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Farouk Benatia. Psychosociologue, professeur et ancien judoka : «La Casbah mutilée, seule avec ses complaintes»

27 février 2020 à 9 h 31 min

«Vous ne pouvez pas espérer construire un monde meilleur sans améliorer les individus.»  Marie Curie, physicienne

 

Farouk Benatia est psychosociologue, urbaniste, professeur, auteur de plusieurs ouvrages importants sur l’histoire de la société algérienne, en particulier Alger : agrégat ou cité qui reste l’une de ses productions phares.

Le professeur Benatia est une vieille connaissance, puisqu’au début des années 1970, je l’ai eu comme enseignant à la faculté des sciences humaines où il dispensait ses cours aux côtés de ses collègues Ali El Kenz, Aïssa Kadri, Bouzida, Haddab et Megherbi Abdelghani.

S’il nous donne à travers ses écrits des éclairages sur les transformations sociales et les mutations, Farouk revendique aussi le droit de se taire, en soulignant les retournements de l’histoire, surprise parfois en flagrant délit d’omission, car la société frappée d’amnésie collective ne veut souvent pas aborder les sujets dont elle ne veut absolument pas entendre parler.

Farouk a décortiqué La Casbah en fouinant dans ses entrailles, laissant ses habitants s’exprimer librement sur leur vie de tous les jours. Son cœur est toujours resté attaché à cette cité millénaire. Ses célébrations conjoncturelles, alors qu’elle se meurt, sont considérées par lui et par d’autres, tout aussi éprouvés, tout juste un alibi pour se donner bonne conscience. Il nous dit, la rage à fleur de peau : «C’est fou comme La Casbah, ma Casbah émouvante et rebelle, reste si fragile et si menacée par la nature et les hommes.»

Ses propos ne sont pas le fruit d’une quelconque nostalgie, ni ceux de diseurs de bonne aventure, ils sont aussi clairs, véridiques qu’implacables. Tout change, rien ne change.

Ce qui attire l’attention chez le professeur Farouk, c’est qu’il se donne le temps de répondre aux questions. Mais quand il le fait de manière pédagogique, on y décèle de la conviction, un peu d’humour et des colères feintes. Ancien judoka, il peut, à satiété, vous conter ses innombrables péripéties dans cet art martial qu’il a dignement représenté. De son enfance méritante et digne, il a gardé le goût de la famille et le don du bonheur.

Casbah : espace de spéculation et de transit

Il avait écrit en 1980 Alger : agrégat ou cité qui reste l’un de ses ouvrages les plus marquants. Comment en est-il arrivé à écrire ce livre ?

«A la base, c’était une étude que m’a demandée en 1974 le docteur Bachir Mentouri, maire d’Alger avec son adjoint, un authentique Algérois, j’ai nommé Tewfik Bensemane.

Ils m’ont demandé de faire un plan de rénovation urbaine à La Casbah parce qu’à l’époque déjà, la vieille cité commençait à se dégrader, à se désagréger dangereusement. Pendant des années, j’avais formé une douzaine d’étudiants, résidant à La Casbah, filles et garçons, pour aller faire des enquêtes. Parallèlement, il y avait des étrangers appelés pour soi-disant réhabiliter le site.

Pour la petite histoire, j’ai été en Ouzbekistan, et j’ai constaté que tout leur patrimoine, très riche au demeurant, a été rénové par des Ouzbeks et de manière parfaite. Nous, on avait encore le complexe du colonisé, et on attendait qu’on nous donne notre chance. Mentouri l’a fait et nous a fait confiance.

Les chercheurs étrangers ne sont pas crédibles aux yeux de la population qui leur raconte des sornettes au lieu de la réalité. J’avais eu une idée de génie en programmant l’enquête pendant le mois de Ramadhan. On a passé un mois fantastique auprès des habitants de La casbah, mis en confiance, qui nous ont ouvert grandes leurs portes et leurs cœurs. Les langues se délient facilement lors des soirées en ce mois de piété.

C’est ce qui a fait la réussite de notre sondage ! Malheureusement, comme tous les travaux exécutés par les nationaux, leur sort, ce sont les tiroirs poussiéreux des bureaucrates.

