Farès Chahine. Médecin, journaliste, corresponsant d'El Watan à Ghaza : «Je témoigne des souffrances de mon peuple» | El Watan
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mardi, 07 décembre, 2021
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Farès Chahine. Médecin, journaliste, corresponsant d’El Watan à Ghaza : «Je témoigne des souffrances de mon peuple»

20 mai 2021 à 10 h 00 min

Farès est médecin, journaliste et également notre correspondant à Ghaza, qui nous rapporte, régulièrement, les atrocités vécues dans cette minuscule bande de terre, accentuées par un blocus criminel. Pourquoi avoir sollicité notre ami ? Sûrement pas par confrérie ou par corporatisme, encore moins par «houmisme», mais parce qu’il est le témoin d’une guerre imposée, d’un blocus meurtrier et d’une angoisse de tous les instants.

Sûrement pas par «connexion» houmiste, même si on a grandi, ensemble, à la cité Noble Terre, à Kouba, et faisions équipe, comme de joyeux lurons, pour nous retrouver tous, Omar Kharoum, Yazid Ouahib, Saïd Selhani, Nouredine Ouardi, Moussa Boudehane et le regretté Brahim Dahmani, sous la même bannière du journalisme. A l’heure où la presse tend dangereusement vers la propagande endiablée, il est heureux que certains, dont Farès, en défendent les vraies valeurs. On le salue gravement, douloureusement, lui, le médecin, qui combat sur un autre front, celui de sauver des vies et qui s’astreint aussi à cet exercice légitime, nécessaire et périlleux. Laissons-le dérouler le film de son parcours.

DEPUIS LA NAKBA, DE MAL EN PIS

«Je suis né en 1956, huit ans après la Nakba qui a frappé le peuple palestinien en 1948, qui a fait des trois-quarts du peuple palestinien des réfugiés, soit dans les pays voisins, Jordanie, Syrie et Liban, soit dans les régions qui n’avaient pas encore été occupées à l’époque, comme la Cisjordanie, y compris la ville sainte d’Al Qods (Jérusalem-Est), ou dans la bande de Ghaza. Mon père, qui avait 16 ans à l’époque, et sa famille, ainsi que le reste des habitants de leur village, Beit Darass, ont parcouru une quarantaine de kilomètres à pied, jusqu’à Ghaza, où ils se sont installés. Justement, j’ai vu le jour dans le camp de réfugiés d’El Boureij, au centre de la bande de Ghaza, l’un de ces camps qui avaient abrité les Palestiniens expulsés, de force, de leurs maisons et de leurs terres par l’armée d’occupation israélienne. En 1963, mon père, qui était instituteur dans l’une des écoles créées par l’UNRWA (l’Agence onusienne pour l’aide aux réfugiés palestiniens), avait décidé de regagner l’Algérie, qui avait arraché son indépendance en 1962. C’est l’un des premiers Palestiniens arrivés en Algérie, dont il admirait la Révolution.

Ma mère, mes deux sœurs et moi-même l’avions rejoint en 1964. Nous avons habité à Kouba, dans le quartier Bag Mohamed, appelé jadis cité Noble Terre. C’est là où sont nés mes deux frères et une autre sœur. Mon père a travaillé dans l’enseignement jusqu’à sa retraite. Il est décédé en 1999, à Kouba, et a été enterré au cimetière El Alia. Étant à Ghaza, à l’époque j’étais très triste de ne pouvoir assister à ses obsèques. J’ai fait toutes mes études à Kouba, depuis le primaire jusqu’au lycée. Kouba, c’est toute mon enfance, mon adolescence et ma jeunesse. J’ai passé les plus belles années de ma vie à Kouba où ma famille et moi faisions partie intégrante d’une société dans laquelle nous étions très bien intégrés, qui, à aucun moment, nous a fait sentir que nous étions des étrangers. Jusqu’au lycée, tout mon entourage et mes amis étaient des Algériens. Je n’ai commencé à connaître des Palestiniens de mon âge que lorsque j’ai rejoint l’université. Bien que mon père, qui a toujours été un militant actif au sein du mouvement Fatah, qui représente la colonne vertébrale de l’Organisation de libération de la Palestine, nous a toujours inculqué l’amour de la patrie, je n’ai commencé à m’intéresser de façon sérieuse à la politique et à la cause palestinienne, qu’après avoir intégré l’université. Depuis, je suis un militant du mouvement Fatah en lequel je crois toujours. En 1980, j’ai décidé d’arrêter mes études de médecine, alors que j’étais en quatrième année, pour répondre à l’appel de mobilisation générale lancé par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et j’avais rejoint les forces de la résistance palestinienne qui se trouvaient à l’époque au Liban. Des milliers d’étudiants palestiniens avaient afflué, des quatre coins du monde, pour prendre les armes à cette époque.

