Gaz de schiste : lâcher la proie pour l’ombre… | El Watan
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dimanche, 23 février, 2020
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Abdelkader Belhadj. Un des premiers géologues chercheurs postindépendance

Gaz de schiste : lâcher la proie pour l’ombre…

06 février 2020 à 9 h 30 min

«Une sincère et complète abnégation est une vertu préférable à toutes les vertus.»   (Eckhart Tolle)

 

Enième visite à Miliana, la ville des arts et des cerises qui nous accueille en ce mardi hivernal du 4 février 2020, splendidement printanier, avec des narcisses, car pour les cerises, il faudra attendre ! L’histoire riche de Miliana n’est pas faite seulement de platanes, de jardins luxuriants et d’agrumes et de fruits succulents. En contant l’histoire de la ville, faite de prodigieux faits et de gloire, nos hôtes trouvent le courage nécessaire pour aborder un pan entier du passé sombre et douloureux de la contrée que les gens ici gardent indélébiles comme une tache dans leur subconscient. Leurs souvenirs sont hantés par l’histoire héroïque et dramatique, à la fois des mineurs, qui ont dompté, souvent à leur corps défendant, les célèbres mines du Zaccar. Leurs aïeux ont contribué à l’émergence de la Tour Eiffel le 31 mars 1889 grâce au fer algérien, fourni par ces carrières à ciel ouvert, qui font la fierté des Milianais, mais aussi leur désappointement.

Qu’a-t-on fait, près d’un demi-siècle après la fermeture de ces mines, pour perpétuer la mémoire ? Le musée envisagé, rêvé depuis belle lurette, n’est pas près de voir le jour. L’endroit où est prévue sa construction ne paie vraiment pas de mine en lieu et place de l’ancienne école des mines, sauvagement détruite par le terrorisme en 1995. Décor lunaire. Un hideux bâtiment qui garde encore les stigmates béantes de l’épouvantable déflagration ! Spectacle désolant qu’on a du mal à digérer ! Cette école avait accueilli de brillants élèves, parmis lesquels les vaillants martyrs de la Révolution : les frères Dellouci, Mohamed et Djillali, ainsi que Mohamed Belabdelwahab.

QUE RESTE-T-IL DE NOS MINES DÉFAITES ?

Miliana, suspendue au flanc du Zaccar, a été fondée au Xe siècle, en même temps qu’Alger et Médéa par Bologhine Ibnou Ziri. L’Emir Abdelkader y installa un califat et une armurerie.

C’est Sidi Ahmed Benyoussef, le patron de Miliana, qui veille sur la ville et dont le mausolée nous a été fait visiter par nos amis et hôtes  Belhadj Abdelkader, 84 ans, l’un des premiers géologues algériens, et Khelia Ahmed, 74 ans, ancien éducateur sportif. Avec son air décontracté et peu regardant envers les inconstances de la vie, Abdelkader est réputé par sa simplicité et sa décontraction. Ce jeune homme de 84 ans, sportif accompli, a gardé intacts son esprit et son style d’adolescent.

Ce fringant adepte du travail bien fait paraît en phase avec sa manière et son propos avec ce qu’il est. Un homme intelligent, amoureux de son métier plus que toute autre chose et intimement convaincu qu’il lui revient, mieux que quiconque, de défendre crânement ses principes auxquels il tient comme à la prunelle de ses yeux ! Il s’emploie, en toute sincérité, à sa manière, de nous dérouler le fil de sa vie et comme il sied aux gens biens élevés, on sait ne pas trop parler de soi et de ses misères et Dieu sait que les gueules noires, ceux qui jouent leur vie au fin fond de la terre, en ont eu des paquets ! Abdelkader, pudique, affecte d’en sourire avec cette vérité qu’un mineur, en l’occurrence son père Bachir, est un homme de caractère, qui, à force de labeur, a su surmonter l’adversité en restant lui-même. Son père lui a légué ses qualités. C’est pourquoi Abdelkader est allé chercher dans la plèbe et le concret , plutôt que les grandes théories, les outils avec lesquels il a construit sa carrière.

Abdelkader a fait sa scolarité à l’école puis au collège de Miliana. En 1948, il est admis en 6e. Son cursus moyen terminé, il réussit au concours d’entrée à la célèbre Ecole des mines de la ville, qui n’avait que celle de Rabat comme concurrente dans toute l’Afrique. «Pourquoi spécialement ce choix ? Je voulais venger mon père, mineur, gueule noire parmi tant d’autres, qui a souffert sur et sous terre. Je voulais démentir cette fatalité ‘‘tel père tel fils’’ en optant pour ‘‘père simple et modeste, fils prodige’’. Je suis fier d’avoir démontré mes compétences, étant l’un des rares Algériens noyé dans la multitude d’Européens, majoritaires au Collège d’avoir émergé. L’autre raison de mon attirance par cette institution, c’est ma fascination par les élèves de cette école, bien dans leurs beaux costumes et leurs calots étoilés. Franchement, leur tenue impeccable qui plaisait aux filles était… sublime.»