La Casbah, déjà ciblée par le pouvoir politique, on l’a laissée mourir à travers un laisser-aller coupable et assassin. Cette cité millénaire tombait comme un château de cartes, selon la théorie des dominos. L’écroulement d’un édifice entraînait celui mitoyen et ainsi de suite. Je persiste à dire que tous les politiques avaient peur de La Casbah qui serait, selon eux, un potentiel vivier de révolte ! Et puis La Casbah, contrairement à des idées reçues, n’a pas été construite par les Turcs, mais par les arrivants chassés d’Andalousie.»

Sous-espace urbain

«Cela dit, l’histoire d’Alger et de l’Algérie reste à faire, à condition de laisser les chercheurs travailler, eux qui trouvent les portes des archives algériennes hermétiquement fermées.

A titre d’exemple, je cite l’histoire de M. Touili, un ami, un ancien de la Bibliothèque nationale qui n’a pu enrichir ses recherches qu’en se rendant à Aix-en-Provence où il a pu consulter tout ce qu’il voulait. Il nous a gratifiés d’un excellent livre, une référence intitulée Les Correspondances des consulats français à Alger.»

Dans son bureau, Farouk est dans son élément. Ici trône une pancarte bien visible où on peut lire : «Il peut paraître étonnant à une époque donnée (période coloniale) que des cités entières (Diar El Mahçoul, Diar Essaada) à Alger, pour ne citer que celles-là, aient été construites avec la pierre de taille importée (de Beaux)». «Alors que la pierre ne manquait pas en Algérie.

Actuellement, il arrive encore souvent que l’on fasse appel a du matériel importé et sophistiqué. Ce qui peut paraître étonnant, c’est l’acceptation de techniques et de modèles d’habitations (Matarès à Tipasa) qui ne correspondent nullement aux véritables données socio-économiques algériennes. Les logements construits jusqu’ici dérivent d’habitudes nouvelles calquées sur les normes occidentales et faisant abstraction très souvent des coutumes et traditions populaires ainsi que du respect du facteur climatique», écrivait Farouk à la fin des années 1970.

Ce clin d’œil du spécialiste renseigne sur l’idée qu’il se fait des populations et de leur enracinement marqué par des infrastructures inadaptées socialement et culturellement, en tout cas, peu en rapport avec leur vécu et leurs traditions. D’où l’idée, selon lui, de revisiter le patrimoine urbanistique national. Les grandes villes du Maghreb, Casablanca, Fes, Tunis et Alger ont joué les premiers rôles pendant la lutte pour l’indépendance. Leur développement est dû en grande partie à la colonisation, véhiculée par la civilisation occidentale.

Paradoxalement, l’indépendance des trois pays du Maghreb aura permis de mettre en relief l’impact occidental qui reste vivace, tant pour l’architecture, l’histoire sociale de ces villes que par la présence d’un début d’industrialisation. Inéluctablement, ce développement fera de ces villes des zones d’attraction à même de drainer et de susciter un exode rural sans précédent dans l’histoire de ces pays. Exode qui a abouti à un dualisme : d’une part, entre citadins aisés et citadins démunis après l’indépendance.

Ce dualisme est d’autant plus fortement accentué qu’une grande partie des néo-citadins n’est pas absorbée par l’économie moderne et ne bénéficie pas du même niveau de vie ni des mêmes avantages qu’offre la ville. A Alger, l’urbanisation brutale et désordonnée a submergé cette couche sociale des nouveaux arrivants qui s’est trouvée marginalisée.

L’histoire sociale d’Alger nous éclaire quant à la solidarité et à l’intégration des habitants de la médina (Casbah) qui ont très naturellement maintenu un équilibre social, et ce, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Farouk avait travaillé avec son ami et collègue Mouloud Mammeri «un homme intelligent, très fin qui aimait faire aboutir ses recherches».

«Quand on est revenus d’un voyage au Hoggar, avec une centaine d’étudiants en 1972, Mouloud, qui habitait le Télemly, m’avait dit : ‘‘Tu sais Farouk, si tu me proposes d’aller sur la Lune, je viendrais avec toi’’. Il était enchanté par cette riche escapade mais aussi par mon audace. Au départ, il était sceptique. ‘‘Tu veux faire un aussi coûteux voyage sans moyens’’, m’avait-il interpellé. J’avais réuni de l’argent à travers des quêtes et loué une caravelle sans un sou de la faculté. C’était fabuleux.»

