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Dris Zolo. Dinandier de la Casbah qui redoute l’extinction de son art : «Les métiers traditionnels survivront-ils à la modernité ?»

26 décembre 2019 à 9 h 33 min

«Le maître d’un métier nourrit sept enfants mais le maître de sept métiers ne peut pas se nourrir lui-même.» Proverbe allemand

 

Il s’appelle Dris Zolo, issu d’une lignée de dinandiers de talent depuis quatre siècles.

Vous ne le verrez pas à la une de la télé, qui nous inflige à longueur de semaine les apparitions quelconques de gens sans génie qu’on veut coûte que coûte propulser au-devant de la scène.

Dris, qui comptabilise plus de quarante ans de métier, est connu pour son franc-parler : «Quand ils sont venus me voir, ils ont planté leur décor et leur caméra, sans tenir compte de mon avis, puis ils m’ont annoncé avec désinvolture que le reportage allait durer 2 minutes. Tout de suite, je leur ai intimé l’ordre de ranger leurs outils et de quitter les lieux. Vous voyez comment on est perçus et l’image qu’on veut donner de nous au grand public. C’est honteux et dégradant. A la limite, ils nous considèrent comme des bêtes de foire. C’est scandaleux ! »

Cet artisan, qui en fait est un artiste, est le continuateur d’une longue lignée de dinandiers, dont son défunt père Mohamed a été le dernier transmetteur. Son paternel est né en 1924 à Fès, issu d’une famille d’artisans de cuivre depuis plusieurs générations.

Fou de travail, Dris l’est sans doute !

Son père grandit à La Casbah, à Souk El Djemaa où il a reçu, dès son jeune âge, sa première formation d’artisan en cuivre où il a excellé. Il exerça avec un autre artiste venu de Syrie, du nom de Salim Chelhoub, de confession juive dès 1940, en participant à de nombreuses expositions qui le révéleront au grand public et aux jurys qui lui décernèrent diverses distinctions tout aussi prestigieuses les unes que les autres.

Lorsqu’il décède en 1994, Mohamed part rassuré car il a transmis son savoir, ses techniques et ses «ficelles» à ses enfants, dont Dris qui avait quarante ans mais une escarcelle pleine d’expérience. «Je lui dois beaucoup, il m’a pris sous son aile et m’a beaucoup aidé et orienté. Je lui serais reconnaissant pour l’éternité», concède Dris, l’émotion à fleur de peau. Aujourd’hui, dans son atelier où il nous a reçus, Dris est fier de ses œuvres, toutes abouties, et pas une en rade et qui sont autant de repères qui sonnent juste, au grand bonheur de notre patrimoine collectif.

UN ART POPULAIRE

«Quand tu crois qu’une œuvre est finie, le travail commence», aime-t-il à plaisanter. A travers son discours et sa manière passionnée de nous montrer le fruit de ses travaux, ce qu’il a accompli depuis des années, on devine chez lui de l’angoisse mêlée à la jubilation, mais aussi cette posture de l’artisan se métamorphosant en artiste qui forge des histoires à travers le cuivre qu’il a maté, en nous transportant à travers les époques. Ici, dans la modestie de son atelier, on est évidemment loin de ces indigences essoufflées que l’on voit parfois à la télé qui s’autoproclament, sans rougir, les maîtres d’un art qu’ils ont en vérité dénaturé et dévoyé !

Avec sa bouille ronde, son air rigolard, son œil tendre et perçant, Dris est un bon vivant. Ce père de 8 enfants est tombé dans ce métier tout petit, et ce n’est pas sans fierté qu’il annonce qu’il est le continuateur et non le dépositaire de la dinanderie, comme il sied aux gens de bonne éducation. A son fils Zakaria, qu’il a entraîné dans sa passion fiévreuse, il recommande de ne pas tomber dans l’imitation. «Il fait de la peinture sur bois et il semble réussir. Je l’encourage à continuer dans cette voie qu’il s’est choisie.» A 13 ans déjà, Dris était un assidu de l’atelier de Souk El Djemaa à La Casbah.

En 1971, adolescent, il décroche le 1er prix de dinanderie décerné par le comité des fêtes de la ville d’Alger. «Il fallait voir ces moments intenses lorsque le préfet d’Alger de l’époque, le docteur Bachir Mentouri, nous a remis les distinctions, Benmira, Hachemi et moi. Avant, c’était ardu, on travaillait à la main, il n’y avait pas encore de tour mécanique. Je me rappelle de Chelhoub Salim qui ramenait des pièces anciennes de Syrie que mon père travaillait et reproduisait. Les travaux étaient destinés à être exportés.» Il y avait aussi à La Casbah Mustapha Lakehal, un chaudronnier qui travaillait manuellement en fabriquant, à partir de feuilles de cuivre, différents articles utilitaires ou de décoration. Tout y passe, le martelage, le traçage, le découpage, le ciselage et le sablage.

Dans ce genre de techniques, il y avait Stambouli, également chaudronnier à Salembier qui fabriquait des derboukas en cuivre que mon père ornait en privilégiant le relief.