Après avoir accompli cette mission, je suis revenu en Algérie où j’ai poursuivi mes études de médecine. Après avoir obtenu mon diplôme de docteur en médecine, j’ai décidé d’aller en France où j’ai fait des études d’immuno-allergologie. Je suis retourné en Algérie où j’ai rejoint le secteur sanitaire de Beni Abbès, où j’ai travaillé de 1987 jusqu’en 1993. J’avais obtenu par la suite un poste au secteur sanitaire de Draria, que j’ai quitté quelques mois après pour répondre une nouvelle fois à l’appel de la patrie après les accords d’Oslo entre l’OLP et Israël. La Palestine avait besoin de tous ses cadres, quels que soient leurs domaines. J’ai donc intégré les forces palestiniennes postées à l’époque en Algérie pour rejoindre la Palestine en 1994. J’ai exercé comme médecin militaire dans le service militaire de la santé. J’ai décidé de prendre une retraite anticipée en 2008, moins d’une année après le putsch armé du mouvement Hamas qui lui a permis, en 2007, de prendre le contrôle de la bande de Ghaza, où dorénavant l’Autorité palestinienne n’avait plus aucune influence et dont les institutions avaient été déplacées vers la Cisjordanie occupée. La division palestinienne, qui a suivi, est la période la plus triste de ma vie. Rien ne peut affaiblir un peuple ou une cause comme peut le faire sa désunion. D’ailleurs c’est une période dont je parle rarement. Dans mes articles adressés au journal, ou mes interventions à la radio, je tente toujours d’éviter de parler du problème de la division, qui, d’après moi, est derrière l’éclipse de la cause palestinienne sur la scène internationale, depuis une quinzaine d’années. Israël a tout fait pour créer la division dans les rangs palestiniens et y a réussi.»

MÉDECINE ET JOURNALISME, UN MARIAGE HEUREUX

Farès, qui a réussi à concilier le scalpel et le stylo, ne semble pas regretter cette cohabitation, il en tire, au contraire, une certaine fierté. «Je reconnais que je ne me suis jamais imaginé devenir journaliste, après mes longues années d’études de médecine. C’est par pur hasard que j’ai intégré ce secteur. Tout a commencé en 2001, peu après le déclenchement de la deuxième Intifadha populaire palestinienne appelée Intifadha d’Al Aqsa. J’ai reçu un appel téléphonique de mon ami Omar Kharoum, un des fondateurs du journal El watan, et mon voisin d’enfance à Kouba, me disant que le journal avait besoin de quelqu’un sur place pour rapporter aux lecteurs ce qui se passait en Palestine occupée et parler des atrocités subies par les Palestiniens des mains de l’occupant israélien. Après une rapide réflexion, j’ai accepté de relever ce défi. C’était plus par patriotisme qu’autre chose. J’ai toujours cru que la force de la plume et de l’image est supérieure à celle des balles.

Etre journaliste me permet de contribuer à mettre la lumière sur les souffrances de mon peuple. C’est pour cela d’ailleurs que l’occupant s’en prend toujours aux journalistes et aux agences médiatiques, qu’elles soient locales ou internationales. Combien de journalistes palestiniens ont été froidement abattus, arrêtés ou violemment agressés, pour les empêcher de révéler la nature barbare de cette occupation, qui prétend avoir l’armée la plus morale au monde. C’est justement cette propagande que tente de sauvegarder Israël en attaquant au cours de cette nouvelle agression des tours abritant, en plus de dizaines de logements d’habitations, des locaux de médias internationaux et locaux. La tour El Jala, un haut bâtiment de 12 étages, dans le centre-ville de Ghaza, a été réduite en un tas de décombres. Les forces de l’armée israélienne ont catégoriquement refusé de permettre aux journalistes de la chaîne qatarie Al Jazeera et ceux de l’agence de presse américaine Associated Press, de récupérer leur matériel. Une autre preuve de la volonté de l’occupant de cacher la vérité, de ce qui se passe sur le terrain.

Réduire au silence les journalistes, par élimination physique ou par destruction de leurs moyens de travail, est l’une des missions de l’armée d’occupation, car la vérité les embarrasse, surtout si elle parvient au niveau de l’opinion publique occidentale, la seule capable de faire des pressions sur ses dirigeants et les pousser à changer leurs politiques. Lors des trois précédentes guerres israéliennes dans cette étroite bande côtière surpeuplée, les journalistes ont représenté des cibles de cette machine de guerre barbare. Beaucoup d’institutions et d’ONG, défendant les droits de l’homme, ont dénoncé cette attaque, mais le silence de RSF, qui prétend défendre la presse et la liberté d’expression, est plus que suspect.