Dans son livre intitulé Si Mohamed Khattab, précurseur du Maghreb, sorti en 1991, Farouk y développe la rétrospective de ce militant fortuné qui est son parent, originaire d’El Milia et qui a beaucoup fait pour les luttes indépendantistes à partir du Maroc où il était établi pendant la lutte armée algérienne qu’il a aidée.

«C’est M. Khattab qui a ramené le roi Mohamed V de son exil de Madagascar, il a mis ses fonds au service de l’ALN. Il est mort empoisonné en 1964 à la sortie d’un restaurant. Son passé a été injustement occulté. Sa fille Doudja a subi le même sort tragique, puisqu’elle a été assassinée en 1997, dans sa ferme, au Maroc, qui servait de base au MALG pour l’armement.

Elle a été écrasée par un camion militaire près de la caserne de Nouaceur.» Dans le chapitre des regrets, Farouk se souvient que «dans les années 1970, on avait choisi un village socialiste près de Bou Saâda pour développer l’énergie solaire. Ce village s’appelle Aïn Lahnech».

Le souvenir de M. Khattab

«Un projet ambitieux qui devait ouvrir la voie à d’autres. Mais on nous a bloqués comme on a bloqué il y a quelques années le programme  Desertec dont jouissent nos voisins de l’Ouest, avec bonheur et beaucoup d’avantages». Farouk a été parmi les premiers judokas post-indépendance avec les Hifri, les frères Chabi, Machou…

En 1963, il a créé la section judo de l’Union nationale des étudiants algériens dissoute par la suite. «En 1976, avec Ahmed Chabi, on a représenté l’Algérie parmi la délégation officielle aux JO de Montréal», nous-dira-t-il. Que pense Farouk de l’attitude des intellectuels ou du peu d’engagement des élites dans la conscientisation des masses dont elles sont en principe les guides ? «L’élite algérienne muette et sans réactions ne peut s’en prendre qu’à elle-même, quand bien même ce n’est pas totalement de sa faute. On peut dire qu’elle s’est suffi de son exclusion au lieu de sortir la tête de l’eau et d’être à l’avant-garde.

Récemment, j’ai trouvé un commentaire de Ferhat Abbas datant de 1947 qui reste toujours d’actualité et qui dit ceci : ‘‘La démission de l’élite est criante, l’arme des faibles, c’est la ruse.

Les élites aussi sont lâches. Elles ne s’engagent pas. L’élite c’est le berger, le guide, mais vu son silence, elle est mal perçue aussi bien par le pouvoir que par le peuple pour lequel elle montre une certaine arrogance et une distanciation préjudiciable ?’’» Le hirak qui rythme la vie des Algériens depuis un an ? «Moi, cela fait 60 ans que je fais du hirak et que je lutte pour les libertés.

Ce que je vois depuis le 22 février 2019 est une bonne chose. Mais l’issue tarde à venir. Je me demande pourquoi on pardonne aux délinquants et pas aux détenus d’opinion, on est dans l’expectative…. et dans l’attente du lendemain, sans savoir au juste ce qui bout dans la marmite!»

Quelle place pour les sciences sociales dont l’utilité est carrément fustigée par le pouvoir politique ? «De toute manière, la lente régression a commencé depuis longtemps, lorsqu’ils ont démembré il y a plusieurs années le CREAD, en oubliant que les sciences sociales sont le miroir de la société.

Il n’ y a pas longtemps, un Premier ministre a évoqué… l’inutilité d’enseigner les sciences humaines, je pense que cela fait partie d’une stratégie destructive. De toute manière, on ne peut se rabaisser à un tel niveau d’ineptie et ceux qui ont émis cet avis sont plus que condamnables. L’Histoire les a jugés», conclut Farouk.

 

 

Parcours

– Né le 24 août 1937 à Mostaganem, instituteur puis professeur. Il a été directeur de stage à l’Ecole nationale d’administration entre 1967 et 1970
– Professeur titulaire de sociologie de 1970 à 2000. Docteur d’Etat es lettres et sciences humaines – Sorbonne 1979
– Directeur de la Revue des Sciences sociales avec des plumes célèbres : Sayad Abdelmalek, Boutefnouchet Mostefa, Koribaa Nabhani, Youcef Necib
– Parmi ses ouvrages
Travail féminin en Algérie 1970
L’appropriation de l’espace à Alger
Les actions humanitaires pendant la lutte de liberation 1997.
Essai en sociologie du sport 2000
Alger : intégration ou implosion
de 1919 à 2009 (2009)



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