De La Casbah où ils vécurent, les Zolo déménagent en 1946 au Beau Fraisier. «C’est là que mon père conçut le fameux plateau SNI, connu désormais par l’appellation ‘‘SNI Beau Fraisier’’ qui attire tant par sa beauté que par ses motifs. Ce métier, à nul autre pareil, n’est pas encouragé par l’Etat alors qu’il fait partie intégrante de notre patrimoine, de notre histoire», constate Dris qui confirme que ce travail ne fait pas vivre son homme. «Ils nous ont délaissés, après nous avoir jetés dans les méandres de la bureaucratie. On est comme la tombe oubliée .» «La dinanderie, estime Dris, nous a maintenus en vie, et on le lui a bien rendu. Il y avait des jurys respectables, à leur tête Mohamed Racim, entouré d’artisans connus, comme mon père, Stambouli, Lekehal, Benchaker de Constantine, Benalfed de Tlemcen et Boursas de La Casbah. Leurs œuvres, du moins, une partie, trônent au Musée des arts traditionnels Khdaoudj El Amia.» Dris, qui n’a pu continuer ses études, a été propulsé par l’école de la vie.

«Les études officielles n’ont pas connu un long cours. Mais l’apprentissage et l’expérience ont fait le reste. Un snayi n’a pas besoin de diplômes, sa compétence est entre ses mains.»

C’est avec la passion de ceux qui aiment ce qu’ils font qu’on peut se forger la vie de ses rêves, et puis le métier, le savoir et les connaissances n’ont pas de fin, on n’a jamais fini d’apprendre.

La fonctionnarisation de l’artiste n’a pas l’heur de plaire à Dris : «J’ai une carte qui m’a été délivrée par l’administration, mais elle ne me sert à rien, et en plus, tu dois la payer. Moi, je ne tiens pas compte des pesanteurs bureaucratiques. Je continue mon chemin, comme je l’entends, car si je me noie dans d’autres considérations, c’en est fini du métier…»

Dris aurait aimé former des jeunes pour combattre le fléau du chômage, mais il ne voit pas d’initiatives encourageantes dans ce sens. «Les jeunes, il faut les intéresser. Des fois, à la télé, je vois des artisans jeter la pierre aux jeunes, qui, selon eux, sont rétifs à ce métier. C’est faux, les jeunes, il faut les motiver et non pas leur organiser un concours par an pour se donner bonne conscience. Il faut savoir créer l’émulation entre générations et transmettre le savoir. Mais à voir de près, rien n’est susceptible de faire avancer les choses. Pourquoi l’Etat ne nous aide pas à être plus visibles à la télé par exemple en mettant en relief notre métier ? On contribuera ainsi à la préservation de nos traditions, de notre passé et de notre patrimoine d’une manière générale. Moi, personnellement, je suis prêt à accueillir 3 ou 4 jeunes que je me ferais un honneur de former, moi aussi je dois transmettre le relais.»

Où sont les autorités ?

Dris voit la décrépitude de son métier, à l’image de son quartier de cœur La Casbah qui meurt chaque jour un peu plus à cause de l’ingratitude des hommes et de la nature. Qu’est-ce qui faisait le charme de cette citadelle millénaire ? Pas seulement ses bâtisses, ses douirate et son architecture.  Il y avait aussi l’âme de cette Casbah avec ses dinandiers, ses menuisiers, ses ébénistes, ses tailleurs, ses musiciens, ses peintres, ses chechias stamboul, ses serouals arabes, ses kbakeb el hamam.

«Maintenant, hélas, l’électroménager a pris le dessus et nous fait une rude concurrence. Mon père, quand il travaillait à la main et façonnait des œuvres d’art, il avait un salaire. Quand il a eu un tour mécanique, ils lui ont arrêté la paye !  Moi, je pense que s’ils ont la volonté de reprendre les choses en main et de relancer les activités artisanales et les petits métiers, il faut que les autorités réfléchissent autrement ; d’abord rappeler les anciens, les motiver et les amener à accompagner les jeunes dans leur formation, personne n’est né formé. On a tous cravaché dur pour arriver. Alger a eu ses heures de gloire dans la dinanderie. Notez bien que Constantine s’approvisionnait dans la capitale en matière de mahbès ettassa et snioua flouka (plateau ovale) qui partaient à Tlemcen, à Tunis et même en Inde !» 

 

 

 

 

 

Parcours

Zolo Dris est né en juillet 1954. Il est dinandier depuis presque un demi-siècle. Ce métier, il le tient de son père Mohamed, mort à 94 ans en 1994. Son grand-père Abdelmadjid, également dinandier, est mort en 1988 à l’âge de 110 ans. Son arrière-grand-père, Abdelouahed, est décédé en 1932, il travaillait à Fès où il est né et a participé activement à orner la grande mosquée Karaouine de la ville impériale.

La famille de Dris s’est installée au cours des siècles derniers à Souk El Djamaa, au cœur de La Casbah, avant de déménager à Beau Fraisier.

Dris, qui a transmis le métier à son fils Zakaria, est père de 8 enfants.

 

 



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