Ce silence témoigne également de la puissance des lobbys sionistes et de leur grande influence sur le secteur médiatique en Occident. Heureusement que les réseaux sociaux arrivent à combler, ne serait-ce que partiellement, le manque d’information des médias occidentaux. Ces réseaux sociaux ont fait bouger les gens en France, où ils ont été réprimés par les forces de l’ordre, en Angleterre et un peu partout en Europe, ainsi qu’en Amérique du Nord et en Amérique latine. Toutes ces manifestations à travers le monde montrent un regain de sensibilisation à la cause palestinienne.»

L’INDIFFÉRENCE DES RÉGIMES ARABES

Farès, comme ses semblables, a mal à la Palestine, dos au mur, qui sait, qu’elle seule détient les clefs de son honneur et de son bonheur. Quant à ceux qui virtuellement clament leur solidarité et leur soutien à cette terre meurtrie, il est clair que ses habitants ont compris, et depuis longtemps, qu’on s’habitue à tout, y compris au malheur des autres. Ces images choquantes de désolation et leur funèbre cortège n’offrent que lamentations et invectives ! Au mépris de ces enfants innocents qu’on assassine froidement, impunément. Ces enfants, qui ont le regard doux et sévère à la fois. Leïla ou Nihad, qu’importe le prénom, avaient les yeux qui brillent, et l’assurance tranquille d’enfants qui savaient déjà l’essentiel, dont la vie était truffée de peur, de menaces et de guerres, avant de disparaître tragiquement à jamais. Conscient que les Palestiniens ne doivent compter que sur eux-mêmes, Farès estime qu’ici les gens ne sont pas dupes. «Ils savent très bien que la cause palestinienne est devenue un fardeau pour la majorité des pays arabes, qui souhaitent s’en débarrasser le plus rapidement possible. Ceci explique le déferlement de plusieurs d’entre eux vers l’entité sioniste avec laquelle ils ont normalisé leurs relations sans demander de contrepartie.

Heureusement que Donald Trump, qui a tout fait, pendant ses quatre ans de règne, pour liquider la cause palestinienne, a disparu de la scène politique. L’unité arabe et l’avenir commun de cette nation sont des slogans utilisés par des régimes dictatoriaux que personne ne croit plus. Même leurs citoyens ne les croient pas. Il reste toujours un espoir en les peuples de cette nation. Mais je peux affirmer que le seul pays, en lequel les Palestiniens ont toujours confiance, et qui garde leur respect, demeure l’Algérie et le peuple algérien, dont le soutien à la cause palestinienne n’a jamais diminué, quelles que soient les circonstances. L’Algérie et la Révolution algérienne, qui a chassé le colonialisme français au prix de très grands sacrifices, reste l’exemple à suivre pour le peuple palestinien. Ce qu’on aime en cette Algérie, c’est son soutien inconditionnel, son soutien de principe, sans aucune contrepartie.»

MESSAGE DE FIERTÉ A TOUS LES PALESTINIENS

«Si je dois adresser un message, je le fais tout d’abord aux Palestiniens qui vivent, aujourd’hui, malgré tous les drames, et les victimes de la barbarie israélienne, que ce soit à Ghaza, en Cisjordanie occupée et à l’intérieur de l’Etat hébreu, où ils se sont soulevés en soutien au reste de leur peuple, une heure de gloire. Je leur dit que cette guerre va prendre fin un jour, mais vous ne devez pas dilapider toute cette résistance et cet élan de solidarité mondiale en demeurant divisés. Il est temps de penser à la Palestine et à la cause du peuple palestinien, loin des considérations partisanes.
Au monde arabo-musulman, je dirais que la ville sainte d’Al Qods et surtout la mosquée d’Al Aqsa, le troisième Lieu saint de l’Islam, n’appartiennent pas aux Palestiniens seuls, mais à vous tous.

La protection de la Palestine est votre devoir également. Je ne leur demande pas de venir faire la guerre, loin de là, mais les moyens diplomatiques et économiques qu’ils possèdent peuvent jouer un grand rôle dans le rétablissement des droits du peuple palestinien, s’ ils étaient utilisés de façon sincère et efficace. Au monde occidental, je dirais qu’il est temps que vous soyez en accord avec vos slogans, appelant à la démocratie et à la sauvegarde des droits de l’homme. Israël n’est démocratique qu’avec ses citoyens juifs, sinon c’est un Etat d’apartheid pire que celui de l’Afrique du Sud.

Israël tue les Palestiniens depuis plus de 70 ans, colonise leurs terres, détruit leurs maisons, viole le droit international, commet des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, en toute impunité. Il est temps que ce monde occidental bouge pour corriger une erreur historique, dont il est grandement responsable.»

Parcours

Prénom : Farès
Nom : Chahine
Age : 65 ans
Médecin diplômé de l’université d’Alger
Études d’immuno-allergologie à Paris
Correspondant du journal El Watan depuis 2001
Correspondant de Radio Algérie internationale depuis 2008


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