Puis, Abdelkader d’enchaîner : «A la sortie de ma promotion en 1957, on m’a proposé deux choix. Soit une mine, soit la géologie au bureau des recherches géologiques et minières. J’ai opté pour la deuxième proposition. C’est ainsi que j’ai été nommé au poste d’ingénieur assimilé au Hoggar en 1957 où je suis resté 2 ans. C’était fabuleux. J’ai tout appris dans ce site. Je suis devenu imbattable en minéralogie et en géologie. Comme j’étais studieux et sérieux, on m’a envoyé en France, au Commissariat de l’Energie atomique près de Limoges où j’ai obtenu le diplôme de chercheur d’uranium et minéralogiste. Mon diplôme était signé par le Premier ministre de l’époque, Georges Pompidou, devenu par la suite président de la République française. Je suis resté en France jusqu’en 1964 en faisant de l’hydro-géologie près de Verdun.

A mon retour en Algérie, j’ai opté pour la Repal en 1964. J’ai exercé à Hydra pendant 3 ans, puis à Hassi Messaoud en qualité de géologue. J’ai fait 10 puits et supervisé deux autres à Gassi Touil avec tous les risques encourus. En 1967, j’ai opté pour la recherche à la Sonarem en tant que directeur des recherches de l’Est algerien, basé à Skikda avec près d’une centaine de collaborateurs russes. J’y ai travaillé jusqu’en 1975. De retour à Alger, j’ai opté pour la division exploitation à El Harrach. Le directeur général m’a chargé d’étudier la sécurité minière, de toutes les mines d’Algérie. Il y avait trop de morts sous terre. Une hécatombe à laquelle il fallait mettre fin ! Notre mission à El Abeud, lors d’un historique séminaire, consistait à former des ingénieurs dans le domaine de la sécurité.

En 1977, le DG m’a nommé directeur des équipements. Ce n’était pas mon rayon . Il m’a forcé la main. Il m’a dit : ‘‘Je te donne 6 mois, si tu ne réussis pas, c’est que tu es un vaurien !’’ Ces paroles, tout en me choquant ont titillé mon orgueil. Ah bon ! j’ai relevé le défi, et au lieu de 6 mois, je suis resté 5 ans ! A ce poste, j’aurais pu tricher et devenir multimilliardaire, mais ma conscience et mon éducation étaient les plus fortes. Je n’ai fait que m’incliner devant ma rectitude morale. J’ai ensuite exercé à l’Inped de Boumerdès en 1980, année de la déstructuration des entreprises publiques et de leur lente et inexorable agonie. Comme le siège social de la Sonathermes était à Miliana, j’ai opté pour ma ville natale, en qualité de directeur des réalisations. Tout dormait. Les thermes étaient plongés dans un profond sommeil, et en sous main, d’incroyables magouilles. On est parvenu, tant bien que mal, à redresser la barre et le ministre du Tourisme de l’époque M. Abdelmadjid Allahoum, en était content au moment des bilans !»

CONTRADICTIONS DU SYSTÈME

En 1985, Abdelkader quitte le secteur public et crée sa propre entreprise. La décennie noire est venue ternir un présent douloureux. Miliana n’a pas été en reste. L’école des mines, fleuron de la ville, a sauté et n’est plus aujourd’hui que vestiges. Une surface de 1200m2 à l’abandon. «Il faut que l’on parvienne à déterminer son statut et le ministère de l’Enseignement supérieur est le plus indiqué pour trancher», suggère Lotfi Khouatmi, dynamique activiste culturel bien visible à Miliana, qui rêve pour cet espace d’un grand centre culturel doté d’un musée dédié aux mineurs. «Idée farouchement défendue par nos amis Belhadj et Khelia, d’une agréable compagnie, durant tout notre séjour, Abdelkader, le géologue chercheur, a été un sportif qui s’est distingué lors des premières années de l’indépendance en basket-ball et en handball en s’offrant les faveurs des équipes nationales respectives. C’était la belle époque où le sport était encore doté de ses vertus cardinales.

