourcir les trajets, d’où la décentralisation. Notre territoire est très vaste. La valeur d’un pays se juge sur la richesse humaine : on a l’impression qu’on ne tient pas compte de la vie humaine», se désole-t-il. «Et puis, pourquoi ne pas impliquer davantage les services de la Protection civile et de la gendarmerie ?» s’interroge-t-il. La machine trop coûteuse est budgétivore mais les résultats sont déplorables. On assiste beaucoup plus à du saupoudrage sanitaire, constate le professeur, qui se désole, après avoir opéré une patiente, de ne pouvoir se doucher sur place : «Il faut que j’aille chez moi pour le faire», regrette-t-il.

Kaci, dans un autre registre, tire à boulets rouges sur les soins de luxe, en faisant allusion à ces gens huppés du pouvoir qui se font délivrer des prises en charge pour des petits bobos : «Notez bien que certains de nos compatriotes, pour avoir le droit du sol pour leur progéniture, n’hésitent pas à aller accoucher outre-Méditerranée». L’allusion ici est nette.

Elle vise ces dirigeants imposteurs plus proches du charlatanisme que de la science qui clamaient à qui voulait les entendre que notre système sanitaire est l’un des plus performants au monde, n’ayant rien à envier à la Suède ou à l’Allemagne ! Ils ont poussé le bouchon et leur culot plus loin, ces gens sans pudeur, à donner leur agrément à des apprentis sorciers! Pour tuer ceux qui se conforment naïvement et innocemment à leur soi-disant traitement ! Allons, si vous le permettez, plus loin dans la biographie de Kaci, qui est né au pied du Djurdjura en 1939, à Aït Boumahdi, dans la commune mixte de Michelet.

Après l’école indigène puis celle des Pères blancs d’Aït Larba à Aït Yenni, il rejoint son père en France où il fréquente l’école des jésuites et le prestigieux lycée Louis Legrand où il obtient son bac. En 1960, il rejoint les rangs de la Révolution armée dans les maquis de l’Oranie. Après avoir combattu dans les rangs de l’ALN, il est démobilisé après l’indépendance et reprend le chemin des études, à la Faculté de médecine d’Alger, où il décroche son diplôme

Poète, écrivain et humaniste

Kaci, par-delà son noble métier, était un poète et un conteur habile. Il m’avait expliqué pourquoi l’écriture était pour lui une exigence. «Je prends sur mes loisirs, je m’enferme dans ma bulle pour travailler et étaler mes idées. Chacun de nous doit non seulement pour laisser des traces, mais aussi pour enrichir notre patrimoine commun», m’avait-il conseillé.

Mon père disait est un ouvrage qui ressemble davantage à un hommage où Si Omar, son père, mort prématurément en 1968, a su transmettre à son fils les connaissances et surtout ce florilège de proverbes du terroir kabyle, ces savoureux joyaux de la sagesse populaire.

Kaci s’en est allé, on ne sait où, chercher un proverbe qui est une métaphore qui l’a toujours accompagné : «La vie est dure comme une pierre». La sienne, on s’en doute, n’a pas été une sinécure ! Celle de son père, encore plus, car Si Omar travaillait dans les mines, faisant partie de ces gueules noires qui souffraient en silence, soumettant leurs corps aux pires sacrifices.

Quand il parle de son paternel, les yeux de Kaci s’illuminent et sa voix est pleine de trémolos. L’émotion, contagieuse, est à fleur de peau : «Mon père a hypothéqué sa santé par le labeur, il a falsifié son identité à 14 ans pour pouvoir travailler au début des années 1920. Pour subvenir aux besoins des siens, il travaillait aux mines de Marcinelles en Belgique, connues pour leurs fréquents coups de grisou. Il m’a tout donné, et je regrette un peu aujourd’hui de ne pas pouvoir lui rendre la pareille.»

J’avais remarqué que l’affection de Kaci pour son père était incommensurable, du fait de la complicité sans faille qui les liait pendant leur exil forcé. Près d’une décennie en France, où il était peu aisé de tenir le coup sans un caractère d’acier. L’éloge est poignant et sincère. «Ce père merveilleux et incomparable, qui a été mon seul soutien palpable, physique et psychologique, m’incitant à ne pas perdre pied, dans une culture qui n’était pas la nôtre, à raffermir ma personnalité et tâcher de réussir dans mes études.

Pour mon père, l’effort, le travail, les études et la quête du savoir étaient le seul idéal valant la peine d’être suivi par l’homme de cœur et il ne se lassait pas de ressasser ces bons vieux proverbes et maximes kabyles qui incitent à endurer les souffrances, à toujours travailler davantage pour réussir dans la vie», tient-il à faire savoir.

Cette façon de se comporter, Kaci l’a inculquée à ses deux enfants qui exercent dans des centres de recherches pointues aux Etats-Unis. La machine infernale, son livre le plus accompli sans doute, est une tentative de mettre en exergue une confrontation douloureuse et amère de ‘‘L’Etre’’ fini qui évolue dans l’espace temps avec la finalité où plutôt le but de la vie, qui n’est autre que la mort.

Quand le professeur se met à cogiter sur l’existence et le sens à donner à la vie, cela aboutit à une réflexion métaphysique de haute facture, où Kaci, fort d’une expérience directe de la vie et de la mort, de l’acte, pour ainsi dire, bioéthique d’enfanter, qu’il côtoie tous les jours, nous invite à partager sa philosophie sur la condition humaine.

Sa mère, qu’il chérissait, n’a pas été en reste, puisqu’elle a été à l’origine de son autre ouvrage qu’il envisageait d’ajouter à sa collection, au moment de notre rencontre. Il ne fallait pas aller très loin pour trouver le titre. Il sommeillait dans sa tête depuis fort longtemps!

Ma mère racontait c’était son hommage à celle qui l’a mis au monde. «Ce livre est truffé de contes kabyles, racontés autour du kanoun par ma mère ou ma grand-mère derrière le métier à tisser.

J’ai souvenance aiguë de cette époque marquée par la faim, le froid, le rationnement en pleine Guerre mondiale. Ce sont des fragments de mon enfance passée en Kabylie jusqu’à l’âge de 14 ans.»



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