On se faisait plaisir dans l’amitié et la convivialité. Le sport était pour nous aussi un facteur de solidarité. Cette ferveur, je l’ai imposée aussi à Skikda à Sonatrach où nous dominions à l’aise pratiquement tous les sports collectifs», se souvient-il avec beaucoup d’émotion. Cette émotion s’est aussi emparée de lui lorsque ses amis de l’association culturelle présidée par Lotfi Khouatmi lui ont organisé à Miliana un inoubliable jubilé au cours de l’année 2018. Un bel hommage de reconnaissance de la part de ses anciens équipiers basketteurs… «Cet amour du sport, je l’ai transmis à toute la famille bien que mon épouse était déjà pratiquante de haut niveau, à mon fils Ramzi, Dr chirurgien orthopédiste qui préside l’association locale, l’OMS Miliana.»

GAZ DE SCHISTE : MALÉDICTION OU BÉNÉDICTION ?

Le gaz de schiste, ses impacts et ses controverses ? Abdelkader semble nous dire à ce sujet devenu encombrant qu’on a bien l’air de laisser la proie pour l’ombre !

A travers ses propos, on décèle son refus de cautionner une opération périlleuse : «Cela risque de perturber la nappe albienne ou la mer souterraine. En agissant de la sorte, on risque de polluer la nappe pour des siècles ; il faut beaucoup d’eau qu’il faut aller chercher dans les profondeurs en fracturant. Des dégâts, sans compter les coûts ! Je pense qu’il faut éviter absolument cette option. Pour lui, l’Algérie recèle de potentialités minières énormes peu ou inexploitées. Cela fait plus de 20 ans qu’on ne parle plus de mines. Un pays sans matière premiere qui existe, mais incroyablement négligée est voué à l’échec. On se complaît à importer à coups de devises fortes alors que notre sous-sol déborde de richesses. Les référents : le minerai de fer de l’Ouenza et de Boukhadra sont mondialement connus. Djebel Onk renferme d’énormes réserves en phosphates. Pour le sel, les référents ce sont les montagnes de ce minerai à Djebel Outaya près de Biskra, de qualité et exportable. Le feldspath liant céramique est importé par Sonatrach alors que les gisements de l’Edough et du Zaccar sont là et bien là ! Le kaolin industriel ? Des collines et des collines de ce métal se trouvent à El Milia. Quant à la bentonite qu’on utilise dans les forages pétroliers, elle est légion dans la région de Skikda. La dolomie, qu’on utilise pour fabriquer l’aluminium, on la trouve en quantité près de Guelma. La serpentine, pierre d’ornement très prisée, existe aussi bien à Collo qu‘à El Mellah près d’Oran. Le fer en profondeur se trouve près de la ville de Boumaïza, précisément à Oued El Anab. A Azzaba, on a fermé l’usine de mercure inaugurée par le président Boumediène en 1974. Par qui et pourquoi ? Le stronstium, exploité comme agrégat et sous forme de fausse poudre de marbre est vendu à Mekla, alors que ce minéral est utilisé en radio chronologie dans les pays avancés. Il y a le sable de grande qualité à Ksar El Boukhari. L’argile est pratiquement partout en Algérie, de même que le calcaire. Le mercure ? On est 3e producteur mondial, mais la production est inexplicablement à l’arrêt. Le marbre de Filfila à Skikda est de la même famille que celui de Catane en italie, mais son exploitation laisse à désirer. Que dire aussi du marbre fossilisé de Oued Athmania près de Constantine et du granite de Filfila contenant un minéral noir appelé tourmaline. Le fer autour du Zaccar, on peut le ressusciter à Rouina et Brera. Le plomb, le zinc et le cuivre se trouvent en Kabylie, précisément à Timezrit. A l’Ouest, on peut citer le sel du Chott à Relizane et Oran. Le granite et le kiselghur. La mine d’El Abeud avec son plomb et son cuivre en dormance. La bentonite près de Aïn Témouchent et la pierre ponce à Beni Saf. Au Sahara, on dénombre des trésors. La serpentine, l’or, l’uranium au Hoggar…»

Pour Abdelkader, les blocages proviennent des lois scélérates émises par des bureaucrates calfeutrés dans leurs bureaux qui favorisent les fortunés au détriment des géologues chercheurs et de la collectivité. Une réforme de fond est assurément un vaste chantier si l’option du changement est de mise, bien sûr.

 

 

 

Parcours

Abdelkader est un enfant de Miliana où il est né en 1936. Comme la plupart de ses congénères, son père travaillait dans les mines du Zaccar. Abdelkader s’est lancé un défi : il ne voulait pas vivre le même sort que son paternel Bachir. Ses études le consacrèrent géologue-chercheur. A 84 ans, son vœu le plus cher : réhabiliter l’école des mines pour en faire un grand centre de rayonnement culturel englobant un musée dédié aux gueules noires qui font partie de la mémoire collective de Miliana et toute sa région. Notre géologue est père de deux garçons et une fille.



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